L’art de la guerre des arabo-musulmans :

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catapulte arabe
Titre / dénomination : Traité d’armurerie de Saladin Auteur : Murdâ ibn ‘Ali al-Tarsûsi Lieu de production : Syrie Date / période : Deuxième moitié du XIIe siècle Matériaux et techniques : Papier oriental, encre noire, couleurs à l’eau et or ; reliure médiévale orientale : cuir, décor de petit fer à chaud et à froid ; plats intérieurs occidentaux (1963) Dimensions : H. : 25,5 cm ; l. : 19,5 cm Ville de conservation : Oxford Lieu de conservation : Bodleian Library Numéro d’inventaire : Huntington 264

La première trace écrite et incontestable de l’existence d’un trébuchet à contrepoids provient d’un érudit musulman ayyoubide , Mardi bin Ali al-Tarsusi, du 12 eme siècle il fut un expert dans le domaine militaire, il a écris un nombre impressionnant de traités dont un manuelle militaire pour le sultan Salahudin al-Ayyoubi en 1187 . Ses écrits sont une des ressources des plus anciennes et  inestimables pour les historiens médiévaux et militaires.

son traité le plus célèbre : Tabsirat arbab al-albab fi kayfiyat al-najah fi al-hurub min al-anwa’ wa-nashr a’lam al-a’lam fi al-‘udad wa-al-alat al-mu’inah ‘ala liqa’ al-a’da’ , ou Explications des maîtres de l’esprit sur les manières de se mettre pendant les combats à l’abri des dommages et développements de l’instruction relative  aux équipements et aux engins servant à affronter les ennemis.

Il a écrit un manuel militaire pour Saladin vers 1187.

Il y décrit un trébuchet hybride dont il dit qu’il avait la même puissance de propulsion qu’une machine à traction tirée par cinquante hommes, en raison de « la force constante [de la gravité], alors que les hommes n’ont pas tous la même force de traction » (apportant la preuve de ses connaissances en mécanique, Tarsusi a conçu son trébuchet, afin que, lorsqu’il avait tiré, on puisse avoir recours à une arbalète de secours, sans doute pour protéger les ingénieurs d’une attaque).

Mangonneau et catapulte , du meme type utilisé contre la Mecque

.Dans son livre, Medieval SiegeJim Bradbury  cite abondamment Mardi ibn Ali à propos de divers types de mangonneaux, y compris les machines arabes, perses et turques, en décrivant ce qui pourrait être des trébuchets, mais différents de ceux qui sont cités ci-dessus.

Dans On the Social Origins of Medieval Institutions, on trouve des citations plus détaillées de Mardi ibn Ali sur les différents types de trébuchets, y compris les machines « chrétiennes » du type de celles utilisées par les Croisés.

La première reconstitution moderne d’un trébuchet, selon des documents d’époque (1324) a eu lieu en France en 1984 grâce aux travaux de l’ingénieur français Renaud Beffeyte, passionné par les machines de guerre médiévale et les techniques de siège.

L’entreprise de charpenterie Armedieval qu’il dirige est entièrement consacrée à la reconstitution d’engins de guerre anciens, très spectaculaires ainsi que le montre le trébuchet. Ses travaux comme ses études ont donné lieu à la publication de nombreux ouvrages sur le sujet.

Il a fallu à Renaud Beffeyte près de deux ans de recherche et six mois de construction pour aboutir à la reconstitution complète en juin 1987 du trébuchet.

Les centaines de tirs effectués par la machine permettent d’en appréhender la puissance. Avec une très grande régularité, celle-ci a catapulté à une distance de plus de 200 mètres des boulets de pierre pesant 70 kg.

En 1998, Renaud Beffeyte a fabriqué en Ecosse le War Wolf une machine également précise et performante. Les boulets lancés pèsent 145 kg et atteignent les 220 mètres.

Un documentaire intitulé Le Trébuchet, qui a été diffusé sur la chaîne de télé américaine Nova et la chaîne France 5 en France, revient sur cette expérience ainsi que l’article publié en janvier 2000 en anglais dans le magazine Smithsonian.

