Poète mystico-soufis…. : EXTRAITS DU DIWAN DU CHEIKH Omar Ibn Al Faridh.

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Scène de dégustation d'un breuvage à l"époque Abbasside
Scène de dégustation d’un breuvage à l »époque Abbasside

EST-CE la lueur rapide d’un éclair qui a brillé dans la plaine sablonneuse! ou, sur les hauteurs de Nadjd, aperçois-je la clarté du jour!

Ou bien serait-ce Leila, fille de la tribu d’Amer, qui, découvrant, pendant la nuit, son visage resplendissant, a changé les ombres du soir en un matin radieux ?

O toi qui es monté sur une vigoureuse chamelle, puisses-tu être préservé du trépas ! Si, après avoir franchi des chemins scabreux, ou des torrents qui roulent de nombreux cailloux,

Tu arrives à la vallée de Naamân, où croît l’arâk, dirige-toi alors vers une vallée spacieuse qui se trouve dans cette contrée.

Monte ensuite à la droite des deux montagnes, à l’orient de Naamân, et rends-toi dans Arîna, qui exhale des parfums.

Et lorsque tu seras parvenu à des sentiers tortueux et remplis de sable, alors redemande un cœur qui, près du torrent impétueux, a trouvé le trépas;

Et salue de ma part les habitants chéris de ce lieu, et dis-leur : Quand j’ai quitté votre ami, il soupirait ardemment après votre présence.

O habitants de Nadjd, n’aurez-vous point pitié d’un malheureux que l’amour a rendu captif, et qui ne veut point se dégager de ses fers.

Oh ! que n’avez-vous envoyé à votre ami un tendre salut, à l’heure du soir, dans les tournoiements des vents embaumés!

Un salut capable de rendre la vie à celui qui croyait que votre éloignement n’était qu’un jeu de courte durée!

Toi qui, ignorant ce que l’amant peut entreprendre, blâmes sans cesse sa conduite, puisses-tu échouer dans tous tes projets!

Tu t’es fatigué à donner des conseils à un amant qui ne veut goûter ni bonheur ni satisfaction.

Arrête, malheureux !…. Va, fuis celui dont les entrailles sont cruellement déchirées par de beaux yeux.

Avant que tu donnasses des conseils à un homme que l’amour égare, tu étais son ami; mais, dis-moi, as-tu jamais vu qu’un amant se plût à vivre avec ceux qui le conseillent!

Si tu as voulu réformer ma conduite, moi je n’ai point voulu, dans ce qui regarde l’amour, réformer les penchants violents de mon cœur.

Eh ! que veulent donc les censeurs avec les reproches qu’ils adressent à celui qui, abjurant toute retenue, a trouvé dans cette conduite son repos et sa liberté!

Objets de ma tendresse, l’infortuné qui brûle du désir de se trouver au milieu de vous, lui serait-il permis de concevoir une espérance qui fît naître dans son cœur un calme délicieux!

Depuis que vous êtes cachés à mes regards, j’ai poussé des gémissements qui ont répandu la tristesse et le deuil dans les contrées de Misr

Lorsque je songe à vous (étrange effet d’un souvenir plein de charmes !) je chancelle comme si j’étais enivré d’un vin délectable ;

Et lorsque j’ai été invité à oublier les engagements que j’ai contractés avec vous, mes entrailles sont demeurées sourdes à de telles propositions.

Bénis soient les instants qui se sont écoulés avec des amis dont la douce présence faisait la joie de toutes mes nuits.’

Le lieu où ils avaient établi leur demeure, devenait ma patrie. Je me plaisais au milieu de ceux qui reposent sous des tamarins: chez eux, l’approche de toutes les eaux m’était permise.

Leur aimable société faisait toute mon ambition, et le doux ombrage de leurs palmiers toute ma joie ; et sur le sable des deux vallées j’aimais à me délasser.

Hélas ! qu’est devenu ce temps si délicieux ! où sont-ils ces jours où, exempt de fatigue, je goûtais tant de douceurs et de repos !

Je le jure par la Mecque, par la station d’Ibrahim, et par ceux qui, observateurs fidèles des rites sacrés, viennent visiter avec respect la maison vénérable ;

Jamais le souffle du zéphir n’a fait incliner l’absinthe des collines, sans qu’il ne m’ait apporté de chez vous, ô mes amis, des odeurs suaves et vivifiantes.

VII.

