GOUVERNEMENT OMEYYADE DE MOAWIA IBN KHODEIDJ EL-KINDI, ET D’OKBA IBN NAFÎ EL-FIHRI et Abu Muhajer Dinar 2eme et 3eme invasions ISLAMIQUE ET FONDATION DE KAIROUAN par Chehab ed-Din Ahmed ben Abd al-Wahlab al-Nowayri, (vers 1280 – 1331)

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Le califat Omeyyade de Damas en 712 jc sous le calife al-Walid ier '705-715)
Le califat Omeyyade de Damas en 712 jc sous le calife al-Walid ier ‘705-715)

 

GOUVERNEMENT OMEYYADE DE MOAWIA IBN KHODEIDJ EL-KINDI, ET SECONDE INVASION ISLAMIQUE SOUS LES OMEYYADES DE LA PROVINCE D’AFRIQUE.

GOUVERNEMENT D’OKBA IBN NAFÎ EL-FIHRI, ET TROISIÈME EXPÉDITION EN AFRIQUE. ET FONDATION DE KAIROUAN par Chehab ed-Din Ahmed ben Abd al-Wahlab al-Nowayri, (vers 1280 – 1331) : 

 » Moawia ibn Khodeidj, de la tribu de Kinda, fut chargé du gouvernement de la province d’Afrique en l’an 45 de l’hégire (665-6 de J. C). Le motif de sa nomination est ainsi raconté : Héraclius, le seigneur de Constantinople, recevait chaque année un tribut fixe qui lui était payé par chacun des princes de la terre et de la mer. En apprenant à quelles conditions Abd Allah ibn Saad ibn Abi’s-Sarh avait fait la paix avec les habitants de la province d’Afrique, il y envoya un patrice nommé Walima pour exiger d’eux trois cents talents d’or, somme égale à celle qu’ils avaient donnée à Ibn Abi’s-Sarh. Le patrice débarqua à Kartadjenna (Carthage), et leur fit part de l’ordre de son souverain, mais ils refusèrent d’y satisfaire, disant que ce qu’Ibn Abi’s-Sarh leur avait pris était pour le rachat de leurs vies, et que le prince, leur seigneur, n’aurait que le même tribut qu’ils avaient l’habitude de lui payer chaque année. Djenaha, qui gouvernait la province de l’Afrique à la place de Djirdjîz, chassa alors le patrice, et les habitants du pays se rassemblèrent et se mirent sous les ordres d’un nommé Eleuthère.

Quant à Djenaha, il passa en Syrie, alla trouver Moawia ibn Abi Sofyan à qui il exposa la situation de l’Afrique, et demanda à y être renvoyé à la tête d’une armée arabe. (Ayant obtenu l’assentiment du khalife Moawia,) il partit pour Alexandrie avec Moawia ibn Khodeidj et un corps nombreux de troupes ; arrivé en cette ville il mourut, et Ibn Khodeidj marcha avec l’armée contre l’Afrique : ainsi la guerre qui s’annonçait depuis quelque temps éclata de nouveau.Dans cette armée se trouvèrent Abd el-Melik ibn Merwân, Yahia ibn el-Hakem, Koreib ibn Ibrahim ibn es-Sabbagh et Khalid ibn Thabit de la tribu de Koreïsch. L’on rapporte aussi qu’Abd Allah, fils d’Omer ibn el-Khattab, s’y trouva avec Abd Allah ibn ez-Zobeir, et les personnages les plus éminents des milices[24] de Syrie et d’Egypte ; les habitants de la province d’Afrique n’eurent aucun doute que Djenaha n’était plus de l’expédition. Ibn Khodeidj campa au pied d’une colline située à dix parasanges à l’occident de Kamounia.[25] Il y essuya un tel temps de pluie qu’il disait : Notre montagne est la bienarrosée [26]; et ce nom est resté à la montagne jusqu’à ce jour. Il dit ensuite : Marchons à ce pic de montagne (karn) ; et ce lieu fut appelé Karn dans la suite.

Alors le roi des Grecs envoya un patrice nommé Nicéphore[27] lequel, avec trente mille hommes, vint débarquer à (Sabairta ?),[28] où il fut rencontré par un détachement de cavalerie envoyé par Ibn Khodeidj. Dans le combat qui s’ensuivit, les troupes grecques furent défaites et forcées de regagner leurs vaisseaux. Ibn Khodeidj lui-même dirigea ses attaques contre Djeloula, et allait se battre jusqu’à la porte de cette ville.

