RÉCIT DE LA CONQUÊTE, PAR IMAD-EDDYN, DU CHATEAU DE KEWÂCHI,[114] DE CELLE DE TELL-YAFAR PAR BEDR-EDDYN ET DE CELLE DE SINDJAR PAR ALMELIC-ALACHRAF par le grand historien ibn al-Athir de son  » Al-Kamil fi al-Tarikh  »

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Arts fait par des musulmans lors des croisades
Arts fait par des musulmans lors des croisades, sous les dynasties  fatimide, seldjoukides, ayyoubide et mamelouk

Le Kéwâchi dont il est question est au nombre des châteaux les plus forts, les plus élevés et les plus inexpugnables du territoire de Mossoul. Lorsque les troupes qui s’y trouvaient virent la conduite qu’avaient tenue les habitants d’Alimadiya et d’autres localités, en se soumettant à Zengui, et s’aperçurent que, par là, ils avaient obtenu l’autorité dans les forteresses, où personne ne pouvait leur faire la loi, elles voulurent les initier. Elles chassèrent donc de chez elles les lieutenants de Bedr-eddyn et se fortifièrent dans Kéwâchi. Comme elles avaient des otages à Mossoul, elles affectaient d’obéir à Bedr-eddyn et cachaient dans leurs cœurs leur rébellion. Des ambassadeurs s’entremirent pour procurer leur retour à l’obéissance.

