Ghazân Khân, ses Armées et le Régime Politique des Tatars à Travers les Fatwas d’Ibn Taymiyya

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L'illkhanide Ghazan Mahmud  Khan, né en 1271, mort en 1304, arrière-petit-fils d'Houlagou Khan, fondateur des la dynastie mongole des Houlagides (ou Ilkhanides), est le septième ilkhan de Perse, de 1295 à sa mort.
L’illkhanide Ghazan Mahmud Khan, né en 1271, mort en 1304, arrière-petit-fils d’Houlagou Khan, fondateur des la dynastie mongole des Houlagides (ou Ilkhanides), est le septième ilkhan de Perse, de 1295 à sa mort.

L’imam hanbalite Ibn Taymiyya joua un rôle actif dans lutte contre les envahisseurs Mongols notamment via des fatwas qu’il décréta à leur encontre afin de convaincre les armées musulmanes de la nécessité de les repousser et combattre. «Après avoir conquis Bagdad le 4 ṣafar 656/4 février 1258, Houlagou mit fin au pouvoir abbasside en faisant assassiner le dernier calife, al-Mousta‘ṣim bi-llāh.

Avec la création de l’Ilkhanat persan, une grande partie du dār al-islām oriental fut alors soumise à un pouvoir non musulman, ce qui modifia le système politique. Une coupure très nette sépara les Mamelouks d’Égypte, qui contrôlaient également la Syrie-Palestine (bilâd ach-chām), et les Ilkhans qui exerçaient leur autorité, directement ou par l’intermédiaire d’États vassaux, sur l’Iran, la Mésopotamie et l’Asie Mineure. Le monde musulman oriental, dont l’unité fragile avait été symboliquement maintenue par le calife, fut définitivement brisée au profit d’un affrontement entre deux puissances rivales. En effet, les Mamelouks et les Ilkhans se livrèrent pendant plus de cinquante ans à une guerre idéologique sans merci, mais également les armes à la main. Entre 658/1260 et 712/1316, les Ilkhans ont lancé six ,campagnes militaires en Syrie, la plupart alors que les souverains mongols d’Iran étaient devenus musulmans. La conversion à l’islam de Ghazân Khân, juste avant son intronisation en 694/1295, n’apaisa pas les tensions entre ces deux puissances. Son adhésion à l’islam avait pourtant suscité un grand retentissement à Damas où le cheikh Ṣadr al-Dīn Ibrāhīm, qui avait recueilli sa profession de foi, en avait fait le récit dans un ribāṭ situé à côté de la mosquée des Omeyyades. Mais loin d’avoir instauré la paix, l’Ilkhan tenta de s’emparer du Bilād al-Šām à trois reprises. La première campagne eut lieu en hiver 699/1299-1300, avec un certain succès puisque la Syrie fut temporairement occupée. Ghazân Khân mena sa deuxième invasion pendant l’automne 700/octobre 1300 mais en raison de conditions climatiques particulièrement difficiles il n’y eut aucun affrontement entre les troupes mongoles et les forces mameloukes. Les deux armées furent contraintes de rebrousser chemin. Enfin, la troisième campagne, à laquelle l’Ilkhan, malade, ne participa pas personnellement, fut conduite par son grand émir mongol Bahā’ Ad-Dīn Qouṭlough-Shāh qui, à la tête d’effectifs sans doute insuffisants, fut défait le 2 ramaḍān 702/20 avril 1303, à Marj al-Ṣouffar près de Damas.» (cf.«Les invasions de Ghazân Khân en Syrie, Polémiques sur sa conversion à l’islam et la présence de chrétiens dans ses armées» de Denise Aigle). Nous allons exposer le système politique des Tatars en se basant sur les fatwas anti-Mongols de l’imam Ibn Taymiyya. L’étude que nous allons vous présenter a été réalisée par Denise Aigle qui a repris les fatwas du shaykh damascène afin «d’étudier les polémiques suscitées par la présence de chrétiens dans les rangs de Ghazân Khân et la remise en cause de sa sincère conversion à l’Islam » (cf «Les invasions de Ghazân Khân en Syrie»). Nous commenterons ensuite cette étude en la mettant en relation avec la situation contemporaine des gouverneurs s’affiliant à l’Islam afin de démontrer qu’il y aguère de différence entre la situation des Mongols avec celle de notre époque.