Chaque matin il livrait combat aux habitants, mais, aussitôt passé midi,[29] il se retirait dans son camp à Karn. Un certain jour il venait de se battre avec eux et s’éloignait pour rentrer au camp, quand Abd el-Melik ibn Merwan revint sur ses pas prendre son arc qu’il avait laissé suspendu à un arbre, et s’aperçut qu’un côté de la ville venait de s’écrouler : il rappela aussitôt les troupes, et, après un combat acharné, la ville fut prise d’assaut. Les musulmans s’emparèrent de tout ce qu’elle renfermait, tuant les soldats et faisant esclave le reste.

Le calife omeyyade  Abd al-Malik ibn Marwan dépeint sur une dinar avant la réforme monétaire qu'il  réalisera
Le calife omeyyade de Damas (Syrie) Abd al-Malik ibn Marwan dépeint sur un dinar avant la réforme monétaire qu’il réalisera

 

Mais, selon un autre récit, Ibn Khodeidj s’était tenu à Karn, et il envoya Abd el-Melik à la tête de mille cavaliers pour bloquer Djaloula pendant quelques jours : cette tentative ayant échoué, ils s’en retournaient en déroute ; mais ils s’étaient à peine éloignés qu’ils virent des tourbillons de poussière s’élever derrière eux. Pensant que c’était l’ennemi qui se mettait à leur poursuite, ils firent volte-face pour le recevoir, et alors ils s’aperçurent que tout un côté de la muraille de la ville venait de s’écrouler. Aussitôt ils y livrèrent l’assaut et ils tuèrent, pillèrent et firent des esclaves. Abd el-Melik se rendit ensuite auprès d’Ibn Khodeidj, qui l’attendait dans son camp à Karn. Il lui remit le butin ; mais une dissidence s’éleva au sujet du partage : Abd el-Melik réclamait le tout pour ses compagnons, et Ibn Khodeidj voulait en faire la distribution à tous les musulmans. A la fin, on écrivit au (khalife) Moawia, lequel répondit qu’il fallait rappeler les corps détachés et faire le partage du butin entre tout le monde. Dans la distribution qui eut lieu, chaque cavalier reçut trois cents dinars. El-Beladori[30] dit que Moawia ibn Khodeidj fut le premier qui envoya une expédition en Sicile ; le chef se nommait Abd Allah ibn Keis ; nous en parlerons dans l’histoire de Sicile.[31] (l’auteur de l’histoire d’Afrique que nous avons cité précédemment) dit[32] : Moawia ibn Khodeidj revint alors en Egypte, et reçut du (khalife) Moawia le gouvernement de ce pays en échange de celui de la province d’Afrique, qui devint ainsi un gouvernement séparé, ne dépendant pas de celui d’Egypte, mais relevant directement du khalife.

Okba ibn Nafi al-Fihri en dans le Constantinois Algérie
Statue d’Okba ibn Nafi al-Fihri en dans le Constantinois Algérie

GOUVERNEMENT D’OKBA IBN NAFÎ EL-FIHRI, ET TROISIEME EXPEDITION EN AFRIQUE.

L’historien dit : En l’an 50 (670 de J.C.), Moawia ibn Abi Sofyan envoya en Afrique Okba ibn Nafî de la tribu de Fihr, lequel était resté Barka et Zewîla pendant qu’Amr ibn el-Aasi était gouverneur (de l’’Egypte).

Okba rassembla alors les Berbers prosélytes, et les incorpora dans l’armée que Moawia venait de lui envoyer, et dans laquelle se trouvaient dix mille cavaliers musulmans.

Il marcha aussitôt contre l’Afrique, et, y ayant pénétré, il passa tout au fil de l’épée et extermina les chrétiens qui y restaient. Il dit alors (à ses troupes) : Quand un imâm[33] entre en Afrique, les habitants de ce pays mettent leurs vies et leurs biens à l’abri du danger en faisant profession de l’islamisme, mais aussitôt que l’imam s’en retire, ces gens-là se rejettent dans l’infidélité.

Je suis donc d’avis, ô musulmans ! de fonder une ville qui puisse servir de camp et d’appui à l’islamisme jusqu’à la fin des temps. Ce conseil fut adopté.

Ancien Cimetière de l'Illustre Mosquée Omeyyade de Okba ibn Nafi de Kairouan (Tunisie)
Ancien Cimetière de l’Illustre Mosquée Omeyyade de Okba ibn Nafi de Kairouan (Tunisie)

FONDATION DE LA VILLE DE KAIREWAN.

Les historiens disent : Quand Okba et les musulmans se furent accordés sur la nécessité de fonder la ville de Kairewan,[34] il les mena à l’emplacement qu’elle devait occuper, et qui était alors couvert d’un fourré impénétrable.