Mais ils n’en firent rien et députèrent des messagers à Zengui, pour le prier de venir les trouver. Il marcha vers eux, reçut de leurs mains le château et y demeura en leur société. On envoya des ambassadeurs à Mozaffer-eddyn, afin de lui rappeler les serments tout récents qu’il avait prêtés et de lui demander la restitution de Kéwâchi. Mais il n’y consentit pas. Alors Bedr-Eddyn envoya des messages à Almélic-Alachraf, qui se trouvait à Alep, pour implorer son secours. Ce prince se mit en mouvement et traversa l’Euphrate dans la direction de Harrân. Mais il lui survint successivement, de différents côtés, des allaires qui l’empêchèrent de hâter sa marche. Le motif de la survenance de ces affaires, c’était que Mozaffer-Eddyn envoyait des messages aux rois possesseurs des régions limitrophes, afin de chercher à les gagner, de leur faire trouver bon de marcher contre Alachraf et de les engager à le craindre, s’il venait une fois à avoir son temps libre.[115] Izz-Eddyn Keïcaous, fils de Keïkhosrew, fils de Kilidj-Arslan, prince du pays de Roum, le prince d’Amid et d’Hisn-Keïfa, celui de Mardin, acquiescèrent à ses conseils; tous s’accordèrent à obéir à Keïcaous et firent réciter la prière en son nom dans leurs États. Nous raconterons ce qui arriva entre Keïcaous et Alachraf, près de Manbedj, quand le premier se dirigea vers le territoire d’Alep. Il était enflammé de colère contre le second. Or, il advint que Keïcaous mourut dans ce temps-là; Alachraf et Bedr-Eddyn furent préservés de sa méchanceté. « Il n’y a de sort vraiment heureux (pour toi) que celui qui empêche les gens de te nuire.[116] » Mozaffer-Eddyn avait envoyé des messagers à plusieurs des émirs qui accompagnaient Alachraf et avait cherché à les gagner. Parmi ces émirs, Ahmed, fils d’Aly Almechthoub, celui-là même dont nous avons raconté la conduite près de Damiette,[117] accueillit les ouvertures de Mozaffer-eddyn. C’était le plus puissant émir de la suite d’Alachraf; d’autres chefs furent d’accord avec lui, et, dans le nombre, Izz-Eddyn Mohammed, fils de Bedr-Alhomaïdy, etc. Ils abandonnèrent Alachraf, campèrent à Dounaïser, sous Mardin, afin de se réunir au prince d’Amid et d’empêcher Alachraf de passer du côté de Mossoul pour prêter assistance à Bedr-Eddyn. Mais, quand ils se trouvèrent rassemblés en cet endroit, le prince d’Amid se réconcilia avec Alachraf et abandonna les confédérés. La paix fut fermement établie entre le prince d’Amid et Alachraf, qui remit au premier la ville de Hani et Djébel-Djour, et s’engagea envers lui à prendre Dara et à la lui livrer. Lorsque le souverain d’Amid eut abandonné ses alliés, leur puissance tomba en dissolution ; plusieurs de ces émirs furent contraints de rentrer sous la domination d’Alachraf, et Ibn-Almechthoub demeura seul. Il marcha vers Nisibin, afin de se rendre à Irbil. Le gouverneur de Nisibin sortit à sa rencontre avec les soldats qui se trouvaient auprès de lui. On combattit ; Ibn-Almechthoub fut mis en déroute, ses compagnons se dispersèrent et lui-même prit la fuite. Il passa à côté de la ville de Sindjar, dont le prince Ferroukh-Chah, fils de Zengui, fils de Maudoud, fils de Zengui, fit marcher contre lui une armée qui le mit en déroute, le fit prisonnier et le transporta dans Sindjar. Le prince de cette ville était d’accord avec Alachraf et Bedr-Eddyn. Lorsqu’Ibn-Almechthoub se vit près de lui, il lui fit trouver bon de se révolter contre Alachraf. Le prince y consentit et le relâcha. Les gens qui voulaient le désordre se réunirent à Ibn-Almechthoub. Tous ensemble se dirigèrent vers Albékaa, une des dépendances de Mossoul,[118] y mirent au pillage un certain nombre de bourgades et retournèrent à Sindjar. Puis ils marchèrent, ayant toujours avec eux Ibn-Almechthoub, vers Tell-Yafar,[119] qui appartenait au prince de Sindjar, pour se porter sur le pays de Mossoul et se livrer au pillage dans cette province. Quand Bedr-Eddyn apprit cela, il envoya contre Ibn-Almechthoub une armée qui lui livra le combat. L’émir se retira en désordre, monta sur la colline dite Yafar et s’y fortifia contre les ennemis. Ils campèrent près de lui et l’assiégèrent dans sa retraite. Bedr-Eddyn marcha de Mossoul contre lui, le mardi 22e jour de rebi Ier 617 (27 mai 1220), déploya toute son activité pour l’assiéger et donna à la place assaut sur assaut. Il s’en rendit maître le 17e jour de rebi dernier de la même année (21 juin 1220), emmena avec lui Ibn-Almechthoub à Mossoul et l’y emprisonna. Dans la suite, Alachraf lui enleva le captif et le retint en prison à Harrân, jusqu’à ce qu’il mourût au mois de rebi dernier 619 (15 mai — 12 juin 1222). Dieu lui fit ainsi trouver le châtiment de ce qu’il avait fait aux Musulmans à Damiette.