Note : Pour ce qui est des propos de Denise Aigle ci-dessous, nous les avons légèrement adapté pour simplifier la notation des noms propres et nous n’avons pas mentionné les nombreuses et riches annotations excepté les références renvoyant aux paroles d’Ibn Taymiyya, qu’Allah lui fasse miséricorde.

g Cette polémique anti-chrétienne et la dénonciation du régime politique ilkhanide constituent le fil conducteur d’une grande fatwā d’Ibn Taymiyya, rédigée vers 1312 après la mort de l’Ilkhan. Le savant hanbalite est crédité d’avoir composé trois fatwās qualifiées d’anti-mongoles. Ces trois textes se trouvent dans le « Livre de la guerre sainte » (kitâb al-jihâd[1] . Les trois fatwas sont de longueur inégale, la première comporte sept pages [2], la troisième huit pages [3], en revanche la deuxième est d’une longueur inhabituelle pour un texte de ce type, trente-cinq pages, c’est celle-ci qui fera principalement l’objet de notre étude tout en intégrant quelques éléments d’autres fatwā [4]. La deuxième fatwā est un véritable pamphlet comme le régime ilkhanide dans lequel nous retrouvons en partie l’argumentation développée dans la réponse d’al-Malik al-Nāṣir Mouḥammad à Ghazan Khân. Il s’agit en vérité d’un document historique qui, comme on le verra, recoupe également les chroniques mameloukes.

Les Ilkhans, nouveaux dissidents de l’islam

Nous sommes ici, comme dans les lettres, dans un contexte de guerre, Ibn Taymiyya tente de déterminer le statut des soldats qui combattent dans les deux camps. En 658/1260, lorsque Houlagou avait conquis la Syrie, les Mamelouks pouvaient affronter ses troupes : cela ne soulevait aucun problème juridique particulier puisque les Mongols étaient à cette époque considérés comme des infidèles. Il s’agissait de repousser des assaillants qui, comme les Francs, cherchaient à s’emparer d’une partie du territoire islamique. Le djihad contre ces envahisseurs était légitime et même obligatoire. En revanche, lorsque Ghāzān Khān attaque le bilād ach-châm, lui et la plupart de ses soldats sont convertis à l’islam. Les musulmans, perplexes sur la marche à suivre dans ce cas, se tournent vers Ibn Taymiyya :

« Quelle attitude faut-il adopter ? Que disent les imams à propos de ces Tatars (i.e. les Mongols) qui envahissent le territoire de la Syrie alors qu’ils ont prononcé les deux professions de foi (ach-chahâdatayn) et qu’ils se réclament de l’islam [5] ? »

Le savant hanbalite était conscient du danger représenté par cette invasion parce que la plupart des habitants de Damas considéraient Ghazân Khân avec respect. Il avait accordé l’amān aux Damascènes et prétendait venir en Syrie pour mettre fin à un régime considéré par une grande partie de la population civile comme tyrannique et coercitif. Cette crainte est d’ailleurs évoquée dans la version B de la lettre d’al-Malik al-Nāṣir Mouḥammad qui, comme on l’a constaté, accuse l’Ilkhan de donner de la publicité à sa conversion alors que son intime conviction est à l’opposé. Les troupes mameloukes refusent, dans un premier temps, de guerroyer contre leurs frères musulmans.

Ibn Taymiyya répond fermement qu’il faut les affronter, mais il doit fournir une argumentation convaincante à ceux qui hésitent à prendre les armes. Son raisonnement a pour objectif de faire entrer les Mongols dans une catégorie de rebelles contre lesquels il est licite de mener le djihad, à savoir toute communauté musulmane facteur de désordre. Aux yeux du savant hanbalite, la composition des armées de Ghazân Khân est une véritable atteinte aux prescriptions de l’islam. Dans leurs rangs, dit-il, combattent un groupe d’infidèles parmi les chrétiens et les polythéistes [6]. Déjà, comme on l’a vu, al-Malik al-Nāṣir Mouḥammad accusait Ghazân Khân d’affronter les soldats mamelouks avec des armées constituées d’éléments de diverses provenances. Il y avait tout d’abord des chrétiens, mais également des musulmans qui, servant des souverains locaux vassaux des Mongols d’Iran, avaient été contraints de rejoindre la machine de guerre de l’Ilkhan. Se trouvaient également des grands émirs mamelouks qui avaient volontairement rejoint Ghazân Khân. Ibn Taymiyya considère ces derniers comme plus haïssables encore que les chrétiens, il les traite d’apostats :