Mécanisme d'une arbalète à tour Traité d'armurerie composé pour Salahudin al-Ayyoubi Oxford, Bodleian Library  : Traité d’armurerie de Saladin Auteur : Murdâ ibn ‘Ali al-Tarsûsi Lieu de production : Syrie Date / période : Deuxième moitié du XIIe siècle Matériaux et techniques : Papier oriental, encre noire, couleurs à l’eau et or ; reliure médiévale orientale : cuir, décor de petit fer à chaud et à froid ; plats intérieurs occidentaux (1963) Dimensions : H. : 25,5 cm ; l. : 19,5 cm Ville de conservation : Oxford Lieu de conservation : Bodleian Library Numéro d’inventaire : Huntington 264 Mécanisme d'une arbalète à tour Traité d'armurerie composé pour Salahudin al-Ayyoubi Oxford, Bodleian Library
Mécanisme d’une arbalète à tour Traité d’armurerie composé pour Salahudin al-Ayyoubi Oxford, Bodleian Library : TAuteur : Murdâ ibn ‘Ali al-Tarsûsi Lieu de production : Syrie Date / période : Deuxième moitié du XIIe siècle Matériaux et techniques : Papier oriental, encre noire, couleurs à l’eau et or ; reliure médiévale orientale : cuir, décor de petit fer à chaud et à froid ; plats intérieurs occidentaux (1963) Dimensions : H. : 25,5 cm ; l. : 19,5 cm Ville de conservation : Oxford Lieu de conservation : Bodleian Library Numéro d’inventaire : Huntington 264

P.E. Chevedden précise que ses dernières recherches démontrent que les trébuchets ont atteint la Méditerranée orientale à la fin de l’an 500 et qu’ils étaient connus en Arabie et ont été utilisés avec beaucoup d’efficacité par les armées musulmanes.

La sophistication technologique pour laquelle la civilisation islamique a été plus tard réputée, était déjà manifeste.

Il dit en particulier que la littérature technique islamique a été négligée.

Le plus important des traités techniques qui nous soit parvenu sur ces machines est le Kitab Aniq fi al-Manajaniq (كتاب أنيق في المنجنيق, Un livre élégant sur les trébuchets), écrit en 1462 par Yusuf ibn Urunbugha al-Zaradkash.

Il s’agit de l’un des manuscrits arabes les plus abondamment illustrés jamais écrit qui fournit des informations détaillées sur la construction et l’utilisation de ces machines.

Les Mongols assiégés par les arabes musulmans avec leurs machines de siège 13eme siècle
Les Mongols assiégés par les arabes musulmans avec leurs machines de siège 13eme siècle

Chevedden déclare en outre :

Les ingénieurs ont augmenté l’épaisseur des murs pour résister à cette nouvelle artillerie et remanié les fortifications pour utiliser les trébuchets contre les attaquants.

Les architectes travaillant sous les ordres d’al-Adil (11961218), frère et successeur de Saladin, ont introduit un système défensif qui utilisait des trébuchets fonctionnant par gravité et montés sur la plate-forme des tours pour empêcher l’artillerie de l’ennemi d’approcher suffisamment près pour que leur tir soit efficace.

Ces tours, conçues avant tout comme des emplacements d’artillerie, ont pris des proportions énormes pour être compatibles avec les plus grands trébuchets, et les châteaux ont été transformés, de simples enceintes de murs avec quelques petites tours pour devenir un ensemble de grandes tours reliées par de courts tronçons de murs écrans.

Les tours des citadelles de Damas, du Caire et de Bosra sont d’énormes structures, dont la superficie atteint 30 mètres carrés.

Les feux grégeois Traité d'équitation et de chevalerie militaire de Syrie ou D’Égypte , XIIIe siècle Paris, BN Manuscrit arabe 2825
Les feux grégeois Traité d’équitation et de chevalerie militaire de Syrie ou D’Égypte , XIIIe siècle Paris, BN Manuscrit arabe 2825 

Dans le but de reconstruire le système du feu grégeois, les preuves concrètes qui apparaissent dans les références littéraires contemporaines fournissent les éléments suivants :

  • Le feu grégeois brûle sur l’eau et selon certaines interprétations, c’est l’eau qui déclenche la combustion. En outre, de nombreux textes témoignent du fait que le feu ne pouvait être éteint que par certaines substances comme le sable (qui prive le feu d’oxygène), du vinaigre fort ou de la vieille urine, probablement par le biais d’une réaction chimique particulière. Cette caractéristique amène à penser qu’il s’agit de magnésium.
  • C’est une substance liquide et non une forme de projectile comme le prouvent les descriptions et le nom parfois donné au feu grégeois de « feu liquide ».
  • En mer, il était généralement projeté par des siphons bien que les pots en terre ou des grenades remplis de feu grégeois ou d’une substance similaire aient aussi été utilisés.
  • La projection de feu grégeois est accompagnée d’un « fracas » et de beaucoup de fumée.
Catapultage d'un feu grégeois lors de l'assaut d'une forteresse au xiiie siècle.
Catapultage d’un feu grégeois lors de l’assaut d’une forteresse au xiiie siècle.

