Révolte d’Abou Yézid le Khâridjite en Ifrîkiyya contre les Fatimides et Conquête de K’ayrawân et de Rak’k’âda par Abou Yézid le Khâridjite ibn al-Athir de son  » Al-Kamil fi al-Tarikh « 

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fatimides

[P. 315] Révolte d’Abou Yézid le Khâridjite en Ifrîkiyya

En 333 (23 août 944), la grande puissance acquise par Abou Yézid en Ifrîkiyya et le nombre de ses partisans lui permirent de mettre en fuite les troupes qui lui furent opposées.[311] Cet homme, originaire des Zenâta, avait pour père Kendâd, qui était de la ville de Tawzer en Kastîliya et qui se rendait au Soudan pour les besoins de son commerce ; ce fut là que naquit Abou Yézid d’une concubine Hawwârienne, que Kendâd ramena à Tawzer. Ce fut dans cette ville que fut élevé Abou Yézid, qui apprit le Koran et qui, par suite des rapports qu’il eut avec des Nakkâriens, conçut du penchant pour les doctrines de cette secte. De là il se rendit à Tâhert, où il resta à enseigner les enfants jusqu’à l’époque où Abou ‘Abd Allah Chî’i alla à Sidjilmâsa chercher le Mahdi. [P. 316] Il partit alors pour Tok’yoûs, où il acheta une propriété et continua d’y donner l’instruction aux enfants. Sa doctrine consistait à déclarer impies les orthodoxes, à permettre de prendre le bien d’autrui, de verser le sang et de se révolter contre l’autorité. Il commença alors à censurer les actes et les croyances de son entourage, et quelques hommes, persuadés de sa supériorité, vinrent se joindre à lui, ce qui se passait du temps du Mahdi, en 316 (24 février 928). Cela dura ainsi jusqu’à ce qu’il eût acquis de la puissance et réuni de nombreux prosélytes, et alors, sous le règne d’El-K’â’im, fils du Mahdi, il se mit à faire des incursions et à se livrer à la destruction par le feu et à d’autres désordres. Pénétrant dans le territoire soumis à ce prince, il assiégea Râghâya et mit en déroute les nombreux soldats qui la défendaient ; il assiégea K’ast’îliya en 333 (23 août 944), conquit Tébessa et Meddjâna, dont il démolit les fortifications, mais en amnistiant les habitants, et pénétra à Mermadjenna. Ce fut en cet endroit qu’un habitant vint le trouver pour lui offrir un bel âne gris, dont Abou Yézid fit à partir de ce jour sa monture. Lui-même était un laid petit homme tortu qui se vêtait d’une courte djobba de laine.

Il battit ensuite les Ketâma et envoya contre Sebîba un corps de troupes qui s’en rendit maître ; le gouverneur de cette place fut crucifié. Puis il marcha contre. Laribus, qu’il conquit et livra au pillage et à l’incendie ; les habitants furent massacrés dans la grande mosquée même, où ils s’étaient réfugiés. L’annonce de ces événements fit concevoir aux habitants de Mehdiyya une haute idée de sa puissance, et ils représentèrent à El. K’â’im que, Laribus étant la porte de l’Ifrîkiyya, la prise de cette ville indiquait la fin du pouvoir des Aghlabides : « Abou Yézid », répondit le prince, « doit nécessairement arriver jusqu’au Moçalla, mais il n’ira pas plus loin ». Il envoya, cependant, des troupes pour défendre le pays, notamment un corps d’armée à Rak’k’âda et un autre à K’ayrawân, tandis que d’autre part il concentrait ses troupes. Abou Yézid eut peur et résolut de (se borner à) ravager l’Ifrîkiyya et à en massacrer les habitants. El-K’â’im mit à la tête des soldats qu’il avait réunis son page Meysoûr et en détacha une partie, sous le commandement du page Bochra, à Bâdja. Abou Yézid, informé de ce dernier mouvement, laissa ses bagages en arrière et se porta avec sa cavalerie contre Bochra, qu’il atteignit à Bûdja ; mais il fut battu, et ses troupes se dispersant le laissèrent avec environ quatre cents combattants : « Suivez-moi », leur commanda-t-il alors, « et marchons sur les tentes de l’ennemi à son insu ! » La manœuvre réussit, et Bochra dut s’enfuir à Tunis, laissant sur le terrain quantité de chefs ketâmiens et d’autres soldats.[312] Abou Yézid alors pénétra à Bâdja, qu’il incendia et pilla ; les enfants furent massacrés et les femmes enlevées. [P. 217] Il adressa alors des messages aux tribus (berbères) pour demander leur adhésion, et elles se joignirent en effet à lui. On commença alors à fabriquer des tentes, des drapeaux et des engins de guerre.