Quant à Almélic-Alachraf, lorsque le prince d’Hisn-Keïfa et d’Amid se fut soumis à lui et que les émirs se furent dispersés, comme nous l’avons raconté, il décampa de Harrân vers Dounaïser, établit son camp sous cette ville, s’empara du pays de Mardin, y mit un gouverneur à qui il assigna un fief, et empêcha les provisions de parvenir dans la place. Le prince d’Amid vint le trouver. Des ambassadeurs allèrent et vinrent entre Alachraf et le prince de Mardin, pour traiter de la paix. On conclut un traité, à condition qu’Alachraf reprendrait Ras-Alaïn, qu’il avait précédemment conférée en fief au prince de Mardin, qu’il recevrait aussi de lui trente mille dinars, et enfin que le prince d’Amid recevrait pour sa part Almaouzer, dans le territoire de Chabakhtân. Quand la paix eut été arrêtée, Alachraf marcha de Dounaïser vers Nisibin. Tandis qu’il était en route, il fut rencontré par des ambassadeurs du prince de Sindjar, qui lui faisait offrir de lui livrer cette ville, demandant en retour celle de Rakka. Le motif de cette offre, c’est que Tell-Yafar avait été enlevé au prince de Sindjar, et que son cœur s’était effrayé. Joignez à cela que ses affidés et ses conseillers le trahirent et augmentèrent ses craintes et ses appréhensions, parce qu’il les avait menacés ; enfin, ils déjeunèrent de lui avant qu’il soupât d’eux.[120] Un dernier motif, c’est qu’il avait rompu les liens du sang, et avait tué son frère qui avait régné sur Sindjar après la mort de leur père. Il le fit périr, ainsi que nous le raconterons, s’il plaît à Dieu, et s’empara de la principauté ; mais Dieu lui fit rencontrer la peine de son action et ne le laissa pas jouir du fruit de son crime. Lorsque le fratricide connut d’une manière certaine le départ d’Alachraf, il fut troublé et lui envoya offrir de rendre la ville. Alachraf consentit à l’échange, lui livra Rakka et reçut Sindjar, au commencement de djoumada Ier de l’année 617 (4 juillet 1220). Le prince de cette dernière ville l’abandonna ainsi que ses frères avec leurs familles et leurs richesses. Ce fut le dernier des rois de la famille de l’atabek (Zengui) à Sindjar. Louange au vivant, au durable, dont le royaume n’a pas de fin ! Le temps pendant lequel ils restèrent en possession de Sindjar fut de quatre-vingt quatorze ans. Telle est la manière d’agir du monde envers ses fils.[121] Périsse donc une demeure si perfide à l’égard de ses habitants !