L’art de la guerre des arabes :

Extrait du numéro d’octobre 1849 du Journal des Sciences Militaires.

PARIS. Imprimerie de H. V. de SURCY et Ce, rue de Sèvres, 37.

Extrait:

Un membre de l’Académie des inscriptions, le savant M. Reinaud, a publié dans le Journal asiatique (n° 9 de l’année 1848), une notice sur l’art militaire chez les Arabes au moyen âge.

Le rôle important qu’ont joué les Arabes sur la scène du monde, la rapidité de leurs conquêtes et l’étendue de leur domination, suffiraient pour donner un vif intérêt à l’étude des moyens qui leur ont servi à obtenir clé si brillants succès ; mais la connaissance de l’art militaire des Arabes n’est pas seulement indispensable à l’intelligence de leur histoire, elle est de plus nécessaire à l’intelligence de l’histoire de l’art de la guerre qui est une des branches importantes de l’arbre des connaissances humaines. Nous avons déjà démontré, M. Reinaud et moi, qu’il faut remonter le cours du moyen-âge, étudier les écrivains arabes, et recourir aux connaissances qu’ils ont empruntées à l’Asie et à la Chine pour retrouver les origines de la poudre à canon qui a changé l’art de la guerre et acquis une influence notable sur la marche de la civilisation ; nul doute qu’en étudiant plus complètement les écrits que les Arabes nous ont laissés sur l’art de l a guerre, on n’y trouve encore des connaissances et des pratiques qui leur furent empruntées par les Occidentaux au temps des croisades. Il est ainsi permis de croire qu’on ne parviendra à éclairer l’histoire de notre art militaire dans la partie obscure du moyen âge, qu’après avoir acquis la connaissance de l’art militaire des Arabes et des emprunts que l’Occident a faits à ces vastes contrées de l’orient dont la civilisation remonte jusqu’aux premiers âges du monde.

(..)  On rencontre dans ces écrits beaucoup de termes techniques qui ne sont pas dans les dictionnaires : d’ailleurs l’auteur écrivant pour des hommes du métier, exprime souvent son idée trop brièvement pour qu’elle puisse être intelligible à d’autres. Ces considérations nous font attacher beaucoup d’importance aux développements bibliographiques que M. Reinaud a insérés dans sa notice et dont nous voulons donner quelques résultats succincts, dans l’espoir qu’ils pourront servir de point de départ à de nouveaux travaux. Bien que les Arabes aient eu des traités d’art militaire bien avant le Xe siècle de notre ère, M. Reinaud ne peut indiquer que les titres d’ouvrages aussi anciens, mais il a constaté que la bibliothèque de Leyde possède sous les nos 92 et 499, deux exemplaires d’un ouvrage qui a été écrit dans les premières années du XIIIe siècle. Nous en avons déjà tiré une conséquence importante, parce qu’il prouve qu’à cette époque le salpêtre n’était pas encore employé par les Arabes dans les artifices de guerre.

La bibliothèque nationale de Paris possède plusieurs traités d’une date un peu moins ancienne. Le principal , qui porte le n° 1127 de l’ancien fonds arabe, a pour titre : Traité de l’art militaire et des machines de guerre. Il nous a servi, à M. Reinaud et à moi, peur notre ouvrage sur le feu grégeois, les feux de guerre et les origines de la poudre à canon.

L’auteur parait avoir écrit entre les années 1285 et 1295 de l’ère chrétienne.

