La bibliothèque d’Alexandrie lors du califat Rashidun d’Omar ibn al-Khatab

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Pub coloniale.........
Pub coloniale montrant l’armée d’Amr ibn al-As envoyé par le caliat Rashidun  d’Omar ibn al-Khatab, entran de bruler la bibliothèque d’Alexandrie lors de la prise de l’Egypte

En 1203ʿAbd al-Latîf al-Baghdâdî, historien arabe (1), puis Ibn al Qiftî (2) imputent la destruction de la bibliothèque au calife ‘Umar Ibn al-Khattâb (ra) qui aurait donné en 642 l’ordre de détruire la bibliothèque à son général ‘Amr Ibn al-‘As.

Les positions quant à ce récit restent tranchées, selon la valeur accordée à ce témoignage.

Le théâtre romain d’Alexandrie Egypte. Le noble compagnon et général Amr ibn al-As radi Allah anhu  écrit au Calife  rashidun Al-FArouk Omar ibn al-Khattâb  radi Allah anhu qu’il a pris une cité contenant : 4 000 palais, 4 000 bains publics, 12 000 vendeurs d’huile fraîche, 12 000 jardiniers, 40 000 juifs qui paient tribut, 400 théâtres ou lieu de divertissement.
Le théâtre romain d’Alexandrie Egypte. Le noble compagnon et général Amr ibn al-As radi Allah anhu  écrit au Calife  rashidun Al-FArouk Omar ibn al-Khattâb  radi Allah anhu qu’il a pris une cité contenant : 4 000 palais, 4 000 bains publics, 12 000 vendeurs d’huile fraîche, 12 000 jardiniers, 40 000 juifs qui paient tribut, 400 théâtres ou lieu de divertissement.

Les recherches, nombreuses sur le sujet(3), soulignent le manque de documents ou témoignages probants relatant ce récit. Il n’est mentionné par aucun historien, qu’il soit musulman ou chrétien(4), entre le VIIe et le xiiie siècle. Al-Baghdâdî et Ibn Al-Qiftî auraient forgé ce récit pour des raisons politiques (5). Selon une autre hypothèse, avancée par Mostafa El-Abbadi, l’histoire serait un faux fabriqué par les Croisés visant à discréditer les Arabes et à les dépeindre comme des ennemis de la culture (6).

Le récit est repris presque tel quel par l’historien Ibn Khaldûn (7) dans sa Muqaddima (xiiie siècle). Il en change cependant le cadre, il ne s’agit plus d’Alexandrie, mais de Ctésiphon (8) en Irak actuel, et ce n’est plus ‘Amr Ibn al-‘As, mais Sa’d Ibn Abî Waqqâs qui dirige l’armée. En voici l’extrait :

« Cependant, quand les musulmans eurent conquis la Perse et mis la main sur une quantité innombrable de livres et d’écrits scientifiques, Sa’d Ibn Abî Waqqâs écrivit à ‘Umar Ibn al-Khattâb pour lui demander des ordres au sujet de ces ouvrages et de leur transfert aux musulmans? ‘Umar lui répondit : « Jette-les à l’eau. Si leur contenu indique la bonne voie, Dieu nous a donné une direction meilleure. S’il indique la voie de l’égarement, Dieu nous en a préservés. » Ces livres furent donc jetés à l’eau ou au feu, et c’est ainsi que les sciences des Perses furent perdues et ne purent parvenir jusqu’à nous. »

— Ibn Khaldûn, Le Livre des Exemples, T. I, Muqaddima VI, texte traduit et annoté par Abdesselam Cheddadi, Gallimard, novembre 2002, p. 944.

Si le contexte change, la phrase qui relate la réponse de ‘Umar Ibn al-Khattâb est reprise mot pour mot de la chronique d’Al-Baghdâdî, ce qui vient renforcer qu’il s’agit d’une légende construite de toute pièce. Tel est l’avis, entre autres, d’Ahmed Djebbar, chargé d’études en histoire des mathématiques à l’université des sciences et des technologies de Lille (9) et auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire des sciences ou de Richard Goulet(10) directeur de directeur de recherche émérite au CNRS.

représentation Coloniale d'Omar ibn al-Khatab le conquérant (ra)
représentation Coloniale d’Omar ibn al-Khatab le conquérant (ra)

La destruction de la bibliothèque d’Alexandrie par les troupes musulmanes est contredite dès le début du xviiie siècle par Eusèbe Renaudot (11), puis à la fin du xixe siècle par le sociologue Gustave Le Bon (12).