Lorsqu’Almélic-Alachraf se fut emparé de Sindjar, il se mit en marche pour se rendre à Mossoul, afin de passer outre. Il expédia en avant ses troupes, dont il arrivait chaque jour à Mossoul un détachement considérable. Enfin, lui-même arriva avec les derniers, le mardi 19e jour de djoumada Ier (22 juillet 1220). Le jour de son entrée fut un jour solennel. Les ambassadeurs du khalife et de Mozaffer-eddyn vinrent le trouver pour traiter de la paix, offrant de rendre tous les châteaux forts pris à Bedr-Eddyn, à l’exception du château d’Alimâdiya, qui resterait entre les mains de Zengui. Ils représentaient qu’il était à propos d’accueillir cette proposition, afin que les troubles cessassent et que l’on pût s’occuper de faire la guerre sainte aux Francs. Les pourparlers se prolongèrent à ce sujet environ deux mois. Après quoi, Alachraf décampa dans l’intention d’attaquer Mozaffer-Eddyn, prince d’Irbil. Il arriva à la bourgade de Sélamiya, dans le voisinage du fleuve Zab. Mozaffer-Eddyn était campé sur ce fleuve, du côté d’Irbil. Alachraf envoya de nouveau des ambassadeurs, car la campagne de l’armée s’était prolongée, les soldats étaient excédés, et Nasir-Eddyn, prince d’Amid, avait de la propension vers Mozaffer-Eddyn. En conséquence, il conseilla de consentira ce que le prince d’Irbil avait offert, et d’autres l’aidèrent dans ses efforts. On acquiesça à ses propositions, et l’on fit la paix aux conditions sus énoncées. On convint d’un terme pour les restitutions promises; Zengui fut conduit à Almélic-Alachraf, afin de rester près de lui comme otage jusqu’au temps de la remise des châteaux forts. La citadelle d’Alakr et celle de Chouch, qui appartenaient à Zengui, furent aussi livrées aux lieutenants d’Alachraf, comme un gage de la remise des châteaux qu’on était convenu de livrer à ce prince. Dès que ceux-ci auraient été remis, Zengui serait relâché, et on lui restituerait le château d’Alakr et celui de Chouch. On jura d’exécuter ces conditions. Alachraf livra à Zengui les deux forteresses et retourna à Sindjar. Son départ de Mossoul eut lieu le 2e jour du mois de ramadhan 617 (31 octobre 1221 de J. C.). On envoya des messagers dans les châteaux, afin qu’ils fussent remis aux lieutenants de Bedr-eddyn. Mais on ne lui livra que le château de Djellasaoura, dans le canton des Haccariens. Quant au reste des citadelles, les troupes qui les occupaient manifestèrent hautement leur intention de résister à la convention. Le temps fixé s’écoula, et on ne livra rien autre chose que Djellasaoura. Imad-Eddyn Zengui s’attacha à Chihâb-Eddyn Ghazi, fils d’Almélic-Aladil, embrassa son service et rechercha sa faveur. Ce prince chercha à lui rendre propice son frère Almélic-Alachraf. En conséquence, Alachraf conçut de l’inclination pour Zengui, le mit en pleine liberté et retira ses propres lieutenants des deux châteaux d’Alakr et de Chouch, pour les lui livrer. Bedr-Eddyn, ayant appris qu’Almélic-Alachraf avait un certain désir de posséder le château de Tell-Yalar, qui avait appartenu de tout temps à la ville de Sindjar, le lui livra après de longues conférences tenues à ce sujet.

