Conquête de l’Andalousie musulmane en 1091 par Yoûsof ibn Tâchfîn l’Almoravide et l’exil du prince poète de Seville Muhammad Ibn Abbad dit Al-Mutamid al-Lakhmi à Aghmat par ibn al-Athir de son  » Al-Kamil fi al-Tarikh  »

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[P. 124] Conquête de l’Andalousie musulmane en 1091 par Yoûsof ibn Tâchfîn l’Almoravide et l’exil du prince poète de Seville  Muhammad Ibn Abbad dit Al-Mutamid al-Lakhmi à Aghmat par ibn al-Athir de son  » Al-Kamil fi al-Tarikh  » 

En redjeb 484 (18 août 1091), le Prince des fidèles Yoûsof ben Tâchfîn, qui régnait au Maghreb, conquit dans l’Espagne musulmane Cordoue et Séville, et s’empara de la personne du prince de ces villes, El-Mo’tamid ben ‘Abbâd, ainsi que d’autres portions de ce pays. Il arriva alors à Rechîd ben El-Mo’tamid une aventure analogue à celle de Mohammed el-Emîn, fils de Hâroûn er-Rechîd. « Un jour de l’an 483 (5 mars 1090), raconte Aboû Bekr ’Isa ben el-Lebbâna de Dénia,[52] j’assistais à une réunion intime d’Er-Rechîd ben el-Mo’tamid, et l’on vint à parler de Grenade et du pouvoir qu’y exerçait Yoûsof ben Tâchefîn, qui l’avait conquise à la suite de la bataille de Zellâk’a. Cette mention excita son chagrin et ses soupirs, et comme il parlait du palais de cette ville, nous lui adressâmes des vœux de durée pour le sien et de longue et heureuse vie pour lui-même. Il ordonna de chanter à Aboû Bekr Ichbîli,[53] qui entonna ce vers :

[P. 125 ; Basît’] Tentes de Mayya dressées d’abord sur la hauteur, puis à l’endroit où s’élève devant nous le pied de la montagne ! hélas ! abandonnées depuis longtemps, elles sont désertes aujourd’hui.[54]

« Sa joie tomba et son front se rembrunit ; puis il fit chanter une de ses chanteuses, et l’on entendit ceci :

[Basît’] Si tu veux voir un homme patient ne plus se contenir, regarde l’état où se trouvent les vestiges (de la demeure de sa bien-aimée).

« Cette confirmation donnée à ses noirs pressentiments altérait et rembrunissait encore son visage. Par son ordre, une autre chanteuse commença :

[Basît’] Je n’ai, hélas ! pas de richesses à distribuer aux hommes de talent qui sont dans le besoin. Devoir m’excuser auprès de ceux qui s’adressent à moi est le pire de mes malheurs.

« Alors, dit Ibn el-Lebbâna, je réparai les choses en me levant et, disant :

[Basît’] Puisse cet asile de la générosité n’être pas détruit ! Puisse Dieu ne pas disperser l’ensemble de mérites héréditaires (que tu représentes) ! Un palais est un palais, mais elle est plus remarquable la noblesse de l’édifice qui a pour colonnes Rechîd et Mo’tadd, — où demeure un prince dont le trône domine les Gémeaux, où habite un autre prince qui marche dans la voie du boa combat. Comment douter de la solidité d’un empire qui étend sa main droite sur l’Orient et sa gauche sur l’Occident ? Au feu de la guerre, les yeux de l’un étincellent ; à entendre la calomnie, le front de l’autre se plisse.

Le prince poète arabe al-Mutamid ibn Abbad l’abbadite demande de l’aide au musulmans berbères almoravide en Afrique du Nord

« Cela le réconforta et lui rendit son affabilité, bien que mon expression « un palais est un palais » en dit autant que les allusions faites par les autres. Par son ordre, on continua de chanter, et quelqu’un dit :

[T’awît] Après avoir tout terminé à Mina et quand il ne nous resta plus qu’à brider nos montures

« Nous restâmes alors convaincus que cette série de présages aurait pour suite maints changements ».