Les manuscrits nos 1128 et 991, ancien fonds de la même bibliothèque, contiennent encore différents traités ou opuscules sur l’art de la guerre qui paraissent à M. Reinaud postérieurs à l’année 1300. Enfin, M. Reinaud mentionne encore un manuscrit qui fait partie du musée asiatique de Saint-Pétersbourg et que l’Académie impériale des sciences lui a communiqué. Cet ouvrage, qui a appartenu au comte de Rzevuski, est intitulé : Recueil réunissant les diverses branches de l’art. Il parait avoir été composé dans la première moitié du XIVe siècle. Ce manuscrit semble décider, en faveur des Arabes, la question du premier emploi de la force projective de la poudre à canon ; il montre que les premières armes à feu furent tout autres qu’on l’a cru jusqu’ici. Nous traiterons ailleurs, M. Reinaud et moi, ce sujet(1) qui exige des développements ; nous devons en ce moment nous borner au contenu de la notice que nous voulons faire connaître.

Voici un passage dans lequel M. Reinaud donne à ce sujet des idées précises.  » Les musulmans placent les paroles suivantes dans la bouche de leur prophète : toute espèce d’amusement doit être interdit comme frivole, excepté ces trois choses : l’exercice de l’art, le maniement du cheval et les plaisirs pris en famille. Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui) a dit de plus : voulez-vous savoir ce qui vous conduira le plus sûrement en paradis ? ce sera un bon coup d’épée, un bon accueil fait â son hôte, et la célébration de la prière aux heures prescrites.

L’iman Malek, dont les doctrines sont suivies de préférence en Afrique, place l’art de monter à cheval au-dessus de celui du tirer de l’arc, mais le commun des docteurs est de l’avis contraire. Quelqu’un ayant dit à Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui) que, lors enfants avaient des droits sur leurs parents comme les parents en avaient sur leurs enfants, le prophète Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui)  répondit :  » Oui, les enfants ont le droit de demander à leurs parents qu’on leur enseigne à écrire, à nager, et à tirer de l’arc.  » On attribue de plus ces paroles au prophète  Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui) :  » Trois classes de personnes entreront clans le Paradis : celles qui fabriquent des flèches avec l’intention de les faire tourner à la défense de la religion, celles qui les lançent et celles qui les présentent à l’archer. Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui) ajoutait que l’homme qui, après avoir appris à tirer de l’arc, néglige cet exercice, se prive, auprès de Dieu, d’un titre inappréciable. Quelques docteurs sont allés jusqu’à dire que cet homme se rendait coupable de péché mortel.  »

Modèle de catapulte utilisée par les omeyyades lors de la prise du Sindh par Muhammad ibn Qasim ath-Taqafy et lors du bombardement de la Mecque par al-Hallaj ibn Yusuf ath-Taqafy
Modèle de catapulte utilisée par les omeyyades lors de la prise du Sindh par Muhammad ibn Qasim ath-Taqafy et lors du bombardement de la Mecque par al-Hallaj ibn Yusuf ath-Taqafy

L’instruction militaire que les Arabes acquéraient ainsi, chacun individuellement, devait rendre leur nation très-redoutable, pourvu que leur gouvernement sût réunir et assujettir ces forces individuelles pour en former une force collective. Il faut plus que la valeur et l’instruction particulière de chaque citoyen armé, pour rendre une nation forte, il faut qu’elle ait le pouvoir de lever des troupes et qu’elle sache les soumettre à une discipline qui assure l’obéissance, et les organise de telle manière, que l’ensemble se divise et se réunisse avec promptitude et régularité.

Les Arabes menaient dans leur pays une vie nomade ; lorsqu’ils en sortirent en grand nombre pour conquérir le monde à leur nouvelle religion, ils subjuguèrent en peu d’années la meilleure partie de l’Asie et de l’Afrique, depuis l’Inde jusqu’à l’océan atlantique, et même une partie de l’Europe. Etaient-ils restés pour faire la guerre, avec la même organisation et les mêmes chefs qu’ils avaient auparavant ? en d’autres termes, leur organisation civile et politique était-elle en même temps militaire, ou bien formèrent-ils, avec des volontaires, une organisation militaire nouvelle et distincte ? C’est une question importante qui ne parait pas encore résolue.
Lorsque les vainqueurs furent disséminés sur le vaste théâtre de leurs exploits, ils ne purent suffire seuls à la formation des armées, et ils y admirent les habitants des pays conquis qui avaient embrassé leur religion ; ils recherchèrent surtout les services des habitants belliqueux de certains pays de montagnes, tels que les Kurdes et les nomades de toute race, répandus en Afrique et en Mésopotamie.