Dans la première moitié du xxe siècle d’autres études abondent en ce sens, comme celle en 1911 de Victor Chauvin (13), celle d’Alfred Joshua Butler en 1902 (14), celle de Paul Casanova en 1923 (15) et celle d’Eugenio Griffini en 1925 (16).

À l’opposé l’historienne Mireille Hadas-Lebel dans son ouvrage en 2003 sur Philon d’Alexandrie écrit que la bibliothèque après sa destruction en 390 fut reconstituée au VIe siècle puis incendiée lors de la conquête arabe en 641 (17). Selon Martine Poulain dans sarecension de l’ouvrage de El-Abbadie :

« Malgré les limites des sources, les historiens estiment en effet généralement qu’Alexandrie fut détruite lors des invasions arabes du viie siècle sur ordre du calife Omar. »

Luciano Canfora (directeur scientifique de l’École supérieure d’études historiques de l’université de Saint-Marin), semblait admettre en 1988 la destruction de la bibliothèque par les Arabes (18), tout en considérant l’histoire comme « douteuse »(19) ; la différence de traitement du sujet entre les deux parties de son ouvrage ont ainsi pu faire considérer sa position comme équivoque (20) (21), certaines recensions estimant ainsi au contraire qu’il admettait l’hypothèse de la destruction au cours du conflit entre Aurélien le césar et Zénobie reine arabe de Palmyre (iiie siècle) comme la plus vraisemblable (22). Canciano semble clarifier ultérieurement sa position en affirmant que la destruction date bien du conflit du IIIème siècle (23).

Ahmed Dejbbar estime que la bibliothèque d’Alexandrie n’existait plus au moment de la conquête arabe, victime d’une incendie qui se produisit avant l’avènement de l’islam (24). On peut également citer Bernard Lewis (25), la longue étude de Mostafa el-Abbadi et Omnia Mounir Fathallah (26) ou Paul Balta (qui comme Mostafa El-Abbadi (27) rejette la piste des armées de ‘Umar et privilégie celle du patriarche Théophile d’Alexandrie) (28).

Conquête « Turc Tulunide-Abbasside» par Ibn Tulun  (868) 

Selon une version erronée probablement introduite par Sprengel (29) dans un article de l’Allgemeine Encyclopädie der Wissenschaften und Künste (1819), la bibliothèque, après avoir été brûlée par les Arabes en 641, aurait cependant été reconstituée par le calife Abbasside Al Mutawakkil vers 845, avant d’être à nouveau détruite par les Turcs d’Ahmad Ibn Touloun en 868 (30) . Selon Paul Casanova, il pourrait s’agir d’une confusion avec le pillage par ses mercenaires turcs de la bibliothèque du calife Al-Mustansir Billah, au xie siècle