Voici, dit-il, notre affaire. — Comment ! lui répondirent ses camarades, tu nous ordonnes de bâtir dans un fourré marécageux où personne ne puisse pénétrer, et où nous aurons à craindre les animaux féroces, les serpents et les autres reptiles de la terre ! Alors Okba, dont les vœux furent toujours exaucés, se mit à prier le Dieu tout-puissant, et ses compagnons d’y répondre amen. Il y avait aussi dans l’armée dix-huit des compagnons du prophète ; les ayant réunis, il cria à haute voix : Serpents et bêtes féroces ! nous sommes les compagnons du prophète béni ; ainsi retirez-vous, car nous allons nous établir ici, et nous tuerons quiconque de vous s’y trouvera après cet avertissement. Alors on vit, en ce jour-là, les animaux féroces et les serpents emporter leurs petits, et à ce spectacle, beaucoup de Berbers se convertirent.[35] Okba ordonna, par proclamation, de les laisser partir sans leur faire injure, et quand ils se furent retirés, il marcha, accompagné de ses principaux officiers, autour du lieu qu’il avait choisi, et adressa cette prière à Dieu : O mon Dieu ! remplis cette ville de science et de la connaissance de ta loi. Fais qu’elle soit habitée par des hommes pieux et dévoués à ton service, et protège-nous contre les puissants de la terre. Il descendit alors en suivant le cours du ruisseau, et ordonna à ses hommes de tracer les fondations de la ville et d’arracher les arbrisseaux.

Ancienne ve de la Mosquée Okba ibn nafi de Kairouan  Tunisie
Ancienne vue de la Mosquée Okba ibn nafi de Kairouan Tunisie

L’historien dit plus loin : Et il traça les fondations de l’hôtel du gouvernement et de la grande mosquée ; la construction de celle-ci n’était pas encore commencée quand il y fit célébrer la prière. Alors un différend s’éleva parmi le peuple au sujet de la kibla [36] ; ils disaient que les Arabes se régleraient d’après la kibla de cette mosquée quand ils en construiraient d’autres, et qu’ainsi le commandant ne devait s’épargner aucun effort pour en déterminer la vraie position.

On laissa donc écouler un temps considérable afin d’observer les levers des étoiles dans l’hiver et dans l’été, et de prendre les azimuts du soleil à son lever. Cette incertitude fut pour Okba une cause de soucis, et s’étant adressé au Dieu tout-puissant, il vit, pendant son sommeil, une figure qui vint à lui et lui dit : Favori du maître de l’univers ! quand le jour se lèvera, prends ton étendard et mets-le sur ton épaule ; tu entendras alors devant toi des cris d’Allah akber (Dieu est grand !) et nul autre ne les entendra ; à l’endroit où ces cris cesseront, là sera la kibla et le mihrab[37] de ta mosquée. Car Dieu tout-puissant a agréé cette ville et cette mosquée ; par elle, il exaltera sa religion et humiliera les infidèles jusqu’à la fin des siècles. Okba se réveilla plein d’effroi, et après avoir fait une ablution, il se mit, avec les principaux d’entre les musulmans, à prier dans la mosquée projetée. Au moment où il faisait sa prosternation, il entendit devant lui le cri d’Allahakber ! Ayant demandé aux personnes à l’entour si elles entendaient quelque chose, elles répondirent que non. C’est donc un ordre du Dieu tout-puissant ! s’écriât-il.

 

 

Prenant alors l’étendard sur son épaule, il suivit le cri qui se faisait entendre devant lui, et, arrivé au lieu où le mihrab devait être placé, ce cri cessa, et il ficha son étendard dans la terre, disant : Voici votre mihrab. On commença ensuite à bâtir des palais, des maisons et d’autres mosquées, et la ville fut peuplée. Sa circonférence était de trois nulle six cents toises, et les travaux furent achevés en l’an 55 (675 de J. C). Le peuple s’y établit alors, et elle devint une place d’importance. Il existait, sur le lieu où Kairewan fut bâtie, un petit château fondé par les Grecs et appelé Komounia. — Okba continua à administrer avec habileté la province d’Afrique, jusqu’à ce que (le khalife) Moawia nomma Moslema Ibn Mokhalled el-Ansari, gouverneur de ce pays ainsi que de l’Egypte, dont il retira le gouvernement des mains de Moawia Ibn Khodeidj.

La mosquée Omeyyade de abu Muhajer Dinar

GOUVERNEMENT DE MOSLEMA IBN MUKHALLED.