RALENTIS ta marche et compatis à mon sort, ô chamelier ! Songe que tu emportes mon cœur avec toi.

Ne vois-tu pas comme les chameaux gourmandés, remplis d’ardeur, tourmentés par la faim et la soif, soupirent après les délicieux pâturages ?

La fatigue des déserts a transformé leur corps en un squelette qui n’est revêtu que d’une peau desséchée.

Leurs pieds dépouillés et meurtris sont devenus si sensibles à la douleur, que le sable sur lequel ils marchent paraît être changé en charbons ardents.

Leur extrême lassitude a diminué leur embonpoint, et l’anneau attaché à leurs narines ne soutient plus la bride flottante. Laisse-les paître librement le thémâm qui croît dans les terres basses.

Leur bouillant courage les a exténués ; si tu manques d’eau pour calmer leur soif, eh bien! conduis-les promptement dans des lieux creux où ils trouvent de quoi se désaltérer.

Marche devant eux pour mieux les guider, mais ne les fatigue point trop; tu sais qu’ils se rendent vers la plus sainte des vallées.

Que Dieu prolonge ta vie ! Si tu passes, au matin, par la vallée de Yanboua, par Addahna et par Bedr ;

Si tu traverses les déserts d’Annaka et d’Audân-Waddân, pour te rendre à Râbig, dont les eaux rares calment un peu la soif du voyageur ;

Si tu franchis les plaines sèches et arides, dans le dessein de visiter les tentes de Codaïd, séjour de mortels vertueux ;

Si tu t’approches de Kholaïs, d’Ousfan et de Marr-Azzharân, qui est le rendez-vous des habitants du désert;

Si tu t’avances ensuite vers Aldjamoum, Alcasr, Addakna, lieux où descendent les voyageurs qui ont besoin d’eau ;

Si tu arrives à Attan’im, à Azzâhir, qui produit des fleurs, et te diriges vers le sommet des montagnes;

Si, après avoir traversé Alhadjoun, tu poursuis ta course, désirant visiter le séjour des saints les plus austères ;

Si enfin tu arrives à Alkhiâm, n’oublie pas alors de saluer souvent, de ma part, les Arabes chéris de cette contrée.

Captive-les par des discours pleins de douceur, et conte-leur une partie des peines que j’endure, et qui ne doivent jamais finir.

O mes amis ! quand est-ce que votre approche de l’asile inviolable que j’habite, me rendra le sommeil qui m’a fui!

Qu’elle est amère la séparation, ô mes amis de la tribu ! et qu’elle est douce la réunion après une longue absence !

Comment pourrait-il trouver des charmes à la vie, l’infortuné abîmé par l’excès de la souffrance, et qui cache dans ses entrailles des flammes qui le consument !

Sa vie et sa patience s’évanouissent, mais son amour et sa douleur augmentent sans cesse.

Hélas ! son corps se trouve en Egypte, ses doux amis sont en Syrie, et son cœur est dans Adjiâd.

Oh ! s’il m’est jamais permis de faire une nouvelle station sur les pierres chéries d’Arafat, de quelles joies ne serai-je pas enivré, après une aussi longue absence !

Puisse-t-elle ne jamais périr, la mémoire du jour où nous nous réunîmes dans Almosalla, lieu sacré où nous fûmes invités à entrer dans la voie de la vérité ! Alors nos chameaux, chargés du palanquin, traversaient, au lever de l’aurore, les deux montagnes, et s’avançaient d’un pas rapide vers les défilés. Alors des pluies abondantes et fécondes rafraîchissaient et nous tous rassemblés dans Mozdalafat, et les nuits délicieuses passées dans Alkhaïf.

Que d’autres ambitionnent des richesses et des dignités; pour moi, je ne soupire qu’après la vallée de Mina: elle seule fait l’objet de tous mes désirs.

O habitants du Hedjaz, ô vous que j’aime si tendrement ! si la fortune, soumise aux décrets divins, a voulu que je demeurasse séparé de vous,

Eh bien ! apprenez donc que mon antique passion pour vous subsiste encore aujourd’hui, et que les doux sentiments que vous m’inspirâtes autrefois, m’animent encore en ce moment.

Vous habitez dans le fond de mon cœur ; mais, hélas! vous êtes bien loin de mes yeux.

O toi, mon assidu compagnon pendant la nuit, si tu veux m’être secourable, console mon cœur en m’entretenant de la Mecque.