« Il est établi par la Sounna que la sanction de l’apostat est plus importante que celle du mécréant d’origine (al-kāfir al-aṣlī) […], il doit être mis à mort […], même s’il est dans l’incapacité de combattre [7]. »

Il évoque un autre grief majeur à l’encontre de l’armée de l’Ilkhan : la présence d’hypocrites qui ne croient pas véritablement à l’islam [8]. Dans l’esprit d’Ibn Taymiyya, Ghazân Khân en fait naturellement partie. Ses troupes sont également composées d’innovateurs (ahl al-bid‘a) : des Rafidites (al-rāfiḍiyya), en d’autres termes les chiites duodécimains, des Jahmites (al-jahmiyya), des « Unionistes » (al-ittiḥādiyya[9], à savoir les partisans de la théorie de la waḥdat al-woujoūd d’Ibn ‘Arabī, vivement rejetée par Ibn Taymiyya. De plus, Rachīd Ad-Dīn (m. 718/1318), le ministre de l’Ilkhan, se trouve à ses côtés. Il l’accuse d’être un « juif philosophe » (fa-inna-hu kāna yahoūdīyan moutafalsifan) qui s’est rattaché à l’islam et, par la suite, a rejoint le rafidisme [10]. On sait qu’Ibn Taymiyya a lutté sans relâche contre tous les groupes chiites qu’il considérait comme des extrémistes (ghoulāt al-chî’a), même en Syrie, parce qu’à ses yeux, ils représentaient pour l’islam un danger aussi grand que les attaquants venus de l’extérieur.

Afin de justifier le djihad contre les armées de Ghazân Khân, Ibn Taymiyya s’appuie sur le Coran et la Sounna du Prophète, mais il cherche aussi dans l’histoire des débuts de l’islam des faits qui lui servent d’exempla pour étayer son argumentation. Le règne du quatrième calife ‘Alī Ibn Abī Ṭālib (r. 35-40/656-661) est particulièrement important puisque c’est à cette époque que se sont produites les premières grandes fitna de l’histoire de la communauté islamique : la bataille du Chameau, en 36/656, et la bataille de Ṣiffīn, en 37/657. Cette dernière a conduit à l’émergence des Kharijites. Ces luttes entre frères musulmans ont marqué la mémoire les croyants ; elles permettent au savant hanbalite d’établir une distinction entre les différents rebelles à l’autorité califale (al-boughāt).

Ces combats entre musulmans qui ont eu lieu pendant le règne de ‘Alī Ibn Abī Ṭālib permettent à Ibn Taymiyya d’établir une distinction entre les différents conflits internes qui ont secoué la communauté musulmane à ses débuts. La position à prendre entre les adversaires qui se sont opposés dans les batailles du Chameau et de Ṣiffīn n’a pas donné lieu au consensus des savants en sciences religieuses (al-ijmā‘)

Les croyants avaient la possibilité de choisir l’un ou l’autre camp. En effet, pendant la bataille du Chameau qui a opposé ‘Alī Ibn Abī Ṭālib à Aïcha, la veuve du Prophète, se trouvaient dans le camp de cette dernière certains des compagnons de Mouḥammad. Au moment de l’affrontement entre ‘Alī et Mou‘āwiya, beaucoup de savants s’étaient opposés à un arbitrage humain, en vertu d’un verset coranique :

« Si deux groupes de croyants se combattent, rétablissez la paix entre eux. Si l’un des deux se rebelle contre l’autre, luttez contre celui qui se rebelle, jusqu’à ce qu’il s’incline devant l’ordre de Dieu » (sourate 49 – verset 9)