  1. .
  2.  Silvestre de Sacy, Relation de l’Égypte par Abd-Allatifp. 183
  3.  Ibn al Qifti’s Ta’rih al-Hukama, von Dr Julius Lippert, Leipzig 1903, in-8, p. 8 de l’introduction
  4. ↑ abc et d Ahmed Djebbar, Les mathématiques arabes (5/6) sur dailymotion [archive]
  5.  Bernard Lewis, The Vanished Library, 27 septembre 1990, dans The New York Review of Books.
  6.  Mostafa el-Abbadi et Omnia Mounir Fathallah, What Happened to the Ancient Library of Alexandria ?, Brill, 2008, p. 214-217.
  7.  Mostafa El-Abbadi, Vie et destin de l’ancienne bibliothèque d’Alexandrie, Paris, UNESCOA – PNUD, 1992, 248 p.
  8.  Richard Goulet, La Conservation et la transmission des textes philosophiques grecs, cité dans Cristina D’Ancona Costa, The Libraries of the Neoplatonists: Proceedings of the Meeting of the European Science Foundation Network « Late Antiquity and Arabic Thought : Patterns in the Constitution of European Culture », Brill, 2007, p. 33.
  9.  Bernard Lewis, The Vanished Library, 27 septembre 1990, dans The New York Review of Books.
  10.  La Civilisation des Arabes, Livre III, 1884 rééd. de 1980, p. 466-467 Gustave Le Bon : « Lorsque le christianisme devint la religion officielle de Constantinople, l’empereur Théodose fit abattre, en 389, tous les temples et statues des anciens dieux de l’Égypte, et tout ce qui pouvait rappeler ces derniers. Les monuments trop solidement construits pour pouvoir être détruits facilement eurent leurs inscriptions et leurs personnages martelés. L’Égypte est encore couverte des débris de cette fanatique dévastation. Ce fut un des plus tristes actes d’intolérance et de vandalisme qu’ait connus l’histoire. Il est regrettable d’avoir à constater qu’un des premiers actes des propagateurs de la religion nouvelle, qui venait de remplacer les anciens dieux de la Grèce et de Rome, fut la destruction de monuments que la plupart des conquérants avaient respectés depuis cinq mille ans.
    […] Quant au prétendu incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, un tel vandalisme était tellement contraire aux habitudes des Arabes, qu’on peut se demander comment une pareille légende a pu être acceptée pendant si longtemps par des écrivains sérieux. Elle a été trop bien réfutée à notre époque, pour qu’il soit nécessaire d’y revenir. Rien n’a été plus facile que de prouver, par des citations fort claires, que, bien avant les Arabes, les chrétiens avaient détruit les livres païens d’Alexandrie avec autant de soin qu’ils avaient renversé les statues, et que par conséquent il ne restait plus rien à brûler. »
  11.  Victor Chauvin, Le Livre dans le monde arabe, Publication du musée du livre, 1911, p. 3-6.
  12.  Alfred J. Butler, The Arab Conquest of Egypt and the last thirty years of the Roman dominion, Clarendon, Oxford, 1902 (nouvelle édition publiée par P. M. Fraser « with a critical bibliography and additional documentation », Clarendon, Oxford, 1978), p. 401-425.
  13.  Paul Casanova, L’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie par les Arabes, Comptes Rendus de l’Acedémie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1923, p. 163-171.
  14.  Eugenio Griffini, Fî sabîl al-Haqq wa’t-ta’rîkh : al-Haqîqa fî harîq maktabat al-Iskandariyya, Al-Ahram, 21 Janvier 1925.
  15.  Mireille Hadas-Lebel Philon d’Alexandrie, un penseur en diaspora éd.Fayard 2003 (ISBN 978-2-213-64938-2)
  16.  D’après M. Desgraves dans sa recension [archive] de l’ouvrage de L. Canfora :
    « Selon L. Canfora, la bibliothèque ne fut pas détruite pendant l’incendie de la ville, au moment de la campagne de César en Égypte, mais les rouleaux furent sacrifiés, au viie siècle de notre ère, par l’émir Amr ibn al-As, sur l’injonction du calife de Bagdad. »
  17.  [1] [archive]
  18.  [2] [archive]
  19.  [3] [archive]
  20.  M.-Cl Lambrechts-Baets, revue de l’ouvrage in Revue belge de philologie et d’histoire (en ligne [archive])
  21.  Luciano Canfora et Nathaël Istasse, « La Bibliothèque d’Alexandrie et l’histoire des textes », dans Cahiers du CEDOPAL No.1 – Vol. 1, Éditions de l’ULG, 2004, p. 26.
  22.  Ahmed Djebbar, L’âge d’or des sciences arabes, Le Pommier, Paris, 2013, p. 15.
  23.  Bernard Lewis, « The Vanished Library », 27 septembre 1990, dans The New York Review of Books.
  24.  Mostafa el-Abbadi et Omnia Mounir Fathallah, What Happened to the Ancient Library of Alexandria ?, Brill, 2008, p. 214-217.
  25.  Mostafa El-Abbadi, Vie et destin de l’ancienne bibliothèque d’Alexandrie, Paris, UNESCOA – PNUD, 1992, 248 p.
  26.  Paul Balta, « Alexandrie : Éloge du cosmopolitisme », cité dans Confluences Méditerranée, No. 10, Villes exemplaires, villes déchirées, Printemps 1994.
  27.  Paul Casanova, L’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie par les Arabes, Comptes Rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1923, p. 167.
  28.  A.E.W.K. Tome III, article Alexandrinische Schulep. 54 (en ligne [archive])
  29. ibid
  30. ibid
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