Dans cette même année, Izz-Eddyn-Keïcaous, fils de Keïkhosrew, roi du pays de Roum, marcha vers le territoire d’Alep, dans le dessein de s’en emparer. Il avait en sa compagnie Alafdhal, fils de Salah-Eddyn Youssouf. Voici quel fut le motif de cette expédition : il y avait à Alep deux hommes doués d’une grande méchanceté et très portés à nuire aux gens. Ils faisaient des rapports au prince de cette ville, Almélic Addhâhir, fils de Salah-Eddyn, concernant ses sujets, et ils allumèrent par là sa colère. Les habitants d’Alep éprouvèrent de la peine par le fait de ces deux hommes. Quand Addhâhir fut mort et que Chihâb-Eddyn Thogril eut été investi de l’autorité,[122] il éloigna ces individus et d’autres encore qui tenaient la même conduite, ferma cette porte sur ceux qui agissaient de la sorte et ne donna accès près de lui à aucun de ces artisans de malheur. Lorsque les deux misérables virent que leur crédit était en baisse,[123] ils se tinrent dans leur logis. Mais la population excita contre eux du tumulte, les tourmenta et les menaça, à cause du mal qu’ils lui avaient fait précédemment éprouver. Les malheureux conçurent de la crainte, quittèrent Alep et se rendirent près de Keïcaous. Ils lui suggérèrent le désir de s’emparer d’Alep et lui persuadèrent que dès qu’il se dirigerait vers cette ville, personne n’oserait tenir ferme devant lui, qu’il s’en rendrait maître et qu’il lui serait également facile de conquérir les villes situées au delà. Quand il eut formé cette résolution, des gens bien avisés parmi ses officiers lui adressèrent des conseils et lui dirent : « Cela ne te réussira pas, à moins que tu n’aies avec toi quelqu’un de la famille d’Ayoub, à qui il soit agréable à la population de la contrée et à son armée de faire leur soumission. Cet Afdhal, fils de Salah-Eddyn, est soumis à ton autorité. Il te convient donc de l’emmener avec toi et de conclure avec lui une convention au sujet des pays dont vous vous rendrez maîtres. Tant qu’il sera en ta compagnie, la population t’obéira et ce que tu désireras te sera facile. » Le sultan de Roum manda de Soumeîçâth Alafdhal, le reçut avec honneur, lui fit remettre une grande quantité de chevaux, de tentes et d’armes, etc. Il fut convenu entre Alafdhal et Keïcaous que ce que le sultan conquerrait, tant Alep que ses dépendances; appartiendrait à Alafdhal, qui reconnaîtrait la suprématie de son allié, au nom duquel on réciterait le prône du vendredi dans toute l’étendue de ce territoire. Après quoi l’on se dirigerait vers la Mésopotamie, et ce que l’on conquerrait de ce qui appartenait à Almélic Alachraf, comme Harrân et Erroha, dans le Djézireh, resterait à Keïcaous. On garantit par des serments l’exécution de cet accord, on rassembla des troupes et l’on se mit en marche. Les deux princes alliés prirent Kalah (ou la forteresse de) Raban, et Afdhal se mit en possession de cette place. Les populations conçurent alors du penchant pour les souverains confédérés. Ceux-ci reprirent leur marche dans la direction de Tell-Bâcher, ou se trouvait le prince de cette ville, Ibn (le fils de) Bedr-Eddyn Dolderim Alyarouky.[124] Ils l’y assiégèrent, le serrèrent de près et lui prirent sa forteresse. Keïcaous la garda pour lui-même et ne la livra pas à Alafdhal. Ce dernier conçut des appréhensions à cause de cette conduite et dit : « Voilà le commencement de la trahison. » Il craignit que si Keïcaous s’emparait d’Alep, il ne tînt envers lui une pareille conduite, si bien que lui-même recueillît pour tout résultat de détruire sa propre famille au profit d’autrui. Ses résolutions se refroidirent, et il renonça à son entreprise. Il en fut de même de la part des habitants du pays, qui s’imaginaient qu’Alafdhal en deviendrait maître et que leur situation s’en trouverait plus commode. Mais quand ils virent qu’il en était tout autrement, ils se tinrent en repos. Quant à Chihâb-Eddyn, tuteur du fils d’Addhâhir, prince d’Alep, il ne quitta pas la citadelle d’Alep, se gardant bien d’en descendre ou de s’en éloigner d’aucune façon. Telle était sa coutume depuis qu’Addhâhir était mort, de peur que quelque rebelle ne se soulevât contre lui. Quand