Oui, Je voisinage de la Mecque est ma patrie; sa terre est mon parfum ; et c’est sur les bords du torrent que je trouve mes provisions de voyage.

Là sont les objets de ma tendresse; là je m’élevais à la perfection. J’étais toujours prosterné devant la station d’Ibrahim, et les faveurs du ciel descendaient sur moi.

Mais les destinées cruelles m’ont éloigné de la Mecque ; elles ont arrêté le cours des célestes bienfaits ; et mes communications avec Dieu sont interrompues.

Ah! si la fortune m’accorde de retourner à la Mecque, peut-être reverrai-je ces jours qui furent pour moi des fêtes ravissantes.

J’en jure et par le mur Alhathim, et par les angles du temple, et par les voiles sacrés, et par les monts Safa et Merwa, entre lesquels courent les fervents adorateurs.

Et par l’ombre d’Aldjénâb, et par la pierre d’Ismaïl, et par la gouttière sainte, et par le lieu où sont exaucées les prières des pèlerins :

Non, je n’ai jamais respiré l’odeur suave du bachâm, qu’au même instant elle n’ait apporté à mon cœur un salut de la part de Soâd, ma bien-aimée.

VIII.

SUR le champ de bataille où les yeux et les cœurs se livrent de cruels combats, je péris, sans avoir commis la faute la plus légère.

A peine l’éclat de cette beauté merveilleuse eut-il frappé mes regards, avant même d’éprouver de l’amour, je me suis écrié : C’en est fait de moi !

Dieu soit loué ! mes paupières sont condamnées à l’insomnie à cause de la passion que tu m’as inspirée; et mon cœur est resté en proie aux tourments.

Mes côtes se sont desséchées par la violence de mes désirs : il s’en est peu fallu que le feu qui les consumait, ne les redressât, de courbées qu’elles sont par leur nature.

Mes larmes ont coulé avec une telle abondance, que, sans les soupirs brûlants qui s’exhalaient de ma poitrine, elles m’auraient englouti dans leur cours.

Oh! que les douleurs qui m’anéantissent et me rendent comme une ombre invisible, me sont agréables ! qu’elles prouvent bien l’excès de mon amour !

Triste et abattu au lever ! de l’aurore comme au coucher du soleil, je n’ai point dit, vaincu par la souffrance : Chagrins, dissipez-vous.

Je me sens ému d’une douce pitié pour tout cœur agité d’une passion tendre, pour toute bouche qui tient le langage de l’amour ;

Pour toute oreille fermée aux reproches du censeur importun, pour toute paupière que le plus léger sommeil ne vient jamais appesantir.

Loin de moi ce froid amour qui laisse les yeux secs et vides de pleurs, cette passion qui n’allume point des transports violents !

Inflige-moi la peine que tu voudras, excepté l’exil : amant toujours fidèle, toujours soumis, je volerai au devant de tous tes désirs.

Prends le dernier souffle de vie que tu m’as laissé : l’amour n’est pas parfait, tant qu’il épargne un reste d’existence.

Ah ! qui me fera périr victime de l’amour que je ressens pour une tendre gazelle formée de la pure essence des esprits célestes !

Expirer d’amour pour cette belle, c’est s’assurer parmi les véritables amants le rang le plus glorieux.

Couverte du voile de sa chevelure, si elle s’avance à travers les ombres d’une nuit semblable aux boucles noires de ses cheveux, l’éclatante blancheur de son front la dirige et lui tient lieu des feux du firmament.

Si je me perds dans la nuit de sa chevelure ondoyante, l’aurore de son front resplendissant dirige mes pas égarés.

Quand ma bien-aimée soupire, Oui, dit le musc, c’est du souffle embaumé de cette belle que je compose mes plus doux parfums.

Les années qu’elle passe en ma présence, s’écoulent avec la rapidité d’un jour; et le jour où elle reste dérobée à mes regards, passe lentement comme des années.

Si ma bien-aimée s’éloigne, ô mon sang, abandonne le cœur que tu animes; si elle revient, ô mes yeux, exprimez l’allégresse.

Et toi, censeur impitoyable, qui me reproches amèrement la passion que je ressens pour cette tendre gazelle, va, laisse-moi en repos, et garde tes lâches conseils.

La critique est vile, et elle n’a jamais attiré de louanges à celui qui l’exerce. Eh! un amant doit-il devenir l’objet d’une satire amère !

