A l’époque des Fatimides

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L’Egypte et ces anciens palais, par David Robert

Au VIIIe siècle E.C., l’Egypte, tout comme la majeure partie du monde musulman, était sous le règne du califat Abbasside. Cette époque fut marquée par le déclin de cette dynastie : le pouvoir réel était entre les mains des princes des différentes provinces au détriment du calife. Parmi les familles princières célèbres figuraient à l’époque les Ikhshidides en Egypte et les Aghlabides en Afrique du Nord (Algérie et Tunisie). La majorité des musulmans sous l’empire Abasside était de tendance sunnite. Il existait cependant d’autres tendances : des chiites duodécimains en Iraq et dans certaines régions persanes, des chiites zaydites au Nord de la Perse et au Yémen et des kharijites dispersés en Arabie, Iraq et l’Afrique du Nord.

La scène politique était animée par les conflits entre sectes et mouvements. Afin de se parer d’une certaine légitimité aux yeux des masses, la plupart de ces mouvements prétendaient descendre en ligne directe de la famille du prophète – paix et bénédiction de Dieu sur lui. Les Ismaéliens prétendaient descendre de l’Imâm Ismâ`îl Ibn Ja`far AsSâdiq (7e imâm), un descendant direct de l’Imâm `Alî et de la fille du prophète – paix et bénédictions sur lui-, As-Sayyidah Fatimah Az-Zahrâ’. Il va sans dire que les ismaéliens étaient opposés aux sunnites et aux chiites duodécimains. D’ailleurs, aux yeux de ces derniers, les ismaéliens n’étaient que des usurpateurs et des hérétiques.

L’action d’Abû `Abd Allah Ash-Shî`î, un fonctionnaire califal adhérant à l’ismaélisme, eut un rôle essentiel dans l’expansion du mouvement dans les pays du Maghreb. En 892 E.C., alors qu’il accomplissait le pèlerinage, Abû `Abd Allah rencontra des pèlerins berbères de la tribu de kutâmah. Il les appela en bon prêcheur à l’ismaélisme et retourna s’installer avec eux en petite Kabylie, à Tazrut. A cette époque, un autre ismaélien, `Ubayd Allah Sa`îd, se heurtait au pouvoir abbasside en Syrie dans la ville de Salâmiyyah. Il décida de fuir la Syrie et de s’installer au Maghreb où son confrère Abû `Abd Allah lui avait préparé le terrain en annonçant l’apparition du Calife Attendu Al-Mahdî [1] en Syrie… Présenté comme le Calife attendu, `Ubayd Allah fut accueilli à bras ouverts au Maghreb.

`Ubayd Allah fut proclamé calife à kutâmah. Il commença par éliminer Abû cAbd Allah, celui qui le fit calife ! Peu de temps après, il conquit tout le Maghreb, la Lybie incluse, et construisit au sud de Tunis, la ville d’Al-Mahdiyyah qui devint la capitale de son pouvoir.

Prétendant à une lignée prestigieuse qui remonte à la fille du prophète, `Ubayd Allah se qualifia de Fâtimî et son califat initia la Dysnastie des Fâtimiyyûn, i.e. « fatimides ». Il convient de souligner que les fatimides gouvernaient des peuples à tendance sunnite.

La conquête de l’Egypte par les Fatimides

A l’est de la frontière de l’Empire fatimide naissant se trouvait l’Egypte, sous le califat abbasside siégeant à Baghdâd. L’Egypte comptait alors majoritairement des musulmans de tendance sunnite, suivant principalement en matière de jurisprudence l’école shafiite. Des chrétiens coptes et une petite communauté juive y vivaient également.

Les Fatimides espéraient s’emparer de la vallée du Nil pour faire de l’Egypte leur province principale. Déjà sous le fondateur de la dynastie fatimide, `Ubayd Allah, quatre tentatives de conquête de l’Egypte, gouvernée par un souverain ikhshîdide puissant, échouèrent en 913, 919, 933 et 936.

Suite à la mort de Kâfûr, le dernier souverain ikhshidide, l’Egypte connut une situation instable, voire chaotique sur le plan politique. Les Fatimides profitèrent de cette opportunité. Le quatrième calife fatimide, Al-Mu`izz Lidînillâh, compta sur l’habileté de son général sicilien Jawhar As-Siqillî pour conquérir l’Egypte en 969. L’armée de Jawhar entra en Egypte sans résistance et l’empire abbasside reçut un coup fatal. Les Abbassides venaient de perdre pour toujours le plus beau fleuron de leur empire, Al-Fustât, capitale d’Egypte.