survint cette affaire, il craignit qu’on ne l’assiégeât. Peut-être que les habitants de la ville et la milice auraient livré la ville à Alafdhal, à cause de leur inclination pour ce prince. Chihâb-Eddyn envoya un message à Mélik Alachraf, fils d’Almélic Aladil, prince du Djézireh, de Khélath, etc., pour le mander à Alep, promettant qu’on s’y soumettrait à lui, qu’on réciterait en son nom la prière du vendredi, qu’on frapperait la monnaie en son honneur, et qu’on lui laisserait prendre celles des dépendances d’Alep qui lui plairaient. Il ne faut pas oublier d’ailleurs que le fils d’Addhâhir avait pour mère la sœur d’Alachraf. Ce prince consentit à la demande qui lui était adressée, et marcha vers Alep avec les troupes qu’il avait sous sa main, envoyant des ordres aux autres pour les appeler près de lui. Ces nouvelles le réjouirent, à cause de l’avantage qui en résultait pour tout le inonde. Il fit venir près de lui les Arabes de la tribu de Thaï et d’autres encore, et campa en dehors d’Alep. Lorsque Keïcaous se fut emparé de Tell-Bâcher, Alafdhal lui avait conseillé d’attaquer promptement Alep avant que les troupes n’eussent le temps de s’y rassembler, et avant qu’on ne s’y tînt sur ses gardes et l’on n’y fît des préparatifs de défense. Mais le sultan renonça à suivre cet avis et se mit à dire : « Mon sentiment, c’est que nous nous dirigions vers Manbedj, afin qu’il ne leur reste aucune place située sur nos derrières et qui leur inspire le projet de traîner les choses en longueur et de laisser couler le temps sans aucune utilité. » Les confédérés se dirigèrent de Tell-Bacher vers Manbedj, et Alachraf s’avança vers eux, ayant les Arabes à son avant-garde. Un détachement de l’armée de Keïcaous, fort d’environ mille cavaliers, avait pris les devants pour lui servir d’avant-garde. Eux, les Arabes et ceux des soldats d’Alachraf qui les accompagnaient se rencontrèrent et engagèrent le combat. Le détachement de Keïcaous fut mis en déroute; et retourna trouver son chef, tout en désordre. Les Arabes lui firent beaucoup de captifs et lui enlevèrent un grand butin, grâce à l’excellence de leurs chevaux et au mauvais état[125] de ceux des Turcs. Lorsque les compagnons de Keïcaous arrivèrent près de lui en fugitifs, il ne tint pas ferme, mais retourna sur ses pas, doublant[126] les étapes pour regagner ses possessions, tout craintif et se tenant sur ses gardes. Quand il fut arrivé aux frontières de ses Etats, il s’arrêta. Il n’agit de la sorte que parce qu’il était encore un tout jeune garçon, plein d’illusions et dépourvu de connaissances dans l’art de la guerre. Sans cela il aurait su que constamment les avant-gardes des armées ont ensemble des rencontres. Après ce succès Alachraf reprit sa marche, s’empara de Raban et assiégea Tell-Bâcher, où se trouvait un corps de l’armée de Keïcaous. Cette troupe lui livra bâtai Ile, mais elle essuya une défaite, et le château lui fut enlevé; après quoi Alachraf la remit en liberté. Quand ces malheureux arrivèrent près de Keïcaous, il les fit placer dans une maison à laquelle il mit le feu, si bien qu’ils y périrent. Cette exécution fut très pénible pour tout le monde, on la considéra comme une action honteuse et un trait de faiblesse. En conséquence, Dieu n’accorda pas de répit à Keïcaous, mais il hâta son châtiment, à cause de l’abus qu’il avait fait de sa puissance, de l’excès de sa sévérité et parce que son cœur était dépourvu de tout sentiment de miséricorde. Le sultan ne tarda pas à mourir après cet événement. Alachraf livra Tell-Bâcher et d’autres places du territoire d’Alep à Chihâb-Eddyn, tuteur du prince d’Alep. Il avait formé le projet de poursuivre Keïcaous et d’entrer dans ses Etats. Mais il reçut la nouvelle de la mort de son père Almélic Aladil, et le bien des affaires exigea qu’il retournât à Alep, parce que les Francs se trouvaient en Egypte, et que lorsqu’un sultan aussi puissant qu’Aladil vient à mourir, il survient souvent dans ses États des désordres dont on ne peut prévoir l’issue. Alachraf retourna donc à Alep, et chacun des deux princes se trouva préservé du tort qu’aurait pu lui causer son adversaire.