En revanche, dit Ibn Taymiyya, il y eut consensus pour soutenir ‘Alī dans ses combats contre les Kharijites, musulmans, mais sortis de l’islam : dans leurs rangs ne se trouvaient aucun compagnon du Prophète. Son raisonnement est simple : puisque l’ijmā‘ des savants appelait à combattre les Kharijites, il est légitime de mener le djihad contre les Mongols qui, tout en ayant adhéré aux lois de l’islam, n’en respectent pas rigoureusement les prescriptions. La religion islamique est ainsi mise en danger par ces nouveaux musulmans dont l’idéologie politique autorise à pactiser avec les chrétiens. Le bilād ach-châm est le théâtre d’une nouvelle fitna, il faut appliquer la prescription coranique : «Combattez-les jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de sédition et que le culte de Dieu soit rétabli [11]. » Ibn Taymiyya peut aisément faire le lien entre ces rebelles qui ont introduit la fitna au sein de la jeune communauté islamique avec les événements qui ont lieu à son époque.

Le sort des prisonniers mamelouks, contraints de combattre dans les rangs de l’armée de Ghazân Khân, est un point plus délicat à résoudre. Beaucoup de musulmans s’interrogent en effet sur l’opportunité de tuer leurs frères enrôlés de force dans l’armée adverse. Ibn Taymiyya a recours cette fois à un événement marquant de la période prophétique. La grande guerre menée par Mouḥammad contre les Mekkois à Badr sert de modèle pour justifier le djihad contre les troupes de l’Ilkhan. En effet, au cours de cette célèbre bataille, selon Ibn Taymiyya, ‘Abdoullah Ibn Al-‘Abbâs (m. 68/686-688), un compagnon du Prophète, avait été fait prisonnier, tandis que d’autres de ses adeptes avaient perdu la vie. Or, ‘Abdoullah Ibn Al-‘Abbâs étant né trois ans avant l’hégire, il ne peut avoir participé à la confrontation entre musulmans et Mekkois. Il est mentionné pour avoir combattu à la bataille du Chameau et à celle de Ṣiffīn. Cependant, comme ce compagnon du Prophète est souvent présenté comme un valeureux combattant, Ibn Taymiyya utilise sa figure pour étayer son argumentation. Il considère que, comme à Badr, si les soldats mamelouks prisonniers dans l’armée mongole sont tués au combat, ils seront considérés comme des martyrs pour la cause de Dieu. Cette bataille mémorable a valeur exemplaire.

Nous avons souligné supra qu’elle est également évoquée dans la réponse d’al-Malik al-Nāṣir Mouḥammad pour mettre en valeur des armées mameloukes.

Dans cette fatwā, toute l’argumentation repose sur les procédés classiques du raisonnement par analogie (al-qiyās). Ibn Taymiyya transpose à l’époque où l’invasion du bilād ach-châm met en danger la cohésion de la population des faits avérés de fitna qui ont vu s’affronter des musulmans. Cette procédure n’est pas surprenante sous la plume d’un mouftī qui établit de la sorte une typologie de boughāt : les Mongols sont ainsi assimilés aux Kharijites, tandis que les munafizzūn mamelouks sont relégués dans un statut encore plus négatif, celui d’apostats (ahl – ridda[12].

Cette miniature d’un artiste inconnu montre un costume mongol typique ainsi qu’un arc composite
Cette miniature d’un artiste inconnu montre un costume mongol typique ainsi qu’un arc composite

Ghazân Khân et l’islam

Ce texte nous renseigne sur l’islam de Ghazân Khân, mais Ibn Taymiyya situe cette question délicate dans le contexte global de l’ordre politique mongol, depuis l’époque des grands Khans. Il eut plusieurs entretiens avec les autorités ilkhanides dont il fait état dans cette fatwā. Ses témoignages sont d’ailleurs corroborés par les sources historiques qui donnent des détails à ce sujet. Ces contacts avec les grands de l’État ilkhanide sont la source des informations qu’il possédait sur le régime politique des Mongols d’Iran. Ibn Taymiyya n’a pas eu l’occasion de s’entretenir longtemps avec Ghazân Khân au cours d’une rencontre, de nuit, qu’il eut avec lui, à Nabk, près du campement de l’Ilkhan à Marj al-Rāhiṭ

 