L’historien dit : A son arrivée en Egypte, Moslema l’ansar fit choix d’un de ses affranchis nommé Dinar et surnommé Abou’l-Mohadjir, pour être son lieutenant dans la province d’Afrique. Ceci eut lieu en l’an 55 (675 de J. C). Le nouveau gouverneur se rendit à sa destination ; mais, ayant de la répugnance à se fixer dans la ville fondée par Okba, il alla camper à deux milles de là, et y traça les fondations d’une autre ville, afin de perpétuer le souvenir de son nom et de rendre inutile l’ouvrage de son prédécesseur. Cette nouvelle ville fut nommée par les Berbers Bi-Geirewan (Mila). Quand la construction en fut commencée, il ordonna qu’on détruisît la ville d’Okba, et celui-ci en fut tellement indigné, qu’il se rendit auprès du khalife Moawia, et lui adressa ces paroles : C’est pour toi que j’avais attaqué et subjugué cette province ; j’y ai bâti des mosquées, établi des lieux de halte (pour les voyageurs), et donné au peuple (musulman) des domiciles fixes ; et tu viens d’y envoyer un esclave des Ansars[38] qui m’a remplacé en m’insultant ! Moawia lui fit alors des excuses et promit de le rétablir dans son gouvernement ; mais l’affaire traîna en longueur jusqu’à la mort du khalife. Mais lors de l’élévation de Yézid, fils de Moawia, ce khalife apprit avec indignation le traitement qu’Okba avait éprouvé, et lui donna l’ordre de se rendre à Kairewan, afin d’en prévenir la ruine totale, en le nommant de nouveau gouverneur de la province d’Afrique.

La grande mosquée omeyyade d'Okba ibn Nafi al-Fihri à Kairouan en Tunisie
La grande mosquée omeyyade d’Okba ibn Nafi al-Fihri à Kairouan en Tunisie en 670 correspondant à l’an 50 de l’hégire

OKBA GOUVERNEUR POUR LA SECONDE FOIS.

L’historien dit : Okba ayant été renommé gouverneur en l’an 62 (681-682 de J. C.), il quitta la Syrie, et en passant par l’Egypte, il fut rencontré par Moslema Ibn Mokhalled, qui était monte, à cheval pour aller le recevoir. Moslema lui offrit ses salutations, et tâcha de se disculper d’avoir participé aux actes d’Abou’l-Mohadjir, jurant que cet homme avait enfreint ses ordres. Okba accueillit ses excuses et partit en toute hâte pour la province d’Afrique. A son arrivée il mit Abou’l-Mohadjir aux fers, ordonna la destruction de la ville que celui-ci avait commencée, et ramena le peuple à Kairewan. S’étant décidé dans la suite à faire une expédition militaire, il laissa dans la ville une partie des milices (Djond), sous les ordres de Zobeir Ibn Keis, et, ayant appelé ses fils, il leur dit : J’ai vendu mon âme à Dieu, et j’ai fait un excellent marché : je dois combattre l’infidélité jusqu’à ce que je comparaisse devant lui. Je ne sais si vous me reverrez jamais ou si je vous reverrai, car mon souhait est de mourir dans la voie de Dieu. Tenez ferme à l’islamisme. O mon Dieu ! accueille mon âme avec bonté ! Il partit alors avec une armée nombreuse et arriva sur le haut de la colline qui domine la ville de Baghaya. Ayant livré combat aux habitants, après une lutte opiniâtre, il leur enleva une quantité de chevaux, les plus forts que les musulmans eussent jamais vus dans leurs expéditions. Comme les Grecs s’étaient retirés dans la forteresse, Okba ne voulut pas s’y arrêter, mais marcha sur Melîsch,[39] une de leurs plus grandes villes. Le peuple des environs s’y réfugia à son approche, et dans une sortie, l’on se battit avec un tel acharnement que les Arabes furent consternés, et ils s’imaginèrent que leur dernière heure était venue. Okba parvint cependant à repousser l’ennemi, et, l’ayant poursuivi jusqu’à la porte de la forteresse, il lui enleva beaucoup de butin. Comme il ne voulait pas s’arrêter (pour bloquer la place), il partit pour le pays du Zab, et là il demanda quelle était la ville principale ; on lui désigna la ville d’Arba, où le chef résidait, et qui servait de point de réunion aux princes du Zab : elle était entourée de trois cent soixante villages, tous très peuplés.

source: al-Futuhat
source: al-Futuhat

Les habitants, ayant été instruits de son approche, se retirèrent, les uns dans leurs forteresses, et les autres dans les montagnes et les lieux d’accès difficile. A l’heure du soir, Okba prit position contre la ville, et. le lendemain il ordonna l’attaque. Plusieurs combats eurent lieu, et les musulmans perdaient à la fin tout espoir de la vie, quand Dieu leur donna la victoire. L’ennemi fut mis en déroute, la plupart des cavaliers grecs furent tués, et le reste évacua le Zab, leur fierté ayant été rabaissée pour toujours. De là Okba se dirigea vers Tahort ; les Grecs ayant été prévenus de son dessein, demandèrent et obtinrent le secours des Berbers. Alors Okba fit halte, et, s’adressant à ses troupes, il les excita au combat. Dans l’action qui s’ensuivit, les Grecs et les Berbers ne purent résister aux musulmans ; ils perdirent beaucoup de monde en peu de temps, et les troupes grecques évacuèrent la ville.