Machine de siège, Tour mobile.
Machine de siège, Tour mobile.

Les souverains musulmans formèrent bientôt des troupes permanentes qui reçurent une solde régulière ; ils y admettaient de préférence les Kurdes, les Turcs et les Turkornans ; en un mot, dit M. Reinaud, les hommes qui, habitués à une vie dure, étaient plus propres aux fatigues des armes, et qui, étrangers au pays, professaient pour le prince un dévouement plus entier. Ces guerriers combattaient à cheval, et avaient chacun à leur service un page pour porter leurs armes. Comme leur entretien était fort onéreux, le nombre en était limité. Saladin, malgré ses guerres continuelles et ses grandes conquêtes, n’en eut jamais plus de quatorze mille à son service.

Les armées avaient une composition mixte on y réunissait les troupes permanentes dont il vient d’être question, des nomades belliqueux qui ne servaient, qu’une campagne et s’en retournaient à leurs pâturages, et enfin des habitants du pays voisin du théâtre de la guerre, gens souvent peu aguerris et formant des troupes peu redoutables. Ces derniers, ainsi que les nomades, servaient sans solde régulière, ils avaient cependant souvent une gratification outre leur part du butin. On trouvait dans ces armées un assez grand nombre de volontaires qui se retiraient quand ils voulaient. Surtout des scheiks, des faquirs, qui excitaient, enflammaient les courages d’un zèle religieux.

Le prophète Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui) avait réglé avec le plus grand soin le partage du butin. Tout ce qui avait été pris, or, argent, bestiaux, armes, captifs, était mis en commun. Le prince prélevait le cinquième ; le reste était partagé entre les combattants : le cavalier recevait le double du fantassin.

M. Reinaud donne un aperçu de l’adoption et du développement d’institutions féodales qui donnèrent â l’organisation des troupes musulmanes certains rapports avec celles des années chrétiennes de cette époque.

Le kalife Omar consacra a une partie des revenus des pays conquis à la solde des guerriers et put le premier entretenir des troupes réglées. En outre, dans certaines provinces, les terres appartenant à l’Etat, ou celles des anciens habitants qui s’étaient expatriés, devinrent sous le nom de djond ou corps de troupes, des espèces de colonies militaires. La Syrie fut ainsi partagée en cinq djonds. Vers le milieu du XIe siècle, les Turcs seldjoukides s’étant emparés de la Perse et de la Mésopotamie, dont les vastes contrées étaient appauvries et dépeuplées, Nizam-el-Mulk, visir du sultan Malek-Schah, imagina d’attribuer aux soldats en corps les terres du fisc, en donnant à certains officiers l’administration de ces biens qui furent l’origine de véritables bénéfices militaires. Nous laisserons parler M. Reinaud :

 » L’esprit qui avait dicté cette mesure ne s’arrêta pas là. Malek-Schah, voulant récompenser la bravoure de quelques-uns de ses généraux, leur accorda des provinces à titre de fief. On vit alors des princes de Moussoul, de Maridin, constitués à la manière féodale. Malek-Schah consentit même, pour satisfaire l’ambition de quelques-uns de ses parents, à mettre à leur disposition une partie de ses troupes, et toutes les régions qu’ils subjuguèrent leur furent abandonnées, à la seule condition de rendre foi et hommage au suzerain. Tel fut l’origine de l’occupation d’Alep et de Damas par Toutouch, frère de Malek-Schah, et de l’Asie- Mineure par son neveu Soliman.
 » On voit que l’établissement du système féodal, qui domine encore en partie dans l’Orient, est l’ouvrage des peuples nomades de la Tartarie. Il avait déjà dominé dans une portion de l’Asie, sous les rois parthes, et même plus anciennement…  »

Les bénéfices militaires et les fiefs, amovibles en principe, furent en réalité institués à vie et ne tardèrent pas à devenir héréditaires. Les terres qui d’abord appartenaient aux corps de troupes, furent distribuées aux titulaires. C’est vers le milieu du XIIe siècle que Nour-Eddin, prince d’Alep et de Damas rendit héréditaires les bénéfices qui étaient sous sa dépendance. Les princes musulmans firent plusieurs fois à des tribus nomades d’Arabes et de Turkomans des concessions collectives de vastes territoires à la seule condition de défendre le pays.