Jean Michot, en 1995, supposait qu’Ibn Taymiyya aurait pu avoir une seconde entrevue avec Ghazân Khân en s’appuyant sur le témoignage de Rachīd Ad-Dīn. Ce dernier écrit que l’armée mongole reçut, le 6 rabī‘ II 699/31 décembre 1299, une délégation de notables venus de Damas pour faire acte de soumission (īlī kardand), mais le nom d’Ibn Taymiyya n’est aucunement mentionné parmi les membres de cette ambassade

En revanche il eut des relations plus étroites avec les grands émirs mongols de Ghazân Khân, Bahā’ Ad-Dīn Qutlouġh-Shāh et Moulay, ainsi qu’avec ses deux ministres Sa‘d Ad-Dīn et Rachīd Ad-Dīn. Ces entretiens sont confirmés par Qouṭb Al-Dīn Moūsā Al-Yoūnīnī qui affirme tenir ces informations de Shams Ad-Dīn Mouḥammad al-Jazarī (m. 739/1338-1339), ce dernier ayant reçu le témoignage de ‘Alam Ad- Dīn Al-Qāsim Al-Birzālī (m. 739/1338-1339) à qui Ibn Taymiyya lui-même avait fait le récit de son entrevue avec les autorités ilkhanides le 25 joumādā I 699/18 février 1300

Ibn Taymiyya reproche aux Ilkhans de ne pas combattre pour l’islam, mais pour que tous les peuples se soumettent à leur pouvoir :

« Quiconque s’engage dans leur obéissance de l’âge de l’ignorance et dans leur voie mécréante est leur ami même s’il s’agit d’un infidèle, d’un juif ou d’un chrétien. Ceux qui refusent de se soumettre sont leurs ennemis, fussent-ils des prophètes de Dieu [13].

On trouve ici l’expression de l’ordre du monde ainsi que les descendants de Gengis Khan se le représentaient : ils se considéraient investis d’un mandat du Ciel éternel (mong. möngke tenggeri). La mise en oeuvre de cette théocratie politique s’exprime par une distinction entre peuple en « harmonie » (mong.el) et peuple en état de « rébellion » (mong. boulġha) contre le Ciel éternel. Afin de comprendre l’argumentation d’Ibn Taymiyya, il faut nous arrêter sur le concept de Ciel. En effet, il fut aussitôt considéré par les musulmans et les chrétiens, comme métaphore d’un Dieu. Mais, le Ciel des Mongols désignait le ciel atmosphérique et les entités surnaturelles qui pouvaient y résider. Il ne faisait par ailleurs l’objet d’aucun culte.

Cette théorie du pouvoir, cautionnée par un mandat céleste, constitue pour le savant hanbalite un bon argument pour dénoncer l’islam ilkhanide. Les Tatars ont peut-être prononcé la profession de foi musulmane, mais, dit-il, ils ont dévié des lois de l’islam et ont gardé leurs anciennes croyances. Il explique ainsi la théologie déviante des Mongols. Ils s’imaginent que Gengis Khan est le fils de Dieu (ibn allāh), à l’instar de ce que les chrétiens croient au sujet du Messie (al-Masīḥ). Ils disent que le soleil mit enceinte sa mère […], mais c’est un bâtard (walad zinā), malgré cela ils le considèrent comme le plus grand messager auprès de Dieu [14].

Ces croyances constituent une profonde hérésie pour Ibn Taymiyya, mais, pire encore, puisque les Mongols considèrent que Gengis Khan est le fils de Dieu, ils le placent au rang des prophètes législateurs [15]. Les informations sur lesquelles s’appuie Ibn Taymiyya pour dénoncer l’islam des Mongols sont fondées sur l’entretien qu’il eut avec le grand émir mongol Bahā’ Ad-Dīn Qoutlouġh-Shāh. Ibn Ad-Dawādarī rapporte que l’émir déclara à Ibn Taymiyya que Dieu avait scellé la ligne des prophètes avec Mouḥammad et que Gengis Khan, son ancêtre, était musulman. On remarque ici que, converti à l’islam, comme la plupart des Mongols de haut rang, Bahā’ Ad-Dīn Qoutlouġh-Shāh avait gardé son substrat culturel d’origine et se réclamait de Gengis Khan dont il fait un musulman. Il aurait ajouté : « Voilà deux très grands signes venus de la part de Dieu : Mouhammad et Gengis Khan [16]. »