O toi dont le cœur est calme, ne porte pas tes regards sur celle qui fait mon bonheur. Estime-toi heureux de posséder ton cœur, et crains le trouble où jettent des yeux noirs.

O mon ami! écoute-moi; c’est la compassion qui dicte mes conseils : garde-toi d’approcher de la tribu de ma bien-aimée.

Pour elle, j’ai abjuré toute retenue ; pour elle, j’ai renoncé au mérite des bonnes œuvres, et j’ai négligé d’accomplir le saint pèlerinage de la Mecque.

L’amour dont je brûle est aussi pur que le visage éclatant de blancheur des élus, et les reproches de mes censeurs me paraissent noirs comme la face des réprouvés.

Dieu soit béni ! qu’elles ont de charmes les qualités dont elle est ornée ! à combien de cœurs ses attraits ont donné ou la vie ou la mort!

Si quelquefois, au milieu des reproches que mon censeur m’adresse, le doux nom de mon amie s’échappe de sa bouche, alors mes oreilles ravies s’ouvrent avec avidité pour l’entendre, quoiqu’elles restent sourdes à ses conseils.

L’éclair me fait pitié, quand on le compare au doux sourire de ma bien-aimée : les dents éblouissantes de cette belle le couvrent de honte.

Souvent, lorsqu’elle est loin de moi, mes sens abusés la retrouvent dans tout ce qui a de la grâce et du charme;

Dans les sons harmonieux de la lyre et de la flûte, lorsque ces deux instruments marient leurs accords ;

Dans ces riantes vallées, où viennent, à la fraîcheur délicieuse du soir et au lever de l’aurore, paître de timides gazelles;

Dans les prairies où tombe la tendre rosée sur des tapis de verdure émaillés de fleurs ;

Dans les lieux où le zéphyr traîne les plis de sa robe embaumée, quand, au léger crépuscule du matin, il m’apporte les plus suaves odeurs.

Je la vois encore lorsque ma bouche pressé avidement les lèvres parfumées de la coupe, pour savourer une liqueur vermeille dans des lieux consacrés au plaisir.

Elle seule me suffit; auprès d’elle je retrouve ma patrie; et mon esprit, partout où nous sommes réunis, ne connaît ni peine ni agitation.

La tente où repose ma bien-aimée est la mienne ; sa présence dans des plaines incultes et sauvages les rend pour moi un séjour délicieux.

Heureuse la caravane que tu accompagnes dans ses marches nocturnes ! de ton visage jaillissent les traits lumineux d’une aurore qui dirige ses pas.

Qu’ils agissent suivant leurs désirs, ces fortunés voyageurs ! possédant au milieu d’eux une beauté ravissante comme la pleine lune, ils sont à l’abri de tout danger.

Je t’en conjure, et par mon indocilité aux reproches de mes censeurs, et par cette flamme dévorante que l’amour entretient dans mes entrailles,

Daigne considérer un cœur qui est déchiré par les souffrances que lui causent tes attraits, des yeux qui sont noyés dans des torrents de larmes.

Prends pitié d’un infortuné qui tantôt sent lui échapper tout espoir, tantôt se berce de douces illusions.

Calme l’ardeur de mes désirs par une réponse qui ranime mes espérances ; délivre ma poitrine du poids qui l’oppresse.

Bénie soit cette faveur que tu m’as accordée, lorsqu’une voix consolante m’annonça que le repos allait enfin succéder à mon cruel désespoir !

Nouvelle agréable à ton cœur ! m’a-t-elle dit ; paie-ïa du renoncement a tout ce que tu possèdes: malgré toutes tes imperfections, il a été parlé de toi devant l’objet de ton amour.

IX.

Porte à la ronde la mémoire de celle que j’aime, ne fût-ce que pour condamner mon amour: car les entretiens qui ont pour objet ma bien-aimée, sont le vin dont je m’enivre.

Qu’ainsi je puisse voir, malgré son absence, celle que j’aime avec transport, dans l’image qui m’en est présentée par tes reproches, et non dans ces apparitions fugitives qui ont lieu pendant le sommeil!

Oui, toute mention de ma bien-aimée est douce à mon cœur, dussent mes censeurs l’accompagner de paroles injurieuses.

Il me semble que celui qui blâme ma conduite, m’annonce le moment fortuné de l’union, quoique je n’aie jamais espéré de ma tendre amie une réponse à mes salutations.