Après son retour à Tunis, Bochra convoqua le peuple, à qui il fit des distributions d’argent, et quantité d’hommes le rejoignirent : il les organisa et les expédia contre Abou Yézid. Un corps de troupes que leur opposa celui-ci fut mis en déroute, et les partisans de Bochra regagnèrent Tunis chargés de butin. Mais une guerre civile éclata dans celle ville, dont les habitants pillèrent l’hôtel de leur gouverneur, lequel prit la fuite. Les insurgés s’adressèrent alors à Abou Yézid, qui leur accorda l’amnistie et leur donna pour chef Rah’moûn, l’un des leurs, tandis que lui-même se transportait à Fah’ç Abou-Çâlih’,[313] mais la population, qui eut peur de lui, gagna K’ayrawân, bien qu’une bonne partie, obéissant aussi à la terreur, le rejoignît. Bochra, obéissant à l’ordre d’El-K’â’im, se rapprocha des lieux où était Abou Yézid pour s’enquérir de ses mouvements. Celui-ci, qui en fut informé, envoya contre lui un détachement dont le chef avait ordre de pratiquer le meurtre et le pillage et d’appliquer des châtiments exemplaires de nature à semer la terreur. Ces instructions furent suivies, mais Bochra livra bataille à ses adversaires, les mit en déroute, leur tua quatre mille hommes et fit cinq cents prisonniers, qu’il envoya enchaînés à Mehdiyya, où la populace les massacra.

guerrier fatimide du 12eme siècle
guerrier fatimide du 12eme siècle

Conquête de K’ayrawân et de Rak’k’âda par Abou Yézid

Cette défaite remplit de colère Abou Yézid, qui réunit des masses de combattants et s’avança contre les Ketâma dans la presqu’île (de Bâchoû). Les éclaireurs des deux armées se rencontrèrent et en vinrent aux mains, mais ceux des Ketâma furent battus, et les Berbères les poursuivirent jusqu’à Rak’k’âda. Abou Yézid campa d’abord avec cent mille combattants à l’ouest de K’ayrawân ; le lendemain il transporta son camp à l’est de Rak’k’âda, dont le gouverneur Khalil, insouciant de l’ennemi, n’avait pris aucune mesure de défense : en vain le peuple se rendait-il auprès de lui pour l’avertir qu’Abou Yézid était proche, il défendait que personne sortît pour le combattre, se bornant à attendre l’arrivée de l’armée commandée par Meysoûr.

Alors Abou Yézid, mis au courant de ses dispositions, fit attaquer la ville par une partie de son armée ; la lutte s’engagea, et un sanglant combat, soutenu par les habitants de K’ayrawân, leur fut défavorable et leur coûta des perles sensibles. Khalîl n’était pas parmi eux, mais il dut, malgré lui, poussé par les cris de la population, faire une sortie par la Porte de Tunis. Alors Abou Yézid lui-même s’avança, [P. 218] et Khalil, mis en fuite sans combattre, rentra à K’ayrawân et s’installa dans son palais, dont, toujours attendant l’arrivée de Meysoûr, il ferma la porte. Ses soldats firent de même, et les Berbères pénétrèrent dans la ville, où ils se livrèrent au meurtre et aux excès ; (seuls) quelques habitants firent de la résistance aux extrémités de la ville. Abou Yézid envoya alors à Kayrawân un corps de troupes commandé par l’un des siens, Ayyoub Zawîli, qui, y étant entré à la fin de çafar, la livra au pillage et au massacre et y commit des monstruosités. Khalil, qu’il assiégea dans son hôtel, en sortit avec les siens sous promesse de quartier ; il fut expédié à Abou Yézid, qui le fit exécuter. Les cheikhs de Kayrawân se rendirent alors auprès de l’hérétique, qui était à Rak’k’âda, et après lui avoir présenté leurs salutations, réclamèrent l’amnistie ; il les traîna en longueur tandis que les siens continuaient à massacrer et à piller, et quand ils renouvelèrent leurs plaintes en disant que la ville était en ruine, il leur répondit : « La Mekke et Jérusalem ne l’ont-elles pas été aussi ? » Il accorda cependant l’amnistie, mais un parti de Berbères, qui continuait le pillage, ne se retira que par crainte de Meysoûr, qui arrivait avec des forces considérables ; Ce dernier n’était plus bien éloigné de Kayrawân quand El-K’â’im apprit que des Benoû Kemlân avaient entamé des pourparlers avec Abou Yézid à l’effet de lui livrer Meysoûr ; il écrivit donc à son général pour qu’il se tînt sur ses gardes et les éloignât. Ces gens alors retournèrent auprès d’Abou Yézid, lui disant que, s’il se hâtait, la victoire était à lui. L’hérétique se mit en marche le jour même et engagea une sanglante bataille ; son aile gauche fut mise en déroute, ce que voyant il chargea contre Meysoûr, dont les compagnons furent dispersés. Comme Meysoûr voulait faire faire une volte à son cheval, celui-ci s’abattit et démonta son cavalier ; ceux qui l’entouraient s’efforcèrent de le défendre, mais les Benoû Kemlân qu’il avait chassés survinrent, et le combat redoubla de violence. Meysoûr finit par être tué, sa tête fut envoyée à Abou Yézid et ses troupes se débandèrent.[314] Le vainqueur envoya partout des lettres relatant sa victoire, tandis que la tête de Meysoûr était promenée dans les rues de Kayrawan.

