Ambassade arabo-Islamique Abbasside chez les Bulgares (Khazar) et les Rus » (921)

Publié le Mis à jour le

Enterrement de navires d'un chef Rus tel que décrit par le voyageur arabe Ahmad ibn Fadlan qui a visité la Russie kiévienne au 10ème siècle, peint par Henryk Siemiradzki (1883)
Enterrement de navires d’un chef Rus tel que décrit par le voyageur arabe Ahmad ibn Fadlan qui a visité la Russie kiévienne au 10ème siècle, peint par Henryk Siemiradzki (1883)

En 921, une ambassade est envoyée par le calife abbasside al-Muqtadir (souverain musulman de Badgad) auprès du roi des Bulgares, Almush ben Yltuwar. Ce roi demande au calife de lui envoyer un professeur de droit islamique chargé de parfaire l’enseignement religieux de son peuple. Ibn Fadlân est donc choisi pour aller propager l’islam chez les Bulgares. Il part le 21 juin 921. Voici un extrait de son compte-rendu :

« Chez les Bulgares,

Les Saqâliba mangent surtout du millet et de la viande de cheval, bien que le blé et l’orge se trouvent en abondance chez eux. Celui qui cultive a la jouissance de sa récolte, le roi n’ayant aucun droit sur elle, cependant ses sujets lui donnent chaque année une peau de martre par foyer. Lorsque le roi ordonne à une troupe de partir en expédition et qu’elle fait du butin, le roi en reçoit une part. Tous ceux qui donnent un repas de noces ou invitent à un banquet doivent réserver, pour le roi, une part à la mesure du festin, un sâkbraj[1] d’hydromel et du blé gâté car leur terre est noire et puante. Les Saqâliba n’ont pas d’endroits où entreposer leurs vivres. Aussi creusent-ils des puits pour les conserver ; cependant, quelques jours après, ces provisions sont avariées, sentent mauvais et sont donc inutilisables.

Les Saqâliba n’ont ni huile d’olive, ni huile de sésame, ni graisse. Ils ont à la place de l’huile de poisson et tout ce qu’ils cuisent avec cette huile pue. Ils préparent une bouillie d’orge que consomment les jeunes esclaves filles et garçons. Parfois, ils cuisinent l’orge avec de la viande. Les maîtres mangent alors la viande et les jeunes filles esclaves l’orge, mais au cas où la viande est de la tête de bouc, ils leur en donnent.

Tous portent des bonnets. Lorsque le roi chevauche, il le fait seul, sans compagnie d’officier de garde ou qui que ce soit. Lorsqu’il passe dans le marché, les hommes se lèvent, ôtent leurs bonnets et le mettent sous l’aisselle. Quand le roi est passé, ils se recoiffent. De même, tous ceux qui sont introduits auprès du roi, grands, petits et même ses enfants et ses frères, dès qu’ils le voient, enlèvent leur bonnet et le mettent sous l’aisselle. Ensuite, ils lui font un signe de tête, s’assoient sur les talons, ne sortant leur bonnet ni ne le montrant jusqu’au moment où ils ne seront plus en présence du roi, c’est alors qu’ils remettront leur coiffure. Tous habitent dans des yourtes. Celle du roi est très grande : elle peut abriter mille personnes ou davantage. Elle est tendue de tapis arméniens et au centre se trouve le trône du roi recouvert de brocart[2] byzantin.

Selon la coutume, lorsqu’un enfant naît chez le fils d’un les leurs, son grand-père, et non son père, le prend en disant : « Je suis plus en droit que son père que l’élever jusqu’à ce qu’il devienne un homme. » Si l’un des leur meurt, c’est son frère qui en hérite, et non pas son fils. J’appris au roi que ce n’était pas licite et lui expliquai comment se faisait la transmission des héritages jusqu’à ce qu’il le comprît.

Je n’ai jamais vu la foudre tomber plus que dans leur pays. Quand une tente est frappée par elle, les Saqâliba n’en approchent pas et laissent tout en l’état : les hommes, les biens et autres choses qui s’y trouvaient jusqu’à ce que le temps ait tout dévasté. En effet, ils disent « C’est une tente qui a soulevé la colère divine. »

Lorsqu’un homme en tue un autre intentionnellement, on lui inflige la loi du talion[3]. Mais s’il a tué par erreur, on confectionne pour lui un coffre en peuplier, on le met à l’intérieur avec trois galettes de pain et une cruche d’eau, puis on cloue le coffre. On dresse trois perches comme les bois qui sont mis en travers (…) et on le suspend au centre. On dit : « Nous le plaçons entre ciel et terre pour qu’il soit exposé à la pluie et au soleil. Peut-être que Dieu le prendra en pitié. » Il reste ainsi suspendu jusqu’à ce que le temps l’ait putréfié et que les vents l’emportent. (…) Lorsqu’on constate qu’un homme est doué de promptitude d’esprit et a une certaine connaissance des choses, les Saqaliba disent : « Il est en droit de servir notre Seigneur. » On s’en saisit, lui passe une corde au cou et on le pend à un arbre où on le laisse jusqu’à ce qu’il tombe en morceaux. L’interprète du roi me raconta qu’un homme originaire du Sind[4] était arrivé fortuitement dans le pays. (…) Il était vif et intelligent. Or plusieurs Saqâliba (…) le jugèrent doué de vivacité et de sagacité ; ils délibérèrent alors et dirent : « Cet homme mérite de servir notre Seigneur, nous allons donc le lui envoyer ! » (…) Ils emmenèrent l’homme, lui passèrent une corde au cou, le pendirent au sommet d’un grand arbre et, le laissant ainsi, s’en allèrent.