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Okba vint ensuite camper près de Tanger, et un grec nommé Julien[40] qui tenait un haut rang dans son peuple, vint à sa rencontre, et eut l’adresse de se le concilier en lui offrant de beaux cadeaux et en se mettant entièrement à ses ordres. Okba le questionna relativement à la mer d’Espagne, et ayant appris qu’elle était bien gardée, il lui dit : Dirige-moi où je puisse trouver des hommes parmi les Grecs et les Berbers. — Quant aux Grecs, répondit Julien, tu les a laissés derrière toi ; mais devant toi sont les Berbers et leurs cavaliers ; Dieu seul en sait le nombre. — Où se tiennent-ils ? demanda Okba. Dans es-Sous el-Adna, répondit l’autre ; c’est un peuple sans religion ; ils mangent des charognes, ils boivent le sang de leurs bestiaux, et ils sont comme des brutes, car ils ne croient pas en Dieu, et ils ne le connaissent même pas. Sur cela, Okba dit à ses camarades : Marchons avec la bénédiction de Dieu ! De Tanger il se dirigea du côté du midi, vers es-Sous el-Adna, et il vint jusqu’à une ville nommée Taroudant. Là il rencontra les premières troupes berbères, et il en fit un grand carnage : le reste prit la fuite, et sa cavalerie se détacha à leur poursuite et pénétra dans es-Sous el-Adna.

Les Berbers se réunirent alors en nombre si grand que Dieu seul pouvait les compter ; mais Okba les attaqua avec un acharnement inoui. Il en fit un grand massacre, et s’empara de quelques-unes de leurs femmes, lesquelles étaient (d’une beauté) sans pareille : on rapporte qu’une de leurs jeunes filles, qui avait été amenée en Orient, fut estimée à environ mille pièces d’or (mithkal).

 

Ayant continué sa marche, il vint jusqu’à l’océan Atlantique (el-Bakr el-Mohit), sans avoir éprouvé de résistance, et il entra-dans la mer jusqu’à ce que l’eau atteignît le poitrail de son cheval : levant alors la main vers le ciel, il dit : Seigneur ! si cette mer ne m’en empêchait, j’irais dans les contrées éloignées et dans le royaume de Zou’l-Karnein,[41] en combattant pour ta religion, et tuant ceux qui ne croient pas à ton existence ou qui adorent d’autres dieux que toi. S’adressant ensuite à ses camarades, il leur dit : Retournons sur nos pas avec la bénédiction de Dieu. La terreur des infidèles était devenue si grande qu’ils fuyaient les pays que l’armée traversait, et l’expédition se dirigea vers la province d’Afrique.

Quand on fut à hauteur de la source d’eau qui est aujourd’hui appelée  el-Férés (l’eau du cheval), mais qui n’existait pas alors, Okba et ses troupes furent réduits à la dernière extrémité par la soif. Il fit en conséquence une prière de deuxrékas,[42] et invoqua le Dieu tout-puissant : aussitôt son cheval commença à gratter la terre avec son pied, et à écarter le gravier, quand il en sortit de l’eau qu’il se mit à boire. Alors Okba ordonna à ses troupes de creuser la terre, et ils ouvrirent soixante et dix puits, lesquels leur fournirent assez d’eau pour étancher leur soif et pour faire leur provision. Ce fut alors que ce lieu reçut le nom de Ma el-Férés.

De là il se rendit à Tobna, petite ville à huit journées de Kairewan, et dans l’assurance que le pays tout entier était soumis, et qu’il n’y avait plus d’ennemi digne d’être craint, il ordonna à ses troupes de se rendre successivement, par détachements, à Kairewan. Il se dirigea ensuite vers Tehouda et Badis[43] pour en faire la reconnaissance, et pour voir combien il faudrait de cavalerie pour bloquer ces deux villes. Il y laissa les hommes nécessaires pour cet objet, et les Grecs, le voyant avec un petit nombre d’hommes, fermèrent les portes de leurs châteaux et lui lancèrent des flèches, des pierres et des malédictions : pour lui, il les appelait (à se convertir) à Dieu. Quand il fut parvenu dans le cœur du pays, les Grecs envoyèrent un agent auprès de Koseila Ibn Behrem el-Aorbi,[44] lequel se trouvait avec l’armée d’Okba. »lesquels les troupes arabes furent cantonnées.