Quand Yoûsof ben Tâchefîn fut décidé à conquérir l’Espagne, il se rendit de Merrâkech à Ceuta, où il s’installa et d’où il expédia par le détroit des troupes commandées par Sîr ben Aboû Bekr et d’autres officiers. La première conquête fut celle de Murcie et de son territoire, d’où l’on chassa Aboû ‘Abd er-Rah’mân ben T’âhir qui y commandait ; de là, on marcha sur Xativa et Dénia, qui furent aussi conquises. Valence, [P. 126] dont les Francs s’étaient autrefois rendus maîtres après sept ans d’attaques incessantes, fut évacuée par eux quand ils apprirent la victoire de Zellâk’a, et les musulmans la réparèrent et s’y installèrent de nouveau ; elle aussi devint à ce moment un territoire almoravide. Quant à Grenade, elle avait passé entre leurs mains à la suite de l’affaire de Zellâk’a. On marcha ensuite sur Séville, où El-Mo’tamid ben ‘Abbâd, qui y régnait, fut serré de très près ; les habitants se défendirent avec acharnement, et El-Mo’tamid déploya une vaillance, une vigueur, une force de résistance telles qu’on n’avait rien vu d’approchant : il s’exposait dans les occasions les plus désespérées et s’en tirait toujours à force de bravoure et d’impétuosité. Mais « quand le temps est venu, rien ne sert plus ».

Les Francs ayant appris l’arrivée des troupes almoravides en Espagne et redoutant, si elles restaient victorieuses, de les voir se tourner contre eux, réunirent une armée considérable pour prêter aide à El-Mo’tamid. Mais dès que le général almoravide, Sîr ben Aboû Bekr, fut informé qu’ils s’avançaient, il quitta Séville pour marcher contre eux, et il les battit, puis revint continuer le siège de cette ville. Les attaques continuèrent jusqu’au 20 redjeb de cette année (7 sept. 1091), jour où un assaut plus meurtrier permit aux Almoravides d’entrer dans la ville par la rivière : tout fut livré au pillage, absolument rien ne fut laissé aux habitants, qui, dépouillés même de leurs vêtements, sortaient de chez eux n’ayant que leurs mains pour couvrir leur nudité ; les patriciennes furent réduites en captivité, les femmes subirent les derniers outrages. El-Mo’tamid fut fait prisonnier avec tous ses enfants des deux sexes, après avoir été dépouillés de tout ce qui leur appartenait, à ce point qu’on ne leur laissa pas de quoi manger. On dit qu’El-Mo’tamid livra la ville sous promesse d’obtenir quartier, et qu’après avoir écrit dans ce sens et en avoir fait dresser acte, il avait fait jurer qu’il lui serait accordé la vie sauve, ainsi qu’à sa famille et à ses serviteurs, et que tous ses biens lui seraient laissés. Mais, après la reddition de Séville, ce traité ne fut pas respecté : ses biens furent pillés, lui-même fut emprisonné et envoyé en captivité avec ses enfants dans la ville d’Aghmât [au Maroc], où ils furent traités parleur vainqueur d’une façon inouïe et telle qu’on ne la verra jamais que [P. 127] chez un être qui se délecte dans sa propre turpitude. En effet, il les ‘retint en prison sans leur donner de quoi vivre, si bien que les filles d’El-Mo’tamid durent se mettre à filer pour gagner de quoi s’entretenir ; ’ leur père a parlé de cela dans des vers que je citerai plus loin. Cela témoigne de la bassesse de sentiments et de l’abus de pouvoir de Yoûsof. Aghmât est une ville située au pied d’une montagne proche de Merrâkech. En racontant la mort d’El-Mo’tamid en 488, il sera parlé suffisamment de sa situation. « J’allai, dit Ibn el-Lebbâna, visiter El-Mo’tamid à Aghmât, et je lui récitai en entrant une poésie où il est dit :

[Khafîf] Je n’appelle pas ce lieu une prison, mais un péricarde dont tu es le cœur. Les fleurs séjournent d’abord dans leur enveloppe, puis en sortent pour être cueillies. Si la lune est obscurcie par des nuages, cela ne veut pas dire qu’elle soit éclipsée ! De même, tu es une perle de vertus que la fortune a recouvertes de coquillages ; cette (humble) demeure renferme un être généreux, tout comme des jarres (communes) contiennent un vin exquis. Tu es le Temple (la Ka’ba) du mérite autour duquel, si je le pouvais, je ferais des tournées sans cesse renouvelées.