Almélic Aladil Abou-Bekr, fils d’Ayoub, mourut le 7 de djoumada second de l’année 615 (31 août 1218 de J. C). Nous avons raconté le commencement de la puissance de sa famille, à l’époque où son oncle paternel Açad-Eddyn Chyrcouh s’empara de l’Egypte, en l’année 564 (1169 de J. C). Lorsque son frère Salah-Eddyn Youssouf se fut rendu maître de l’Egypte après son oncle, et au moment où il partait pour la Syrie, il établissait Abou-Bekr comme son lieutenant en Egypte, car il avait pleine confiance en lui, connaissant la grande sagesse dont il était doué et la bonté de sa conduite. Après que Salah-Eddyn fut mort, son frère s’empara de Damas et de l’Egypte, ainsi que nous l’avons raconté, et resta en possession de ces provinces jusqu’à la date dont il est question actuellement. Lorsque les Francs se montrèrent, comme nous l’avons rapporté, l’année 614 (1217 de J. C), Aladil se dirigea vers Merdj-as-Soffar; et quand l’ennemi marcha vers l’Egypte, il se transporta, de son côté, à Alikyn.[127] Il y séjourna, tomba malade et mourut. On transporta son corps à Damas et on l’ensevelit dans le mausolée qui avait été construit pour lui dans cette ville. Aladil était un homme prudent, doué d’un jugement droit, fort rusé, plein d’artifice, patient, doux, temporisateur. Il entendait des propos qui lui étaient désagréables et gardait le silence, de sorte que l’on eût dit qu’il ne les avait pas entendus, il savait dépenser beaucoup en cas de nécessité, sans s’arrêter devant aucune considération, mais il en usait différemment quand le besoin n’exigeait pas qu’il agît ainsi. Il était âgé de soixante-quinze ans et quelques mois, étant né dans le mois de moharrem de l’année 540 (14 juin — 23 juillet 1145). Il s’était emparé de Damas, au mois de chaban de l’année 502 (juin 1196 de J.-C.), sur Alafdhal, fils de son frère, et de l’Egypte, dans le mois de rebi second de l’année 396 (20 janvier — 17 février 1200), également sur Alafdhal. Parmi les choses les plus extraordinaires que j’ai vues, en ce qui concerne la discordance des horoscopes, est celle-ci : Alafdhal ne posséda jamais une principauté quelconque sans que son oncle Aladil la lui enlevât: En premier lieu Salah-Eddyn donna i son fils Alafdhal Harrân, Erroha, Meiyafarikyn, l’année 586 (1190 de J. C), après la mort de Taky-Eddyn. Alafdhal se mit en marche vers ces places. Mais quand il fut arrivé à Alep, son père envoya après lui Almélic Aladil, qui le fit revenir d’Alep et lui reprit les villes susnommées. Dans la suite Alafdhal posséda, après la mort de son père, la ville de Damas, mais Aladil la lui enleva. Puis le premier posséda Sarkhod, qui lui fut également enlevé par son oncle. Quelque chose de plus étonnant que cela, c’est que j’ai vu à Jérusalem, dans l’église de Sion, une colonne de marbre renversée, qui n’avait pas sa pareille. Le prêtre chrétien qui se trouvait dans l’église me dit: « Cette colonne avait été prise par Almélic Alafdhal, qui voulait da transporter à Damas. Mais Aladil la prit ensuite à Alafdhal, après la lui avoir demandée. » Voici le dernier terme des astres ascendants, et c’est une des choses les plus surprenantes que l’on puisse raconter. De son vivant Aladil avait partagé les provinces entre ses enfants. Il plaça en Egypte Almélic Alcamil Mohammed ; à Damas, à Jérusalem, à Tibériade, dans le district d’Alordonn, à Carac et dans d’autres provinces avoisinantes, son fils Almoaddham Iça; il assigna une partie du Djézireh, Meiyafarikyn, Khélath et ses dépendances à son fils Almélic Alachraf Mouça ; donna Erroha à son fils Chihâb-Eddyn Ghâzy; Kalah-Djabar à son fils Alhafidh, Arslan-chah. Quand il fut mort, chacun d’eux resta bien affermi dans la principauté que son père lui avait donnée. Ils vécurent dans une excellente intelligence, sans qu’il s’élevât entre eux de désaccord, comme c’est la coutume entre les fils des rois après leur père. Bien au contraire, ils formaient comme une seule âme, chacun d’eux ayant confiance en l’autre, au point de se rendre près de lui séparément de son armée et sans éprouver de crainte. En conséquence, leur royaume augmenta et ils obtinrent une obéissance et un pouvoir tels que leur père n’en avait pas obtenu. Par ma foi, c’étaient là d’excellents rois, ils possédaient de l’intelligence, savaient faire la guerre aux infidèles et défendre l’islamisme. Il suffit, pour le prouver, de la calamité de Damiette. Quant à Almélic Alachraf, c’était un prince libéral, l’argent n’avait aucune valeur à ses yeux, mais il le faisait pleuvoir abondamment, il s’abstenait de toucher aux richesses de ses sujets, leur faisait du bien sans de continuer et n’écoutait aucune délation.

