La Sicile arabo-musulmane sous les fâtimides

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coffret arabo-sicilien fatimide en ivoire avec des cavaliers
coffret arabo-sicilien fatimide en ivoire avec des cavaliers

La Sicile fâtimide

La Sicile fâtimide est le grand laboratoire de la nouvelle dynastie califale qui arrive au pouvoir en 905 en Afrique, appuyée sur les Kabyles de la tribu Kutâma, précocement ralliés à son message chiite radical. L’île est d’abord difficile à contrôler, elle se révolte et les Fâtimides y envoient les Kutâma en 916. À côté de la vieille ville fortifiée de Palerme, le Qasr – qui deviendra le Cassaro –, et qui reste étrangère à la doctrine chiite, ils fondent en 936 une ville forte qui surveille le port et qui comprend le palais et les casernes de la garnison. C’est la Khâlisa, l’« élue », qui n’est habitée que par les chiites, et qui constitue le prototype de la ville du Caire fondé par Djawhar le Sicilien en 969. Les Fâtimides maintiennent un État fort, frappent l’île d’impôts sévères, de sorte qu’en 938 la population musulmane fait appel à l’empereur byzantin Romain Lécapène. Si l’anarchie est matée par un gouverneur à poigne, on est frappé de constater la fuite des musulmans chez les chrétiens rebelles et l’extrême violence des conflits. En 947, quand la principale famille de Palerme, les Tabarî, est soupçonnée de révolte, elle est prévenue et écrasée par un autre gouverneur énergique, qui fonde la dynastie des Kalbites. Les Fâtimides utilisent aussi la déportation : les Berbères khâridjites d’Afrique du Nord sont établis en Sicile, où leurs tribus sont dispersées, en particulier à Enna. Les Kalbites installent à Palerme, dans l’ombre du califat fatimide installé au Caire depuis 969, un vrai gouvernement avec des vizirs, des chambellans, une cour. La fin de la société de djihâd s’annonce.

Pyxys arabo-sicilien fatimide du 12eme siècle
Pyxys arabo-sicilien fatimide du 12eme siècle

Les émirs kalbites

La Sicile apparaît en effet pour les Fâtimides comme un terrain d’expériences : l’effort d’islamisation se fait jour en 962 par une grande cérémonie, où quatorze mille enfants sont circoncis simultanément ; après une offensive byzantine, écrasée en 965 à la bataille du Fossé ou de Rametta, le calife fâtimide Mu’izz fait accomplir par l’émir kalbite, en 967, un grand incastellamento, mouvement qui représente une mutation profonde de l’habitat. Il décide en effet le regroupement forcé de tous les habitants dans un petit nombre de villes ou madîna, une par district, chacune gardée par un château et munie d’une mosquée du vendredi, indispensable pour assurer la fidélité politique et l’endoctrinement religieux. Il s’agit de faire pénétrer l’islam, mais aussi de faire passer le message chiite sur lequel repose la dynastie.

détail du cavalier sur le  pyxys fatimide du 12eme siècle
détail du cavalier sur le pyxys fatimide du 12eme siècle

Cette nouvelle structure, accompagnée de la destruction des anciens habitats dispersés, fortifie l’île contre Nicéphore Phocas, et semble avoir réussi l’unification culturelle des populations. Cette islamisation et cette arabisation sont d’autant plus radicales qu’une immigration nombreuse suit les famines qui ravagent les provinces africaines, de 1004-1005 à 1040, avant même l’invasion des Hilaliens, qui disloque l’Afrique du Nord. Un mouvement à plus longue distance, fréquent dans le monde de l’islam, a fait affluer aussi des musulmans d’Espagne andalouse et même d’un Orient lointain, des Coptes, des Éthiopiens, des Khurasaniens, des Indiens. Ce sont des patriciens d’origine iranienne, les Tabarî, qu’on exécute à Palerme en 946. L’immigration entraîne aussi des juifs arabisés, nombreux, en relation étroite avec la synagogue de Ben Ezra du Vieux-Caire : la Sicile et la Tunisie leur servent de relais pour leurs trafics commerciaux entre l’Égypte et la Syrie fatimides et l’Occident musulman omeyyade.

Sur le modèle de la Tunisie aghlabide, les émirs kalbites ont ainsi obtenu la liquidation des solidarités militaires tribales et des grandes factions qui opposaient Agrigentins et Palermitains à la fin du IXe siècle. Les tribus disparaissent en ville, où ne se conserve que la « noblesse héraldique » : au XIIe siècle, dans les documents d’époque normande, de nombreux musulmans souscrivent les actes de la pratique notariale et portent des noms, des nisbas, qui se réfèrent aux grandes tribus arabiques et aux tribus berbères. Ces noms n’ont plus d’efficacité politique ou militaire, mais ils soulignent l’attachement à des origines considérées comme brillantes.

Extrait d’Henri Bresc Décembre 2002 pour  Clio 2014
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