Je dévoue mon âme à cette beauté, pour l’amour de qui tout mon être s’est consumé a un tel point, que la mort s’est approchée de moi avant le terme fixé à mes jours.

C’est à cause de cette beauté que ma honte divulguée s’est changée pour moi en un doux parfum, et que l’humiliation et l’opprobre où m’a fait descendre mon amour, m’ont semblé remplis de délices après l’état glorieux où je me suis trouvé.

C’est à cause de cette beauté, que m’ont charmé, après m’être livré à de pieux exercices, et mes désordres, et le renoncement à toute pudeur, et mes actions criminelles.

Si je vaque à la prière, mes lèvres, tandis que je parcours le livre sacré, murmurent ses louanges ; et je tressaille de joie, quand, monté dans la chaire, je l’aperçois devant moi.

Si je revêts l’habit de pèlerin, son nom est sans cesse dans ma bouche. Éviter sa présence me paraît un crime comparable à celui de rompre le jeûne.

Mes larmes ont dévoilé ma triste situation : elles ont coulé en abondance au souvenir des événements passés. Les sanglons ont fait connaître toute l’étendue de mon amour.

Je pars le soir avec un cœur ivre d’amour, et je reviens le matin avec un œil que la douleur a noyé de larmes.

Dans quel état se trouvent donc est mon cœur et mes yeux! celui-là est tourmenté par les attraits de ma bien-aimée, et ceux-ci sont toujours avides de contempler sa taille élégante.

Ni le sommeil, ni cette beauté brillante comme l’aurore, ne me visitent plus : je ne rencontre que l’insomnie, et mes désirs ne font que s’accroître,

Les liens qui m’attachent à ma bien-aimée sont indissolubles, et les serments que je lui ai faits, inviolables. La douleur que j’éprouvais, je l’éprouve encore; et l’amour qui me possédait, me possède toujours.

Mon corps, à cause de son excessive maigreur, met au jour mes secrètes pensées, et mes pensées elles-mêmes ont plus de consistance que mes os ; tant ceux-ci sont broyés par le mal!

Je suis accablé par la violence de l’amour : mes entrailles sont déchirées, et mes paupières abîmées par les larmes de sang dont elles sont incessamment remplies.

L’amour m’a terrassé; et mon corps, par son extrême délicatesse, a rivalisé de légèreté avec l’air subtil du matin : ainsi donc le souffle du zéphyr a visité ma bien-aimée.

Ce n’est point la maladie, c’est l’amour qui m’a ainsi atténué. Demandez-moi donc au zéphyr; c’est dans lui que mon séjour est établi.

La maigreur m’a tellement anéanti, qu’elle n’a plus trouvé de prise sur moi, que j’ai disparu à la guérison de mes maux, et que ma soif brûlante n’a pu se calmer.

Je n’ai point appris qu’aucun être ait connu ma demeure, si ce n’est l’amour, et le soin avec lequel je cache mes secrets et j’observe mes engagements.

L’amour n’a laissé de moi qu’ennuis, chagrins, tourments et souffrances excessives.

Je n’ai conservé de mon sommeil, de ma patience, e mes consolations, rien autre chose que les noms. Qu’il sauve son âme du danger, celui qui est libre de l’amour que je ressens: mais toi, ô mon âme, pars, en te soumettant aux décisions de l’amour.

Mon censeur, appliqué sans relâche à me persécuter, m’a dit : Oublie l’objet de ta tendresse. Je lui ai répondu : Cesse plutôt de m’accabler de tes reproches.

Eh ! qui serait digne de me diriger dans mon amour, si j’avais désiré écouter des consolations ? n’est-ce pas sur moi, au contraire, que doivent se régler, dans leur amour, tous ceux qui tiennent le premier rang en amour !

Il n’est point de partie de mon corps qui ne soit attirée vers elle, et possédée d’un amour qui me traîne sur ses pas comme par la bride.

Ma bien-aimée s’est balancée en sens divers, et alors nous avons pensé que chaque partie de son corps qu’elle faisait mouvoir, devenait une taille déliée, semblable au rameau des sables du désert, et que surmontait un visage éclatant comme la lune dans son plein.

Chacun de mes membres renferme des entrailles qui, lorsque ma bien-aimée a tendu son arc, offrent une place à chacun de ses traits.