L'infanterie Omeyyade dans un ribat par Opsrey 1 2 3
L’infanterie Omeyyade de Damas dans un ribat par Opsrey
1 Garde Omeyyade
2 Fantassin Omeyyade
3 femme musulmane

RÉVOLTE DE KOSEILA, MORT D’OKBA IBN NAFÎ, ET PRISE DE KAIREWAN.

Koseila était un des hommes principaux parmi les Berbers. Devenu musulman pendant le gouvernement d’Abou’l-Mohadjir, il fut si sincère dans sa conversion, que celui-ci en parla à Okba qui venait d’arriver, et l’instruisit de la grande influence et autorité que Koseila exerçait sur les Berbers. Okba ne fit aucune attention à cette recommandation ; au contraire, il ne témoigna pour Koseila que de l’indifférence et du mépris. Parmi les traits insultants qu’il se permit envers lui, on raconte le suivant : il venait de recevoir des moutons, et, voulant en faire égorger un, il ordonna à Koseila de l’écorcher. Puisse Dieu diriger l’émir au bien ! lui dit le chef Berber, j’ai ici mes gens et mes esclaves qui pourront m’éviter cette peine. Mais Okba répondit par des paroles offensantes, et lui ordonna de se lever (et de quitter sa présence). Koseila se retira en colère, et, ayant égorgé le mouton, il essuya sa main encore sanglante sur sa barbe.

Les Arabes qui passaient lui disaient : Que fais-tu, Berber ? et il répondait : Cela est bon pour les poils. Mais un vieillard d’entre les Arabes passa et leur dit : Ce n’est pas pour cela ; c’est une menace que ce Berber vous fait. Alors Abou’l-Mohadjir s’adressa à Okba et lui dit : Qu’as-tu fait ? voilà un homme qui exerce une grande influence sur son peuple, un homme qui était encore polythéiste il y a peu de temps, et tu prends à tâche de faire naître la rancune dans son cœur ! Je te conseille de lui faire lier les mains derrière le dos, car je crains que tu ne sois victime de sa perfidie.

Okba ne fit aucune attention à ces paroles, et Koseila, se voyant en correspondance avec les Grecs, profita d’un instant favorable et prit la fuite.

Bientôt il se trouva entouré de ses cousins, de ses gens et de plusieurs Grecs qui se rallièrent à lui. Abou’l-Mohadjir recommanda alors à Okba de l’attaquer sans lui donner le temps d’organiser ses forces ; car, pendant toutes ses expéditions, Okba menait Abou’l-Mohadjir avec lui et le tenait dans les fers. Okba marcha alors contre Ko-sella, lequel se retirait devant lui.

Les Berbers disaient à leur chef : Pourquoi te retirer ? ne sommes-nous pas cinq mille : A chaque jour, leur répondit Koseila, notre nombre grossira et le sien diminuera. D’ailleurs, ses hommes l’abandonnent, et je ne veux aller l’attaquer qu’à son retour vers la province d’Afrique. Quant à Abu’l-Mohadjir, il prononça ces vers d’Abou-Mihdjen,[45] en les appliquant à sa propre position

C’est pour moi bien assez de douleur d’être laissé dans les liens pendant que les chevaux et les cavaliers s’élancent au combat !

Quand je me lève, le poids de mes chaînes m’accable, et les portes qui mènent au festin se ferment devant moi.[46]

Ceci ayant été rapporté à Okba, il le fit mettre en liberté, et lui ordonna d’aller rejoindre les musulmans (à Kairewan), et d’en prendre le commandement ; car quant à moi, lui dit-il, je veux gagner le martyre. Et moi aussi, répondit Abou’l-Mohadjir, je veux gagner ce que tu gagneras.

Okba fit alors une prière de deux rékas, et brisa ensuite le fourreau de son épée : Abou’l-Mohadjer en fit de même, ainsi que les musulmans qui étaient avec eux. Les cavaliers mirent pied à terre par l’ordre d’Okba, et combattirent avec intrépidité jusqu’à ce qu’ils furent tués ; pas un n’échappa.

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Zoheir Ibn Keis prit alors la résolution d’attaquer les Berbers ; mais ses troupes refusèrent de lui obéir.

Il quitta en conséquence la ville de Kairewan et se rendit à Barka, où il s’arrêta et où la plupart des musulmans vinrent le rejoindre. Quant à Koseila, il se trouva à la tête d’une immense multitude, et se dirigea vers Kairewan, où quelques musulmans qui n’avaient pu emporter leurs biens et leurs familles restaient encore. ils offrirent de rendre la ville pourvu qu’on leur fît grâce, et Koseila, y ayant consenti, fit son entrée dans Kairewan, et se rendit maître de la province d’Afrique.

Il y resta jusqu’au temps où l’autorité d’Ahd el-Melik ibn Merwan se raffermit.