Les institutions féodales furent d’abord particulières à la Perse, à la Mésopotamie et aux contrées soi soumises à la domination des monarques seldjoukistes. En 1169, Saladin, lieutenant de Nour-Eddin, les établit en Egypte. Plus tard les Turcs ottomans généralisèrent ce système. Pour ce qui regarde l’Egypte, M. Reinaud renvoie aux beaux travaux de M. Silvestre de Sacy sur la propriété foncière en Égypte, publiés dans le Recueil des Mémoires de l’Académie des Inscriptions.

M. Reinaud ne donne pas d’autres renseignements sur l’organisation des armées arabes, champ qui est ouvert aux investigations ; il fournit quelques données intéressantes sur l’armement ainsi que sur les moyens d’instruction.

Les armes offensives des Arabes étaient, suivant M. Reinaud, l’épée, la lance, la massue, la fronde, l’arc et l’arbalète.(..).

Arbalète arabe nasride du 15eme siècle
Arbalète arabe nasride du 15eme siècle

Le tir de l’arc faisait, comme on l’a vu, partie indispensable de l’instruction de la jeunesse, et l’emploi de cette arme était général. Il résulta de là que la construction des arcs devint un art, qui bien qu’aujourd’hui entièrement oublié, ne dut pas être sans influence sur les résultats des guerres. L’arc primitif était composé d’une tige de bois flexible, ou de deux tiges réunies ensemble. Celui qui fut le plus en usage dans le moyen âge était d’une fabrication plus compliquée ; au milieu était placée une poignée â peu près droite, de laquelle partaient les deux parties plus flexibles de l’arc. Une ou plusieurs tiges de bois, des nerfs et de la corne de chèvre réunis avec de la glu entraient dans sa confection. Le nerf placé au dos de l’arc augmentait beaucoup sa force et son élasticité. La corne, placée aux extrémités, pouvait donner à la corde un point d’appui plus solide. On éprouvait la force de flexion des arcs et la force de tension des cordes en y suspendant des poids. Les Arabes ont aussi employé des arcs métalliques, mais il ne paraît pas que l’usage en ait pris une grande importance.

Les Persans avaient attaché l’arc à un fût et formé une arbalète dont les Arabes leur empruntèrent l’usage. A la partie supérieure du fût, appelé arbrier, se trouvait placé un étrier, et quand l’arbalétrier voulait bander l’arc, il introduisait son pied dans l’étrier et tirait la corde avec les deux mains pour la placer dans le cran pratiqué sur l’arbrier, ou souvent dans la noix, petite roue mobile, arrêté, par une clef, et qui tournant lorsque le tireur appuyait sur la détente, dégageait la corde qui faisait partir le trait. L’avantage de l’arbalète sur l’arc était d’utiliser non plus seulement la force des bras mais la force du corps et d’emmagasiner cette force en permettant de laisser l’arbalète tendue jusqu’au moment de s’en servir ; cette arme offrait l’inconvénient d’être d’un emploi moins prompt et moins simple que l’arc. L’arbalète lançait outre des flèches à pointe de fer et empennées, des traits plus courts et plus gros, et aussi des balles rondes. Les traits lancés par l’arbalète glissaient, comme on sait, dans la rainure de l’arbrier.

On trouve mentionnée par les écrivains arabes une arbalète assez extraordinaire, qui lançait ses traits en sens opposé de l’arbalète ordinaire ; le trait partait vers la poignée du fùt. Cette arme nommé arc de la flèche courte, fut mise en usage par les Persans dans le cours de leurs guerres coutre les Tartares, vers le milieu du IIIe siècle de notre ère. Les Persans voulant lancer â leurs ennemis des traits très-courts qu’ils ne pussent pas leur renvoyer, firent une rainure à l’arbrier dans la longueur de la poignée et tirèrent la corde de l’arc en sens opposé de la direction ordinaire, après avoir eu la précaution d’empêcher l’arc de se redresser, en plaçant en dedans une seconde corde parallèle à la première, et fixée à la fois au fùt et à deux points de l’arc. Nous n’avons trouvé nulle part ailleurs rien de semblable à cette pratique étrange.