(…) Les hommes et les femmes vont au fleuve pour se laver, ensemble et tout nus, sans se cacher les uns des autres. Ils ne commettent pas le péché de la chair en aucun façon, ni sous aucun prétexte. Mais celui qui se permettrait de le faire, quel qu’il fût, subirait le supplice suivant : on plante quatre piquets de fer auxquels on lui attache les mains et les pieds et on le fend avec une hache de la nuque aux cuisses. La femme subit le même supplice. On pend ensuite ces morceaux humains à un arbre. Je fis tous mes efforts pour que les femmes, à la baignade, cachent leur nudité aux hommes, mais en vain ! On exécute le voleur de la même façon que celui qui se rend coupable d’adultère.

(…) Nous avons vu chez ce peuple une tribu de cinq mille âmes, hommes et femmes qui s’étaient tous convertis à l’islam. On les connaît sous le nom de Baranjâr. On leur avait construit une mosquée en bois pour y prier. Mais comme ils ne savaient pas réciter la prière, j’appris donc à le faire à un groupe d’entre eux.

Les Rûs

J’ai vu les Rûs qui étaient venus trafiquer et avaient dressé leur campement sur la rive du fleuve Atil. Je n’ai jamais remarqué d’hommes si bien faits. Ils ressemblent en effet à des palmiers. Ils sont blonds et rougeauds. Ils ne portent ni tuniques, ni caftans, mais ils mettent un vêtement qui recouvre un côté du corps et laisse une main libre. Chacun porte une hache, un sabre et un couteau dont il ne se sépare jamais. Leurs sabresont de larges lames striées qui ressemblent à celles des Francs. Ils ont sur le corps, de l’extrémité des ongles au cou, des tatouages représentant des arbres, des figures et autres. Chaque femme porte, sur les seins, une boîte en fer, argent, cuivre ou or, selon la fortune et le rang de son époux. Chaque boîte a un anneau auquel pend un couteau également attaché sur la poitrine. Au cou, elles portent des colliers en or et en argent ; en effet, quand le mari possède dix mille dirhams, il fait faire un collier pour son épouse, quand il en possède vingt mille, il en fait faire deux et ainsi de suite… à chaque dix mille dirhams supplémentaires, il ajoute un collier. Aussi arrive-t-il qu’une femme ait beaucoup de colliers au cou.

(…) Les Rûs sont les hommes les plus sales au monde. Ils ne se lavent ni après avoir déféqué et uriné, ni après les relations sexuelles. Ils ne se nettoient pas les mains après le repas. Ils ressemblent à des ânes errants.

Lorsqu’ils arrivent de leur pays, ils ancrent dans l’Atil qui est un grand fleuve et édifient de grandes maisons en bois sur la rive. Chaque maison abrite dix à vingt personnes, ou plus ou moins. Chaque occupant a un lit sur lequel il s’assoit. Ces gens ont de jeunes esclaves très belles destinées à être vendues aux marchands. Ils font l’amour avec elles, en public. Parfois, plusieurs d’entre eux se livrent à ce plaisir, en présence les uns des autres. Il arrive qu’un marchand soit introduit auprès d’eux pour acheter une esclave et qu’il trouve le Rûs en train de faire l’amour avec elle (…).

Chaque jour, les Rûs doivent se laver le visage et la tête avec une eau des plus sales et des plus crasseuses. En effet, chaque matin, la servante apporte un grand baquet, rempli d’eau, à son maître qui s’y lave les mains, le visage et les cheveux qu’il nettoie et peigne dans le baquet, puis il s’y mouche, y crache et fait toutes sortes de saletés possibles dans cette eau. (…).

Dès que les navires sont arrivés à leur ancrage, chaque Rûs débarque avec du pain, de la viande, des oignons, du lait et de la boisson fermentée pour se diriger vers un grand poteau dressé là, qui a un visage humain et est entouré de petites idoles, elles-mêmes cernées de pieux fichés en terre. Chaque Rûs se dirige donc vers la grande idole et se prosterne en disant : « Seigneur, je viens d’un pays lointain avec tant et tant de jeunes filles esclaves et tant et tant de peaux de martre », et il se met à mentionner toutes les marchandises qu’il a apportées. Il ajoute alors : « Je t’offre ce présent. » Puis il dépose ses offrandes devant le poteau. Il dit encore : « Je désire que tu m’accordes la faveur de m’envoyer un commerçant couvert de nombreux dinars et dirhams, qu’il m’achète tout ce que je désire lui vendre et qu’il ne soit pas en désaccord avec moi sur ce que je dirai. » Puis il se retire. »

Extrait de Charles-Dominique Paule, Voyageurs arabes, Gallimard, Pléiades, n°413, Paris, 1995. pages 50-67


[1] Une mesure.

[2] Pièce de tissu.

[3] Vengeance à la mesure du tort qui a été commis.

[4] Inde ou Pakistan.

 

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