La nouvelle de cette défaite inspira des craintes à El-K’â’im et à ceux qui l’entouraient à Mehdiyya ; la population des faubourgs émigra dans la ville pour y jouir de la protection que présentaient les fortifications. Mais El-K’à’im s’y opposa et, fit des promesses de victoire, de sorte que ces gens rentrèrent à Zawîla et s’y préparèrent au siège. Pendant deux mois et huit jours, Abou Yézid demeura [P. 319] dans les tentes de Meysoûr, envoyant dans toutes les directions des colonnes qui rapportaient du butin. L’une d’elles fut dirigée contre Sousse, qui fut emportée l’épée à la main : les hommes furent massacrés, les femmes réduites en captivité et la ville incendiée.[315] Les envahisseurs fendaient les parties génitales des femmes, les éventraient, si bien que l’Ifrîkiyya ne présenta bientôt plus ni un champ cultivé ni un toit debout ; les habitants se réfugièrent à Kayrawan nu-pieds et sans vêtements, et ceux qui ne devenaient pas esclaves périssaient de faim et de soif.

A la fin de rebi’ I 333 (mi-nov. 944), El-K’û’im fit creuser des fossés pour enceindre les faubourgs de Mehdiyya, et envoya des messages à Zîri ben Mennâd, chef des Çanhàdja, ainsi qu’aux chefs des Ketâma et des tribus (berbères) pour les appeler à se concentrer à Mehdiyya et à combattre les hérétiques, de sorte que ces chefs se mirent en mesure de le rejoindre.

notes

[310] La révolte d’Omeyya est antérieure à l’exécution d’Ahmed, d’api-ès le récit de Dozy (Mus. d’Espagne, iii, 56 et 57). Le Bayân n’en parle pas. Le récit le plus détaillé est fourni par Massoudi, traduit dans les Recherches, de Dozy, 2e éd., t. i, p. 181 ; 3e éd., p. 165 (correspondant à i, 363, et iii, 72 de l’édition de Paris).

[311] Sur la révolte de cet hérésiarque, on peut voir notamment le Bayân, i, 198 et 224, où se trouve sa généalogie ; ibn Khaldoun, Berbères, ii, 530, et iii, 201 ; Ibn Hammâd (Journal asiatique, déc. 1852, p. 470, et Revue africaine, XIII, p. 425) ; Bekri, passim ; Ibn Haukal, 48, 49 et 69 ; Fournel, ii, 223 ; Wüstenfeld, 74 ; Dozy, Mus. d’Espagne, iii, 66 ; Tidjâni ; le Nodjoûm, ii, 311 et 320, etc. Son nom est orthographié Makhled (ou iMokhallod ?) ben Keydàd (ou Kendâd, qui serait la forme correcte, d’après Aboulféda, ap. Ibn Khallikan, i, 221 n.). Ibn Adhari avance d’un an la date de ses premiers succès guerriers et donne la date de 332 au lieu de 333 qu’on lit dans notre texte.

[312] Voir le récit de Tidjâni (Journ. as., 1852, ii, 101). Au lieu de Bochra, on lit Bichr dans Ibn Abou Dinar Kayrawâni. p. 55 du texte.

[313] Il a été parlé plus haut de cette localité (année 1896). Voir également Wüstenfeld, p. 77.

[314] Cette bataille fut livrée, à El-Akhwân (ou Theniet el-Akhweyn) entre Kayrawân et Mehdiyya, le 10 rebi’ I 333 (31 oct. 944) ; voir Bekri, p. 78 ; Bayân, i, 226 ; Hist. des Berbères, ii, 532 ; Fournel, ii, 239 ; Wüstenfeld, 78 Le nom de Meysoûr est écrit Meysera dans Bekri (voir aussi p. 320) ; dans le Bayân (i, 216 et 226), on rencontre les deux formes.

[315] Cf. Bekri, 82 ; Tidjâni, Joum. As., 1852, ii, 106 ; 1853, i, 367. Sousse se révolta ensuite et fut vainement assiégée l’année suivante, c’est-à-dire en 334, par Abou Yézid (voir Hist. des Berbères, ii, 532, n. ; Fournel, ii, 240 et 252 ; Wüstenfeld, 79, 83 et 85).

traduction française de ibn al-Athir de son  » Al-Kamil fi al-Tarikh « 

Abu al-Hasan Ali ‘izz al-Din ibn al-Athir historien arabe sunnite (né en 1160 à Cizre, mort en 1233 à Mossoul). Son œuvre principale est Al-Kamil fi al-Tarikh (La Perfection des histoires2, ca. 1231), considérée comme l’un des plus importants livres d’histoire du monde musulman. Il est également l’un des principaux chroniqueurs arabo-musulmans des croisades dont il fut un témoin oculaire, ayant participé à la guerre sainte (djihad) contre la troisième croisade

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