Qouṭb Ad-Dīn Moūsā Al-Yoūnīnī rapporte cet entretien qui eut lieu le 21 joumādā I 698/14 février 1300 de manière un peu différente dans le sens où il n’écrit pas que Gengis Khan était musulman, mais il dit simplement qu’il était le roi de la terre (malik al-basīṭa) ; celui qui refusait de lui obéir ainsi qu’à ses descendants était considéré comme un dissident. Cependant l’historien syrien rapporte un témoignage intéressant qu’Ibn Taymiyya n’évoque pas dans ses fatwā. Le savant hanbalite interrogea un Mongol qui lui semblait particulièrement pieux sur les raisons de l’invasion de la Syrie par Ghazân Khân. Il lui répondit :

« Notre cheikh a prononcé une fatwā nous ordonnant de détruire la Syrie et de nous emparer des biens des habitants parce qu’ils ne prient pas Dieu sans recevoir une rétribution, ils n’appellent pas à la prière sans recevoir une rétribution et ils n’étudient pas et n’appliquent pas la loi islamique sans recevoir une rétribution […]. Notre cheikh a dit “Si vous faites tout ceci pour eux, alors ils retourneront vers Dieu et croiront de nouveau en lui” . »

Ibn Taymiyya omet vraisemblablement de faire mention de ce témoignage dans sa fatwā parce que cela aurait pu remettre en cause la pratique de l’islam dans le sultanat mamelouk et ainsi cautionner l’invasion de la Syrie par un savant en sciences religieuses

Une autre source de grief concerne la perception des différents groupes sociaux par les souverains ilkhanides ? Celle-ci constitue un autre prétexte à polémique pour le savant hanbalite : « Ils considèrent que toute personne qui se rattache à un savoir ou à une religion est un savant (dānichmand) ». Il faut remarquer qu’Ibn Taymiyya utilise un terme persan : ses informations ont bien pour origine les autorités ilkhanides. Dans les catégories énumérées, on trouve le juriste (al-faqīh), l’ascète (al-zāhid), le prêtre chrétien (al-qissīs), le moine (alrāhib), le rabbin (danān al-yahoūd), l’astrologue (al-mounajjim), le magicien (al-sāḥir) et le gardien des idoles (sādin al-aṣnām[17].

Sont ainsi mentionnés les représentants du « clergé » des trois religions (…) présentes dans l’Ilkhanat persan. L’allusion au gardien des idoles semble faire référence au moine bouddhiste, la religion d’origine de Ghazân Khân. Ibn Taymiyya cite aussi des personnages qui avaient une fonction médiatrice avec l’au-delà et les esprits qui pouvaient y résider en qui croyaient les Mongols : les astrologues et les devins. Il cite tous ces groupes afin de mettre l’accent sur le fait que les souverains mongols d’Iran, dont Ghazân Khân, n’accordaient aucun statut supérieur aux musulmans qui étaient mis sur le même plan que des adeptes des autres religions et même que ceux qui exerçaient des fonctions en relation avec la divination.

Dans une autre fatwā que celles qui sont considérées comme anti-mongoles, Ibn Taymiyya a dressé une typologie du religieux. Il considère que chaque pratique rituelle qui fait l’objet d’un ordre divin comporte trois catégories : le rationnel (‘aqlī), le confessionnel (millī) et le légal (char‘ī), cette dernière catégorie étant propre aux seuls musulmans [18]. Il aborde ensuite la question des systèmes politiques royaux (as-siyāsāt al-malakiyya[19]. L’exemple choisi pour illustrer cette forme de gouvernement est celui de l’ordre politique instauré par Gengis Khan dont ses successeurs continuent à se réclamer. Ainsi, selon Ibn Taymiyya, l’islam ilkhanide fait courir un grand risque à la religion musulmane : le rationnel (‘aqlī) y a remplacé le légal (char‘ī). Les Mongols d’Iran prônent la liberté religieuse et appliquent toujours de la loi mongole (yāsā) instaurée par Gengis Khan. En d’autres termes, bien que convertis à l’islam, ils ne se conforment pas à la charia. Le savant hanbalite dénonce de la sorte un islam dans lequel l’autorité du yāsā perpétue une soumission à un divin indéterminé, le Ciel éternel. L’islam que propose Ghazân Khân, fondé sur le rationnel, risque de concurrencer la vraie religion (dīn al-ḥaqq), fondée, elle, sur le légal.