Dès son arrivée en Egypte, Jawhar entama la construction d’une nouvelle capitale, Al-Mansûriyyah, au nord d’al-Fustât. Lorsque Al-Mu`izz vint en Egypte, il décida d’appeler la capitale Al-Qâhirah (i.e. « La Victorieuse », actuel Caire) plutôt qu’Al-Mansûriyyah.

Al-Mu`izz envoya au Caire tous ses ministres, l’élite fatimide et un grand nombre de ses soldats. Les égyptiens étaient méfiants quant aux croyances hérétiques des nouveaux souverains. Ils furent assez soulagés lorsque, dans son premier discours, Jawhar garantit la liberté des croyances. Cette politique ne dura pas longtemps. Des rumeurs niant la lignée prestigieuse du calife se répandirent en Egypte et parvinrent inévitablement à Al-Mu`izz. Afin d’intimider les sceptiques et mettre fin aux rumeurs, on rapporte qu’Al-Mu`izz dit : « Quiconque veut connaître mes ancêtres, les voici ! », et il brandit son épée, et montrant quelques bijoux il rajouta : « Et voilà mes parents ! ».

Les forces fatimides poussèrent plus loin les limites de leur empire en conquérant la Palestine, le Sud de la Syrie et l’Ouest de l’Arabie. Ce fut l’expansion maximale de l’empire qui au fur à mesure de son déclin perdit des provinces.

Naissance d’Al-Azhar

Lorsque Jawhar As-Siqillî posa la première pierre de la nouvelle capitale, Al-Qâhirah, il prévit la construction d’une grande mosquée où serait célébrée la prière sous le règne de son maître Al-Mu`izz. Cette mosquée fut d’abord appelée Jâmi` Al-Qâhirah (La Mosquée du Caire). Elle avait un seul minaret et occupait la moitié de l’espace qu’elle occupe aujourd’hui.

La date à laquelle la Mosquée du Caire fut nommée al-Jâmi` Al-Azhar [littéralement « Le plus Florissant »] est inconnue. Les historiens ne s’accordent pas sur la raison de cette appellation. Certains pensent que son nom fait référence à la fille du prophète Muhammad – paix et bénédictions sur lui -, As-Sayyidah Fâtimah Az-Zahrâ’ [Fâtimah « la plus florissante »]. D’autres soutiennent que la Mosquée étant entourée de nombreux palais appelés, Al-Qusûr Az-Zâhirah [les palais florissants], la Mosquée devint La Mosquée Al-Azhar.

Depuis sa construction, Al-Azhar devint la mosquée officielle pour la prière du vendredi. Les habitants des villes à proximité du Caire, comme Misr [fusion des villes d’Al-`Askar et Al-Fustât] et Al-Qatai’ se dirigeaient tous les vendredi vers Al-Azhar pour écouter le sermon du vendredi (Al-Khutbah), donné par le Calife fatimide, et accomplir la prière en congrégation.

L’appel à la prière (Adhân) et le sermon (Khutbah) suivirent le modèle chiite sous le règne des Fatimides. La mosquée Al-Azhar fut la mosquée fatimide officielle pendant quarante ans, puis elle fut supplantée par une nouvelle mosquée Jâmi` Al-Hâkim (La Mosquée d’Al-Hâkim) construite par le Calife Fatimide Al-Hâkim bi Amrillâh.

Certaines célébrations, comme la célébration du mawlid (la naissance du prophète), se déroulaient à Al-Azhar.

Al-Azhar devint une université

Dès la construction d’Al-Azhar, Al-Mu`izz demanda à son ami `Ali Ibn An-Nu`mân de faire une halaqah [séance d’enseignement où l’audience forme un cercle] de jurisprudence chiite. `Ali Ibn An-Nu`mân était un maghrébin de tendance chiite-ismaélite, à l’image d’Al-Mu`izz. Il basa sa halaqah sur l’enseignement d’Al-Ikhtisâr, un ouvrage de jurisprudence chiite que son père, An-Nu`mân, avait rédigé. Cettehalaqah commença en 975, soit trois ans après l’ouverture de la Mosquée Al-Azhar.

Cette halaqah fut suivie par d’autres, dispensées par les frères de `Ali Ibn An-Nu`mân. Ainsi, la famille An-Nu`mân constitua l’élite intellectuelle des fatimides et les premiers enseignants d’Al-Azhar.

En 998, Al-Azhar devint une université islamique à proprement parler. Le calife fatimide Al-`Azîz Billâh approuva un projet visant à organiser l’enseignement d’Al-Azhar ; projet soumis par le ministre Ya`qûb Ibn Kilis. Ibn Kilis jugea nécessaire d’avoir un enseignement régulier assuré par des enseignants qu’il aura personnellement sélectionnés au préalable. Ces derniers recevraient leur salaire par le gouvernement fatimide. Ainsi, le ministre Ibn Kilis forma le noyau du système éducatif d’Al-Azhar.