« Nous eûmes, continue-t-il, des entretiens plus agréables que les frivoles conversations d’une amie, plus désirables que les baisers d’une maîtresse, preuves plus sûres de sa bonté que n’est le crépuscule de l’aurore[55] ».

Quand El-Mo’tamid et les siens furent faits prisonniers, ses deux fils, El-Fath’ et Yezîd, furent exécutés par le bourreau sous ses yeux, fait au sujet duquel il s’exprime ainsi :

[T’awîl] On me conseille la patience ! Et comment en avoir ? Je pleurerai et je ferai pleurer les autres tant que je vivrai. Tu m’as, ô Fath’, ouvert une porte de miséricorde, tout comme Yezîd a augmenté auprès de Dieu ma part de la récompense céleste ! La fortune vous a enlevés, et je ne suis pas mort ! On m’appelle un homme de parole, et pourtant j’ai là agi sans loyauté ! Mais si vous pouviez revenir, vous demanderiez, en me voyant captif, à retourner sous la terre humide. O Aboû Khâlid ! tu m’as laissé en héritage une tristesse éternelle ! O Aboû Naçr ! depuis que tu m’as dit adieu, l’aide divine m’a abandonné !

L’Exile à Aghmat dans l’actuel Maroc, du prince abbadide al-Mutamid, exilé par les Almoravides

[P. 128] Pendant sa captivité, El-Mo’tamid recevait de toutes parts des lettres en prose et en vers écrites par des gens distingués, qui compatissaient à sa douleur et adressaient au sort et aux contemporains des reproches justifiés par l’infortune d’un homme tel que lui. Voici entre autres ce que lui adressa ‘Abd el-Djebbâr ben Aboû Bekr ben H’amdîs,[56] qui fait allusion à leur départ de Séville pour Aghmât :

[T’awîl] Le sort, qui fait choir les hommes généreux, s’est abattu sur toi ; tu subis l’infortune qu’autrefois tu détournais d’autrui. Les glaives avaient beau être mâles ; restés au fourreau et sans frapper, ils se sont conduits en femmes. Quand vous êtes partis, emportant dans vos mains la générosité elle-même, et alors que les montagnes de votre pouvoir s’écroulaient par la base, je me suis écrié : Voilà le jour du jugement dernier ! Voilà que les montagnes elles-. mêmes se mettent en marche[57] !

Son poète Ibn el-Lebbâna dit encore à ce sujet :

[Basît’] Matin et soir le ciel déplore la chute de ces éminents princes arabes‘Abbâdides, de ces montagnes dont les bases ont été détruites et qui constituaient autant de sommets élevés sur la terre. Dans le refuge qu’ils occupaient est entré le malheur en dépit des serpents et des lions qui en disputaient l’entrée. Dans ce temple saint que peuplaient tant d’espoirs, il n’y a plus maintenant ni citadin ni paysan.[58]

Quand l’armée conquérante en eut fini avec les princes d’Espagne et se fut rendue maîtresse de leurs territoires, Yoûsof les envoya dans son royaume du Maghreb, où il les tint isolés les uns des autres : « Lorsque les rois entrent dans une ville, ils y exercent des ravages et font de ses plus considérables citoyens les plus misérables (Coran, XXVII, 34). »

Après avoir conquis Séville, Sîr alla assiéger Almeria, qui avait pour maître un homme d’origine arabe Mohammed ben Ma’n ben Çomâdih’, qui disait à son fils : « Nous n’aurons rien à redouter des Almoravides tant qu’El-Mo’tamid sera à Séville ». Mais en apprenant la conquête de Séville et le sort de son prince, il mourut de chagrin et de tristesse ; après quoi son fils le h’âdjib s’embarqua avec sa famille et toutes ses richesses et se rendit auprès des Benoû H’ammâd, chez qui il trouva un bienveillant accueil.