Si elle eût examiné mon corps, elle aurait vu un cœur dans chaque partie de mon être, et dans chaque cœur un tourment amoureux.

Une année passée auprès d’elle me semble rapide comme un clin d’œil, et une heure d’absence s’écoule lentement comme une année.

Un soir que nous nous rencontrâmes au milieu du chemin qui conduit droit à sa demeure et à ma tente ;

Nous voyant à quelque distance de la tribu, dans un lieu où il n’y avait ni surveillant ni délateur qui pût nous nuire par ses calomnies,

Je posai mon visage contre terre, pour qu’il servît de marchepied à ma bien-aimée. Elle me dit alors: Réjouis-toi, tu peux maintenant appliquer tes lèvres sur mon voile.

Mais mon âme ne voulut point y consentir; car elle attendait de la noblesse de mes sentiments la conservation de son propre honneur.

Et nous passâmes la nuit comme je l’avais désiré : je croyais posséder tous les royaumes de la terre, et il me semblait que le temps m’obéissait en esclave.

X.

LA KHAMRIADE, OU L’ÉLOGE DU VIN.

Poème mystique.

Nous avons bu au souvenir de notre bien-aimée un vin délicieux dont nous fûmes enivrés avant la création de la vigne.

Une coupe brillante comme l’astre de la nuit contient ce vin, qui, soleil étincelant, est porté à la ronde par un jeune échanson beau comme un croissant. Oh! combien d’étoiles resplendissantes s’offrent à nos regards, quand il est mélangé avec de l’eau !

Sans le doux parfum que cette liqueur exhale, nous n’aurions point été attirés vers les lieux où elle se trouve ; et si elle n’eût pas brillé d’un vif éclat, jamais notre imagination n’aurait pu la concevoir.

Le siècle n’a laissé paraître au dehors qu’une goutte légère de cette liqueur. On dirait qu’inactive et sans effet, elle reste ensevelie et comme scellée au fond des cœurs.

S’il en est parlé dans la tribu, à son nom seul le peuple devient ivre au même instant, et il n’est point déshonoré, et il n’a point commis l’iniquité.

Du fond des vases qui la renferment, peu à peu cette liqueur s’est échappée, et il n’en est resté absolument que le nom,

Qu’elle se présente à l’esprit d’un malade, la joie pénètre aussitôt dans son cœur, et le chagrin s’évanouit.

Si les convives voyaient le cachet apposé sur les vases qui la contiennent, la vue de ce cachet serait capable de les faire tomber dans l’ivresse.

Que l’on arrose de cette liqueur la terre sous laquelle repose l’homme qui n’est plus, aussitôt il revient la vie, et il se lève droit sur ses pieds., Si l’on portait un homme que la mort est près de saisir, à l’ombre du mur servant d’enceinte à la plante qui produit cette liqueur, nul doute que son mal ne l’abandonnât au même instant.

Si l’on approchait un boiteux du lieu où elle se vend, il marcherait incontinent; et le muet, au seul récit de son goût délicieux, retrouve la parole.

Que dans l’Orient elle exhale son odeur embaumée, et qu’il se trouve dans l’Occident un être privé de l’odorat, alors celui-ci recouvre la faculté de sentir.

Qu’une goutte de cette liqueur colore la main de celui qui tient la coupe, non, il ne s’égarera pas au milieu des ténèbres : il est guidé par un astre éclatant.

La présente-t-on en secret à un aveugle né, la vue lui est Aussitôt rendue. La fait-on passer d’un vase dans un autre pour la clarifier, le sourd, à ce doux murmure, retrouve l’ouïe.

Si, parmi des voyageurs qui se dirigent, montés sur leurs chameaux, vers le sol qui lui donne naissance, il se trouve quelqu’un de mordu par un scorpion, eh bien ! le venin de cet animal ne saurait lui nuire.

Si l’enchanteur traçait les lettres qui forment le nom de cette liqueur sur le front d’un homme frappé de démence, oui, ces caractères le guériraient.

Si son nom glorieux était écrit sur le drapeau de l’armée, cette marque sacrée enivrerait tous ceux qui se sont rangés sous ce drapeau.

Elle rend plus douces et plus aimables les mœurs des convives ; et par elle est guidé dans la voie de la raison celui à, qui la raison n’est point donnée en partage.