Mention ayant été faite alors, en présence du khalife, du triste état de la ville de Kairewan et des musulmans qui s’y trouvaient, ses compagnons lui conseillèrent d’y envoyer des troupes. afin de délivrer ce pays de Koseila.

Les bannières blanches
Les bannières blanches, l’armée Omeyyade. 

GOUVERNEMENT DE ZOHEIR IBN KEIS, ET MORT DE KOSEILA LE BERBER.

L’historien dit Abd el-Melik accueillit le conseil d’envoyer des troupes en Afrique, disant que la personne chargée de venger sur les polythéistes la mort d’Okba, devait lui ressembler en piété : alors ses conseillers lui désignèrent unanimement Zoheit Ibn Keis. C’est le compagnon d’Okba, lui disaient-ils, c’est lui qui est le mieux au courant de ses projets, et le plus digne de venger sa mort. Zoheit était en garnison[47] à Barka ; il reçut d’Abd el-Melik l’ordre de se rendre à bride abattue dans la province d’Afrique. Il répondit au khalife qu’il lui fallait des renforts d’hommes et d’argent, et ces secours lui furent envoyés. Parmi les nouveaux venus se trouvèrent plusieurs personnages importants de la Syrie.[48] En l’an 69 (688-9 de J.-C.) Zoheir arriva avec une armée nombreuse dans la province d’Afrique ; et Koseila, qui avait reçu avis de son approche, rassembla les Berbers et quitta Kairewan pour se rendre àMemesch (?). Zoheir vint alors se poster aux environs de Kairewan, et, après avoir pris trois jours de repos pour lui-même et son armée, il marcha contre Koseila. La rencontre fut terrible ; chaque côté fit des pertes immenses ; mais la bataille se termina par la mort de Koseila, et d’un grand nombre de ses partisans. Les musulmans poursuivirent les fuyards et tuèrent tous ceux qu’ils purent atteindre : les officiers des Grecs et des Berbers, leurs nobles et leurs princes y périrent tous. Zoheir revint à Kairewan, et voyant que la province d’Afrique formait un empire très étendu (il pensa à s’y fixer) ; mais ensuite, comme il était rempli de dévotion et de l’esprit de mortification, il se dit : Je veux combattre pour la cause de Dieu, car je crains de périr si je cède à mon penchant pour le monde. Ayant laissé alors quelques troupes à Kairewan, il se mit en marche avec un corps nombreux pour se rendre en Orient. Les Grecs de Constantinople avaient déjà été informés qu’il était parti pour la province d’Afrique, et qu’il avait laissé Barka dégarnie de défenseurs. Ils vinrent donc de l’île de Sicile sur plusieurs grands navires, et attaquèrent cette ville en y portant le massacre et le pillage. Mais Zoheir venait de quitter la province d’Afrique, et il arriva à Barka pendant que les Grecs y étaient encore. Il les attaqua avec ardeur ; lui et ses compagnons combattaient à pied[49] ; la bataille fut terrible ; mais, accablés par le nombre des Grecs, les Arabes succombèrent, et pas un seul n’échappa. Abd al-Melik fut très affligé de la mort de Zoheir, laquelle avait tant d’analogie avec celle d’Okba ; mais la sédition d’Ibn ez-Zobeir l’empêcha de s’occuper des affaires de Kairewan. Ce ne fut qu’à la mort de ce dernier, qu’il y envoya comme gouverneur Hassan Ibn en-Noman, de la tribu de Ghassân.

 

 

Dans la traduction de la Géographie d’Aboulféda, maintenant sous presse, M. Reinaud a traité des djonds dans une note à laquelle je renvoie le lecteur.’

notes:

[25] On verra plus loin que la ville de Kairewan fut bâtie sur l’emplacement d’une forteresse grecque nommée Kamounia.

[26] La bien arrosée, en arabe el-memtour.

[27] Je lis ce mot ainsi Nigfour.

[28] Le man. n° 638 porte Sentirt. et le n° 702 Santabarta. Voy. Procope, de Aedificius, éd. de Venise, p. 472.

[29] A la lettre : aussitôt que l’ombre se penchait ; c’est-à-dire que les ombres projetées par le soleil se penchaient vers l’orient.

[30] El-Beladori, l’auteur du Livre des conquêtes faites par les musulmans, mourut vers l’an 279 de l’hégire. M. Hamaker a donné une notice sur cet écrivain dans son SpecimencatalLugdBat. p. 7.

[31] L’histoire de Sicile par En-Noweïri a été traduite en français par feu M. Caussin.