notes :

Au mois de dhoû’lka’dah (19 janvier — 17 février 1219), Almélic Alcamil décampa du territoire de Damiette, parce qu’il avait appris qu’un certain nombre d’émirs étaient convenus de faire roi en sa place son frère Alfaïz. Il les craignit et abandonna son campement, où les Francs se transportèrent. Alors ils assiégèrent Damiette par terre et par mer, et furent maîtres d’agir ainsi. C’est ce qui a été raconté en détail sous l’année 614 (1217).

[114] D’après l’auteur du Lexique géographique arabe (édition Juynboll, t. II. p. 518), on nommait ainsi un château fort situé dans les montagnes, à l’orient de Mossoul, auquel on n’avait accès que par un chemin où il ne pouvait passer qu’un seul homme à la fois. On l’appelait anciennement Ardoumucht.

[115] On peut voir, sur l’expression , le supplément aux Dictionnaires arabes, de M. Dozy, t. I, p. 400 B.

[116] Cette phrase est une locution proverbiale qui se trouve, avec une variante, dans le grand recueil de Meïdâny (Arabum Proverbia, t. II, p. 489, n° 200). Ces paroles, dit Meïdany, furent prononcées par le khalife Moawiya, lorsque Abd-er-Rahman, fils de Khalid, fils d’Alwalid, dont il craignait que les populations n’embrassassent la cause, eut été empoisonné par un médecin. Le même proverbe est encore cité plus loin, sons l’année 616.

[117] On peut voir, sur ce personnage, ci-dessus, et une note d’Hamaker, p.95, 96, ainsi que le passage de Makrizy publié par le même savant, p. 14 et 15 du texte, 28, 29 et 30 de la traduction.

[118] On appelait ainsi un grand district entre Mossoul et Nisibin. (Lexique géographique arabe, t. I, p. 186.)

[119] Le nom régulier de cette localité est Altell Alaafar,  « la colline couleur de poussière ». On a supprimé ensuite les deux articles par amour de la brièveté, et enfin on a dit Tell-Yafar. On nomme ainsi, dit le Dictionnaire géographique arabe, un château fort entre Mossoul et Sindjar, au milieu d’une vallée où coule un fleuve; il se trouve sur une montagne isolée, et l’eau que l’on y boit est malsaine. » (t. I, p. 209.)

[120] Il y a ici une allusion au proverbe suivant :  « Déjeune de chevreau avant qu’il soupe de toi ». (Meïdâny, Arabum proverbia, t. I, p. 237, n° 83.)

[121] C’est-à-dire les hommes.

[122] Voir plus haut.

[123] Littéralement : virent que leur marché n’était pas achalandé.

[124] Sur ce personnage on peut voir un article dans l’index du premier volume de cette collection, t. I, p. 818 B.

[125] Littéralement : « à cause des écorchures on des ulcères ».

[126] Littéralement: « repliant les journées de marche ».

[127] L’auteur du Merâcid Allithila se contente de dire qu’Alikyn est une bourgade située hors de Damas (édition Juynboll, t. II, 228). Mais dans le passage correspondant au nôtre, Aboulféda (Annales. t. IV, p. 268, ou t. I de la présente collection, p. 89) dit qu’Alikyn était située près de la montée ou colline d’Afyk  (ou Fyk). Or nous savons que Fyk est voisin du lac de Tibériade, vers le S. E. Cf. Hamaker, Opus supra laudatum, p. 79, 80, note 38.

traduction française de ibn al-Athir de son  » Al-Kamil fi al-Tarikh « 

Abu al-Hasan Ali ‘izz al-Din ibn al-Athir historien arabe sunnite (né en 1160 à Cizre, mort en 1233 à Mossoul). Son œuvre principale est Al-Kamil fi al-Tarikh (La Perfection des histoires2, ca. 1231), considérée comme l’un des plus importants livres d’histoire du monde musulman. Il est également l’un des principaux chroniqueurs arabo-musulmans des croisades dont il fut un témoin oculaire, ayant participé à la guerre sainte (djihad) contre la troisième croisade

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