Le zamburak est un chameau équipé d’un canon ou d’une arbalète géante PUBLIÉ LE 14 AVRIL 2014
Le zamburak est un chameau équipé d’un canon ou d’une arbalète géante

 

M. Reinaud a constaté que les Arabes empruntèrent aux chrétiens l’usage d’une arbalète particulière, et il soulève à ce sujet une question qui n’est pas sans intérêt ; nous citons ce passage :

 » Les écrivains arabes qui ont traité des guerres des croisades, donnent à l’arbalète, telle que l’employaient les chrétiens, le nom de zenbourek. La première fois qu’ils en font mention, c’est en parlant du siège de Tyr par Saladin, en 1187. L’usage du zenbourek continua au siège de Saint-Jean-d’Acre par les croisés, en 1189. Les chrétiens construisirent sur les bords des fossés un mur de briques, derrière lequel ils plaçaient un rang de soldats qui lançaient le zenbourek. Suivant l’historien des patriarches d’Alexandrie, le zenbourek était une flèche de l’épaisseur du pouce, de la longueur d’une coudée, qui avait quatre faces ; la pointe de la flèche était en fer, et des plumes en rendaient le vol plus sûr. Partout où ce trait tombait, il transperçait ; il traversait quelquefois du même coup deux hommes, placés l’un derrière l’autre, perçant à la fois la cuirasse et l’habillement du soldat ; il allait ensuite se planter en terre ; il pénétrait même dans la pierre des murailles.

 » D’après cette description, le zenbourek paraît répondre à peu près à l’arme terrible connue dans le maoen âge sous le nom de quadrellus et carellus, mots expliqués par Ducange, dans son glossaire de la basse latinité, et d’où est dérivée l’expression carreaux de la foudre. Les Grecs ont peut-être connu quelque chose d’analogue sous la dénomination de tzaggra. Si on admet que les mots carreaux tzaggra et zenbourek désignent la même arme, il faudra couclure que les chrétiens en avaient fait usage dès la première croisade. Ont peut voir, à ce sujet, le glossaire de Ducange, aux endroits cités, et l’Alexiade d’Anne Comnène, édition originale, page 291. Ce témoignage viendrait à l’appui du récit de Guillaume de Poitou, d’après lequel l’arbalète avait été employée dés l’année 1066, concurremment avec l’arc, à la bataille d’Hastings. On pourrait induire de là que l’arbalète dont il s’agit est urne invention des Grecs du Bas-Empire.

 » Les Musulmans paraissent n’avoir fait usage qu’assez tard du zenbourek. Djemal-Eddin est, à ma connaissance, le premier écrivain arabe qui, sous la date 643 (1245 de J.-C.), cite cette arme comme servant aux guerriers de l’islam ; c’est à propos du siège d’Ascalon par le sultan d’Egypte. Voici les expressions des Djemal-Eddin :  » On fit jouer contre la place les catapultes et les zenbourek.  » Mais, bientôt, l’usage du zenbourek devint commun en Orient, et dans la suite les Turcs ottomans entretinrent dans leurs armées un corps de soldats appelés zenbourekdjis.  »

M. Reinaud pense que l’usage de l’arbalète fut introduit en France après la première croisade, sous le règne de Louis le Gros. Il rappelle que plusieurs papes proscrivirent cette arme comme déloyale et traîtresse, et que le second concile de Latran, qui se tint en 1139, l’anathématisa, l’appelant artem mortiferam et Deo odibilem. Du reste, l’emploi de cette arme était permis contre les infidèles.

Nous ferons sur les passages cités deux observations : la première, qu’il faut distinguer l’arme du trait qu’elle lance, les Arabes paraissait avoir exprimé l’un et l’autre par le même mot ; la seconde, qu’il y a eu sous le nom d’arbalète des armes très-différentes de force et d’importance.

C’est vers le commencement du XIIe siècle que parut dans l’Europe occidentale une arme portative assez puissante pour que l’usage en ait été interdit dans toute la chrétienté par les lois de l’église ; à la même époque, les chrétiens de l’Occident employèrent contre les Arabes une arme qui leur était inconnue et qui lançait de fortes flèches avec une puissance extraordinaire. Il ne me paraît pas douteux que l’arme prohibée par le second concile de Latran ne soit le zenbourek On sait d’ailleurs que c’était une arbalète. Mais les Arabes avaient eux-mêmes emprunté aux Persans l’usage de l’arbalète ; comment se fait-il donc qu’ils aient eu besoin d’apprendre encore des chrétiens l’usage de la même arme ? C’est que le même nom a été donné à des armes qui se ressemblaient, mais qui avaient des différences dans leur mécanisme et dans leur force. La force de l’arbalète, c’est-à-dire la vitesse et le poids du trait qu’elle peut lancer, dépend de l’élasticité de l’arc et de l’effort nécessaire pour le lancer. La force de l’arbalète des Persans était limitée par la force de l’homme qui devait la bander. L’art n’en resta pas là.