En effet, les sources persanes et arabes attestent de l’attachement de l’Ilkhan à sa culture d’origine. Rachīd Ad-Dīn rapporte que Ghzân Khân rassemblaient ses compagnons pour leur enseigner les coutumes (yoūsoūn) et la loi mongole (yāsā). Il avait assigné un rang à chacun, une limite interdite à franchir, sinon celui qui commettait une telle infraction était

ramené dans la voie du yāsā. Et, selon l’historien mamelouk al-Ṣafadī, lorsque Ghazân Khân accéda au pouvoir, il suivit la manière de gouverner de Gengis Khan et établit la loi des Mongols (al-yāsā al-mouġhoūliyya). Il est vrai que les Ilkhans, même convertis à l’islam, ne se conformaient pas scrupuleusement à la charia. Ils n’ont cependant jamais imposé en matière religieuse le yāsā à leurs sujets musulmans, même avant leur conversion à l’islam. En terre d’islam, le yāsā avait un rôle strictement politique et il n’était appliqué que, lorsque par ses agissements, une personne mettait l’État en danger

Redoutant l’instauration d’un nouvel ordre politique sur une grande partie de l’Orient musulman, Ibn Taymiyya dénonce cette conception théocratique du pouvoir, qui s’appuie sur une loi produite par la raison de Gengis Khan. Malgré sa conversion à l’islam, Ghazân Khân reste fidèle au yāsā et au Ciel (tenggeri), ceci au risque d’introduire dans l’islam des innovations. Il intègre dans ses armées des chrétiens et il adopte une attitude bienveillante vis-à-vis des autres religions. En effet, beaucoup de sources chrétiennes attestent que l’Ilkhan n’a pas ordonné de persécutions contre les communautés religieuses non musulmanes dont parlent les auteurs arabes et persans. L’émir Nōrūz artisan de la conversion de Ghazân Khân afin qu’il puisse s’emparer du pouvoir en ralliant les émirs mongols devenus musulmans est le véritable auteur de ces brimades. Le tout puissant

Nōrūz avait aussitôt obtenu du nouvel Ilkhan un yarliġh ordonnant la destruction des églises, des synagogues et des temples bouddhistes. Il avait obligé les juifs et les chrétiens à porter les insignes de l’humiliation qu’ils devaient autrefois subir et fait rétablir la capitation abolie après la chute de Bagdad . À la suite des mauvais traitements commis à l’encontre des chrétiens par Nōrūz, Ghazân Khân plaça sous sa protection le patriarche nestorien Mar Yahballaha III et les populations chrétiennes de Marāġha. En désaccord total avec la charia, il les a exemptés de verser la capitation qui avait été rétablie par son émir :

« Selon l’usage, Ghazan Khan proclama des décrets pour le catholicos : en premier lieu que ne fut plus perçu sur les chrétiens l’impôt de la capitation ; qu’aucun d’entre eux ne fut contraint à renier sa propre foi. »

L’alliance de l’Ilkhan avec les chrétiens les plus hostiles aux musulmans, lesArméniens, les Géorgiens et les Francs de Chypre pour combattre ses frères musulmans du bilād ach-châm avait attisé la haine d’Ibn Taymiyya envers Ghazân Khân. Il voit dans la protection dont jouissent les chrétiens la preuve la plus manifeste que ce dernier ne s’est pas converti sincèrement à l’islam : « Il n’impose aux Gens du Livre ni capitation (jizya’), ni
humiliation (ṣiġhār) », dit-il, « et le musulman est auprès de lui comme n’importe lequel des associationnistes, qu’il soit juif ou chrétien [20]. »

[FIN DE CITATION]

Vous pouvez consulter l’étude intégrale de Denise Aigle en cliquant ici.