L’éducation à Al-Azhar incluait la jurisprudence chiite-ismaélite, la grammaire arabe la littérature et l’histoire. L’historien Al-Maqrîzî affirme que l’enseignement à Al-Azhar était tellement sectaire à sa naissance que la possession d’un ouvrage rédigé par un savant sunnite était sévèrement punie. Le climat devint plus détendu lorsque les fatimides construisirent une nouvelle mosquée dont la madrasah [école ou centre d’enseignement interne à une mosquée] devint le centre majeur d’enseignement des croyances chiites-ismaélites. Cette madrasah s’appela Dâr Al-Hikmah [La Maison de Sagesse].

Al-Azhar et Dâr Al-Hikmah

En 1005 E.C., le 6éme calife fatimide, Al-Hâkim bi Amrillâh, ordonna de construire une mosquée. La mosquée porta son nom, mosquée Al-Hâkim, et son école, Dâr Al-Hikmah fut chargée de propager les croyances chiites-ismaélites.

Alors que l’enseignement était public à Al-Azhar, il
était destiné à Dâr Al-Hikmah à des étudiants
spécialement sélectionnés pour recevoir les croyances
propres à la secte ismaélite. Cela dit, le système
éducatif de Dâr Al-Hikmah présenta un large éventail de disciplines incluant la langue arabe, la philosophie, l’astronomie, les mathématiques, et la médecine.

Avec l’apparition de Dâr Al-Hikmah l’esprit sectaire de l’enseignement à Al-Azhar s’estompa progressivement. Les ouvrages non ismaélites furent de plus en plus tolérés. De plus, l’influence ismaélite à Al-Azhar se limita à certains cours de jurisprudence chiite. Pour les autres croyances chiites-ismaélites, Dâr Al-Hikmah avait pris le relais.

Les enseignements extrémistes, secrètement dispensés
à l’origine à Dâr Al-Hikmah, commencèrent à
sortir dans la rue au Caire et leur caractère « missionnaire » fut dévoilé. Les habitants du Caire se révoltèrent et les Fatimides durent fermer l’école. Elle rouvrit ses portes, mais cette fois sans cours secrets.

Au cours des quelques années où Dâr Al-Hikmah devint le premier centre d’éducation fatimide, plusieurs figures éminentes vinrent en Egypte pour étudier. Le poète et voyageur perse Naser-i-Khusru étudia à Dâr Al-Hikmah ainsi que Hasan-i-Sabbah le fondateur de la confrérie des Hashashin en Perse.

Les savants de la Mosquée Al-Azhar sous les Fatimides

Bien que la famille An-Nu`mân veilla à l’enseignement de la jurisprudence chiite-ismaélite à Al-Azhar, de brillants savants sunnites y enseignèrent notamment après le transfert de la majeure partie de l’enseignement chiite à Dâr Al-Hikmah. Citons les grammairiens al-Hûfî, Ibn-Barakât et Ibn Babshad, le savant du Hadîth Abû `Abd Allah Al-Qudâ’i et l’Imâm des Qira’ât (lectionnaire), Ahmad Ibn Hâshim Al-Misrî.

Financement d’Al-Azhar

Après sa construction, Al-Azhar fut directement financé
par les califes fatimides. Par ailleurs, des Egyptiens aisés participaient à son financement en lui léguant une part de leur fortune ou propriétés privées.

P.-S.

RERERENCES

  • Muhammad Abd-Allah `Inan, 1958, Tarikh al-Jami` al-Azhar (L’histoire de la mosquée Al-Azhar).
  • Saniya Qura’a, 1968, Tarikh al-Azhar fî Alf `Âm (L’histoire d’Al-Azhar en mille ans).
  • `Abd al-`Aziz al-Shinnâwî, 1983, al-Azhar Jami`an wa Jami`atan(Al-Azhar, une mosquée-université).

Notes

[1Le Calife Al-Mahdî, le Calife attendu : annoncé dans la tradition musulmane comme descendant du Prophète et venant à la fin des temps rétablir la justice. Les Ismaéliens considérant le pouvoir sunnite comme illégitime car son détenteur ne descend pas de la lignée du Prophète. A leurs yeux, le dernier Imâm légitime de la communauté musulmane, descendant de l’Imâm `Alî et Fâtimah (la fille du prophète), était Ismâ`îl mort en 765 E.C. Son fils Muhammad, disparu, fut considéré par les Ismaéliens comme l’Imâm caché et identifié à al-Mahdî devant réapparaître à la fin des temps.

http://www.islamophile.org/spip/A-l-epoque-des-Fatimides.html

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