Il devient généreux, celui de qui la main ignorait la générosité : il devient doux, au moment où sa colère s’allume, celui qui n’était point doué de douceur,

Si le plus stupide d’entre les hommes pouvait appliquer un baiser sur la partie scellée du vase o» cette liqueur est contenue, ce baiser, sans doute, lui communiquerait la connaissance intime de ses plus sublimes perfections.

Décris-nous, me dit-on, cette liqueur, toi qui connais si bien ses attributs merveilleux. Oui, je vais la décrire, parce que ses qualités me sont dévoilées.

C’est ce qu’il y a de plus pur, et cependant ce n’est point de l’eau; ce qu’il y a de plus léger, et pourtant l’air ne la compose point. C’est une lumière que le feu n’engendre pas; c’est une âme qui n’habite point de corps.

Sa mémoire a précédé anciennement tous les êtres créés, alors qu’il n’existait aucune forme visible, aucun corps apparent.

Par elle se sont établies toutes choses: ensuite, par une sagesse qui lui est particulière, elle s’est dérobée aux regards de ceux qui n’ont pu la comprendre.

A sa vue, mon âme égarée est tombée en extase; et toutes deux se sont confondues tellement l’une dans l’autre, que l’on ne pourrait pas discerner si une substance a pénétré une autre substance.

Ce vin, considéré seul, représente mon âme que je tiens d’Adam ; la vigne, elle seule considérée, signifie mon corps, qui, comme elle, a la terre pour mère.

La pureté des vases, je veux dire des corps, provient de la pureté des pensées qui s’étendent et se perfectionnent par cette ineffable liqueur.

On a voulu établir une différence entre ces choses, mais le tout est demeuré un et indivisible. Or, nos âmes sont le vin, et nos corps la vigne.

Avant cette liqueur il n’est rien, et après elle il n’est rien encore. Le temps où a vécu le père commun des hommes n’est venu qu’après elle, et elle a toujours existé par elle-même.

Avant les siècles les plus reculés, elle était ; et l’origine des siècles n’a été que le sceau de son existence.

Telles sont les infinies perfections de cette liqueur, qui engagent a la décrire tous ceux qui sont épris de ses attraits. Que la prose ou les vers célèbrent ses louanges, n’importe : les louanges ont un mérite égal.

Celui qui en entend parler pour la première fois, tressaille d’allégresse, comme l’amant passionné au seul nom de sa bien-aimée.

Plusieurs m’ont dit : Tu as bu l’iniquité. Non, ai-je repris, le vin que j’ai bu est un vin que je n’aurais pu refuser sans crime.

Qu’elle soit salutaire cette liqueur aux pieux anachorètes ! Combien de fois ils en ont été enivrés ! et pourtant ils n’en ont point bu ; ils n’ont fait que la désirer !

Mon esprit en a été troublé dès mon plus jeune âge, et cette douce ivresse m’accompagnera sans cesse, après même que mes os seront réduits en poudre.

Savoure-la dans toute sa pureté ; mais si tu veux la mélanger, songe bien alors que te détourner de l’haleine de ta bien-aimée, ce serait commettre un crime.

Cours la demander aux lieux où elle se distribue; qu’on vienne te l’offrir dans toute sa splendeur, parmi des chants mélodieux. Qu’il est grand l’avantage de savourer cette liqueur au doux bruit des concerts !

Jamais cette liqueur et les soucis n’habitèrent ensemble, et jamais le chagrin ne résida au milieu des concerts.

Si tu étais enivré de cette liqueur, né fut-ce qu’un instant, tu verrais la fortune soumise à tes ordres, et fa puissance te serait donnée sur toutes choses.

Il n’a point existé ici-bas l’homme qui a passé ses jours sans jamais la goûter ; et celui qui est mort sans en être enivré, jamais la raison n’a été son partage.

Qu’il pleure donc sur lui-même l’infortuné qui, n’ayant point pris sa part de cette merveilleuse liqueur, a traîné une vie inutile et déshonorée !

Omar Ibn Al Faridh, poète égyptien (1181-1234).

C’est un des plus grands poètes mystiques du soufisme au XIIe siècle. Sa tombe est, en Égypte, l’une des 7 places où l’on fait la récitation du Coran pendant le Ramadan. Il est le compositeur d’un éloge sur le vin. Il ne faut pas oublier que le symbolisme bachique fut une des ressources principales de la mystique ancienne.  » Il n’a pas vécu ici-bas celui qui a vécu sans ivresse, n’a pas de raison qui n’est pas mort de son ivresse« 

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