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  • [1] Ibn Taymiyya, « majmoû’ fatāwā shaykh al-islam aḥmad ibn Taymiyya », 1961-1967. Réimp. 1995. Les trois fatwas sont situées dans le vol. XXVIII, p. 501-552
  •  [2] « majmoū‘ fatāwā », vol. XXVIII, p. 501-508.
  •  [3] « majmoū‘ fatāwā », vol. XXVIII, p. 544-551.
  •  [4] « majmoū‘ fatāwā », vol. XXVIII, p. 509-543.
  •  [5] « majmoû’ fatâwâ », vol. XXVIII, p. 509.
  •  [6] « majmoû’ fatâwâ », vol. XXVIII, p. 504.
  •  [7] « majmoû’ fatâwâ », vol. XXVIII, p. 534.
  •  [8] « majmoû’ fatâwâ », vol. XXVIII, p. 520.
  •  [9] « majmoû’ fatâwâ », vol. XXVIII, p. 520.
  •  [10] « majmoû’ fatâwâ », vol. XXVIII, p. 524.
  •  [11] « majmoû’ fatâwâ », vol. XXVIII, p. 513.
  •  [12] « majmoû’ fatâwâ », vol. XXVIII, p. 525.
  •  [13] « majmoû’ fatâwâ », vol. XXVIII, p. 525.
  • [14] « majmoû’ fatâwâ », vol. XXVIII, p. 521-522.
  •  [15] « majmoû’ fatâwâ », vol. XXVIII, p. 521.
  •  [16] « majmoû’ fatâwâ », vol. XXVIII, p. 521.
  •  [17] « majmoû’ fatâwâ », vol. XXVIII, p. 525.
  •  [18] « majmoû’ fatâwâ », vol. XX, p. 66 (kitâb ousoûl al-fiqh).
  •  [19] « majmoû’ fatâwâ », vol. XX, p. 67.
  •  [20] « majmoû’ fatâwâ », vol. XXVIII, p. 505.

Points à noter :

  • Les Tatars se prétendaient de l’Islam mais pourtant ils n’appliquaient pas les prescriptions islamiques. Il en est de même pour les gouverneurs contemporains des pays arabes : ils s’affilient à l’Islam mais n’appliquent pas les lois divines excepté dans certaines affaires de la vie. Il est à noter que même dans les affaires de la vie, la législation d’Allah n’est pas appliqué correctement.
  • Les Tatars autorisent de pactiser avec les chrétiens. Les gouverneurs contemporains sont entrés dans l’alliance avec les mécréants et mènent une guerre contre l’Islam authentique sous couvert de lutte anti-terroriste.
  • Les Tatars ne combattent pas pour l’Islam mais pour que les peuples se soumettent à leur pouvoir. Il en est de même pour les gouverneurs contemporains : ils combattent, non pas pour élever la parole d’Allah, mais pour imposer leur justice basée sur des lois humaines.
  • Les Tatars prennent pour frères et amis les mécréants tant qu’ils se soumettent et obéissent à leur loi. Et quant à ceux qui le refusent, ils sont considérés comme leurs ennemis. Les gouverneurs contemporains ont adopté la notion de nation, et par conséquent, tous ceux qui cherchent à nuire à leur État sont considérés comme étant des ennemis de la patrie quand bien même ils seraient musulmans.
  • Les Tatars prônaient la liberté religieuse : chacun était libre de professer la croyance qu’il voulait et d’y appeler. Les gouverneurs de notre époque prônent également la liberté de culte et de croyance, en d’autres termes, chacun est libre de véhiculer toutes sortes de croyances hérétiques et impies sans être inquiété par la loi.
  • Chez les Tatars, le rationnel a remplacé le légal. Il en est de même pour les gouverneurs contemporains s’affiliant à l’Islam qui légifèrent des lois en se basant sur leur raison et passion.
  • Les Tatars n’imposaient pas la jizya aux Juifs et aux Chrétiens. Aucun gouverneur de notre époque n’impose la jizya aux gens du Livre.
  • Pour les Tatars, le musulman a le même statut que le juif ou le chrétien. Il en est de même pour les gouverneurs contemporains : ils ne font aucune distinction entre le musulman, le juif et le chrétien. Ils les considèrent tous égaux devant la loi.

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Source : http://www.pseudo-salafis.com/article-ghazan-khan-ses-armees-et-le-regime-politique-des-tatars-a-travers-les-fatwas-d-ibn-taymiyya-86326680.html

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