‘Omar ben el-Aft’as, seigneur berbère de Badajoz, était un de ceux qui avaient prêté secours à Sîr contre El-Mo’tamid. l’arabe [59] Comme, après la prise de Séville., il était retourné chez lui, [P. 129] Sîr marcha contre lui, le battit, s’empara de ses possessions, le fit prisonnier, lui et son fils El-Fad’l, et les mit à mort l’un et l’autre. Quand ‘Omar vit les préparatifs de l’exécution, il demanda à être tué après son fils, pour que cette souffrance lui fût comptée dans l’autre vie, et l’on se rendit à son désir. Sîr mit ensuite la main sur tous ses trésors et ses biens.

Il ne restait plus que les arabes Benoû Hoûd, dont les possessions étaient à l’est de l’Espagne, mais il ne les attaqua pas. Le prince alors régnant était El-Mosta’în billâh ben Hoûd, un de ces vaillants dont la réputation est proverbiale, qui avait préparé tout ce qu’il fallait pour soutenir un siège et qui avait accumulé à Roût’a (Rueda), place forte presque inexpugnable, des provisions pour plusieurs années.[60] D’autre part il était craint de ses sujets et avait toujours, même avant que Yoûsof attaquât l’Espagne, envoyé des présents à ce prince et entretenu avec lui des relations ininterrompues. Celui-ci lui en savait gré, si bien qu’en mourant il recommanda à son fils ‘Ali ben Yoûsof de ne pas entamer d’hostilités contre le territoire des Benoû Hoûd : « D’ailleurs, ajouta-t-il, ce sont des braves qui te séparent des chrétiens nos ennemis ».

notes:

[52] Sur ce poète, mort en 507 à Mayorque, voir Merrâkechi, trad., p. 126.

[53] Chihâb ed-Dîn Dimechid a consacré un article à Aboû Bekr Mohammed ben ‘Abd el-’Azîz Ichbîli (ms 2327 de Paris, f. 131 v°).

[54] C’est là le début du poème de Nâbigha Dhobyâni (Chrestomathie de Sacy, ii, 401). Dozy a donné dans les Scriptorum arabum loci de Abbadidis (t. ii, pp. 32-45 ; iii, pp. 194-195) le texte des extraits d’Ibn el-Athir relatifs aux Abbadides, avec la traduction des vers qui y sont cités.

[55] ) Cette citation figure aussi dans Noweyri (ap. Abbad., ii, 137).

[56] Ibn Khallikân a écrit la vie de ce poète (ii, 160) ; voir aussi les mss 2327 de Paris, f. 74, et 3331, f. 20. Ses œuvres poétiques ont été publiées par G. Schiaparelli, Rome, 1897.

[57] Allusion au Coran, LXXXI, 3, et à deux montagnes du territoire de la Mekke. Ces vers se retrouvent dans Ibn Khallikân (ii, 161 ; iii, 192).

[58] Merrâkechi cite aussi ces vers (trad., p. 123), de même qu’Ibn Khakân (ap. Abbad., i, 60).

[59] Voir Hdes Musulmd’Esp., IV, 243.

[60] Ibid., 246.

traduction française de ibn al-Athir de son  » Al-Kamil fi al-Tarikh « 

Abu al-Hasan Ali ‘izz al-Din ibn al-Athir historien arabe sunnite (né en 1160 à Cizre, mort en 1233 à Mossoul). Son œuvre principale est Al-Kamil fi al-Tarikh (La Perfection des histoires2, ca. 1231), considérée comme l’un des plus importants livres d’histoire du monde musulman. Il est également l’un des principaux chroniqueurs arabo-musulmans des croisades dont il fut un témoin oculaire, ayant participé à la guerre sainte (djihad) contre la troisième croisade

 

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