Le musée d’artillerie possède des arbalètes du moyen âge telles que l’effort de l’homme qui agit pour les bander, se trouve multiplié à l’aide de mécanismes ingénieux ; cela fait que l’arc de ces arbalètes, formé d’une bande d’acier épaisse, produit une force d’impulsion considérable qui explique très-bien les effets constatés par les historiens.

Une arbalète intégrée dans un bouclier ! technique militaire des Musulmans lors des croisades
Une arbalète intégrée dans un bouclier ! technique militaire des Musulmans lors des croisades

Les arbalètes que nous connaissons peuvent être rangées en quatre classes d’après la nature du mécanisme :

1° Les arbalètes bandées à la main avec ou sans l’étrier de pied.

2° Les arbalètes bandées à l’aide d’un pied de biche, instrument basé sur le principe du levier, et prenant son point d’appui sur l’arbrier ; ordinairement le pied de biche est séparé de l’arbre ; mais il existe aussi des arbalètes auxquelles sont attachées les mécanismes pour bander l’arc ; elles rentrent dans la même classe quand le mécanisme est fondé sur le principe du levier.

3° Les arbalètes à cranequin. Celles-ci sont bandées à l’aide d’un treuil attaché à l’extrémité postérieure de l’arbrier et de plusieurs poulies qui multiplient encore la force du treuil pour tendre l’arc.

4° Enfin les arbalètes les plus fortes sont tendues à l’aide du mécanisme puissant d’un cric que l’ont attache à l’arbrier. Le zenbourek était vraisemblablement l’une des trois dernières espèces d’arbalètes. Il serait difficile de faire un choix motivé en l’absence de détails techniques ; nous croyons pourtant avoir quelques raisons qu’il serait trop long d’exposer ici, en faveur de l’arbalète à cranequin.

Il nous paraît peu vraisemblable que les Occidentaux aient emprunté aux Grecs le zenbourek dont les Arabes auraient alors dû connaître au moins les effets ; il n’est pas fait mention de cette arme dans les Institutions militaires que l’empereur Léon écrivait à la fin du Xe siècle ou au commencement du XIe.

M. Reinaud mentionne plusieurs exercices en usage chez les Arabes, soit pour le tir de l’arc, soit pour l’enmploi de la lance. Le but à atteindre était disposé de manière à ce que l’adresse ou la maladresse de celui qui joutait produisit un incident remarquable et excitât l’émulation. On voit, d’après la notice de M. Reinaud et l’examen des figures peintes dans les manuscrits arabes, qu’ils contiennent beaucoup de détails sur la connaissance du cheval et sur la manière de le dresser. Les Arabes ont toujours été remarquables par leur talents en équitation, et la force de leur armées consistait surtout dans l’habileté individuelle de leur cavaliers. Un de leurs écrivains va jusqu’à dire que l’art de manier la bride du cheval forme les vingt-trois vingt-quatrièmes de l’art des la guerre. Ils s’exerçaient dès l’enfance à monter à cheval et ils n’apprenaient pas seulement à combattre avec les armes blanches mais ils parvenaient à lancer des flèches avec justesse au galop le plus rapide. On voit sur les figures que plusieurs de leurs exercices ont cette instruction pour objet. Ceux que les Grecs avaient pour adversaires du temps de l’empereur Léon, combattaient presque toujours à cheval ; ils étaient armés de sabres, de lances et d’arcs ; ils prenaient alternativement la lance et l’arc, rejetant la première arme derrière l’épaule peur employer la seconde ; ils montraient surtout une habileté surprenante à lancer des flèches en fuyant. Les renseignements transmis par l’empereur Léon s’accordent avec ce que M. Reinaud a trouvé dans les écrits militaires des Arabes. Il reste à tirer de ces mêmes ouvrages des renseignements sur leurs armes défensives, sur leurs machines de guerre, et probablement sur leurs campements et leurs évolutions.

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