[32] Les historiens cités par En-Noweïri dans cette partie de son ouvrage sont Ibn el-Athir, Ibn Scheddad, Ibn er-Rakik et Ibn Reschik. Le premier est l’auteur de la chronique célèbre, le Kamil ; le second était un descendant des Zirites, souverains de la province d’Afrique ; il se nommait, selon en-Noweïri, Abû Mohammed abd el-Aziz, fils de Scheddâd, fils de l’émir Temîm, fils d’Al-Mo’izz, fils de Badis ; il est auteur de l’ouvrage intitulé : EI-jamo wel-beian, c’est-à-dire Collection et explication touchant l’histoire du Maghreb et de Kairewan. Quant à Ibn er-Rekik, qu’on ne doit pas confondre avec Ibn Reschik, il se nommait le katib ou écrivain, Abou Ishak Ibrahim ibn er-Rekik, et son ouvrage, l’Histoire d’Afrique et deKairewan, a été mis à contribution par En-Noweïri, Ibn Khaldoun, Léon l’Africain et el-Makkari. — Ibn Reschik a composé aussi un ouvrage sur le même sujet ; sa vie a été donnée par Ibn Khallikan : voyez t. 1, p. 195 de mon édition de ce biographe.

[33] Il veut dire une personne revêtue de l’autorité spirituelle et temporelle ; tels étaient les généraux de ce temps-là quand ils agissaient comme délégués du khalife.

[34] Selon Ibn Khallikan, Kairewan fut ainsi nommé parce qu’une caravane, kirwân, avait fait halte sur le lieu où la ville fut bâtie plus tard.— Voyez mon édition d’Ibn Khallikan, t. I, p. 19 du texte arabe, et t. I, p. 35 de la traduction. Il restera toujours à expliquer comment le mot persan kirwan aurait été connu et usité en Afrique.

[35] En-Noweïri donne ce conte sur l’autorité des historiens qu’il a consultés ; il faut donc reconnaître que les traditions arabes, d’après lesquelles ces historiens ont travaillé, avaient reçu une forte teinture du romanesque avant de leur parvenir.

[36] La kibla veut dire le côté de l’horizon qui est dans la direction de la Mecque. Il faut connaître la kibla pour orienter une mosquée, et pour savoir de quel côté se tourner pour faire la prière.

[37] Le mihrab est une niche pratiquée dans le mur de la mosquée et dans l’intérieur de l’édifice ; il sert à marquer la direction de la kibla.

[38] Moslema, le patron d’Abou’l-Mohadjir, était un de ces Médinois qui avaient aidé Muhammad sws  et qui reçurent pour cette raison le titre d‘Ansars (aides). Voyez le Telkih d’Ibn el-Djewzi, man. n° 631 ; on y trouve les noms de tous les Mohadjirs et des principaux Ansars.

[39] Melisch, telle est la leçon du man. n° 702 ; le ms. n° 638 porte Lemisch.

[40] Il s’agit ici du célèbre personnage connu sous le nom du comte Julien. On a élevé des doutes sur la prononciation de ce mot, et on a cru y reconnaître la transcription d’Elien. ou Aelian. Dans le manuscrit n° 706 de la Bibl. du roi, on lit Youlian, ce qui me porte à croire que l’ancienne prononciation est correcte.

[41] Okba savait son Koran, et les aventures de Zou’l-Karnein lui étaient familières. Ce conquérant pénétra dans l’occident jusqu’au lieu du coucher du soleil, et il le vit descendre dans un puits rempli de boue noire. Cette histoire authentique est racontée dans la sourate de la Caverne, à commencer du verset 72.

[42] Chaque réka est composé d’un certain nombre de prières, invocations et prostrations. (Voyez d’Ohsson, Tableau général de l’empire othoman. t. II, p. 82.)

[43] Abou Obeïd el-Bekri donne une description de ces deux villes ; voyez Notices et Extraits, t. XII, p. 531.

[44] El-Aorbi, membre de la tribu berbère d’Aorba. Aorba fut fils de Bernés, fils de Berr.

traduction française de Chehab ed-Din Ahmed ben Abd al-Wahlab al-Nowayri, de son histoire de la province d’Ifriqiya  et du Maghreb, de al-Andalus et de la Sicile 

Chehab ed-Din Ahmed ben Abd al-Wahlab al-Nowayri, (vers 1280 – 1331) est un historien et jurisconsulte arabe du xive siècle.

Né à Al-Niwaireh en Égypte, il a laissé une encyclopédie historique, intitulée Nihaya al-arab fi fonoun al-adab (c’est-à-dire « tout ce qu’on peut désirer de savoir concernant les différentes branches des belles-lettres »), divisée en cinq parties, de cinq livres chacune. Aussi, il a écrit Chronique de Syrie et Histoire des Almohades d’Espagne et d’Afrique et de la conquete de la ville de Maroc.

 

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