1ere partie Les aventures du dernier Abencerage (tribu arabe de Grenade) 1826 de François-René de Chateaubriand, (1768-1848)

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Le Massacre de la tribu arabe des Banu sarraj dit des Abencérages à Grenade par les arabes Nasrides (Banu al-Ahmar)  Georges Clairin - Musées de Rouen
Le Massacre de la tribu arabe des Banu sarraj dit des Abencérages à Grenade par les arabes Nasrides (Banu al-Ahmar) Georges Clairin – Musées de Rouen

 » Lorsque Boabdil, dernier roi de Grenade, fut obligé d’abandonner le royaume de ses pères, il s’arrêta au sommet du mont Padul. De ce lieu élevé on découvrait la mer où l’infortuné monarque allait s’embarquer pour l’Afrique ; on apercevait aussi Grenade, la Véga et le Xénil, au bord duquel s’élevaient les tentes de Ferdinand et d’Isabelle. A la vue de ce beau pays et des cyprès qui marquaient encore çà et là les tombeaux des musulmans, Boabdil se prit à verser des larmes. La sultane Aïxa, sa mère, qui l’accompagnait dans son exil avec les grands qui composaient jadis sa cour, lui dit :  » Pleure maintenant comme une femme un royaume que tu n’as pas su défendre comme un homme !  » Ils descendirent de la montagne, et Grenade disparut à leurs yeux pour toujours.

Les Maures d’Espagne qui partagèrent le sort de leur roi se dispersèrent en Afrique. Les tribus des Zégris et des Goméles s’établirent dans le royaume de Fez, dont elles tiraient leur origine. Les Vanégas et les Alabès s’arrêtèrent sur la côte, depuis Oran jusqu’à Alger ; enfin les Abencerages se fixèrent dans les environs de Tunis. Ils formèrent, à la vue des ruines de Carthage, une colonie que l’on distingue encore aujourd’hui des Maures d’Afrique par l’élégance de ses mœurs et la douceur de ses lois.

Ces familles portèrent dans leur patrie nouvelle le souvenir de leur ancienne patrie. Le Paradis de Grenade vivait toujours dans leur mémoire ; les mères en redisaient le nom aux enfants qui suçaient encore la mamelle. Elles les berçaient avec les romances des Zégris et des Abencerages. Tous les cinq jours on priait dans la mosquée, en se tournant vers Grenade. On invoquait Allah, afin qu’il rendit à ses élus cette terre de délices. En vain le pays des Lotophages offrait aux exilés ses fruits, ses eaux, sa verdure, son brillant soleil : loin des Tours vermeilles [Tours du palais de Grenade. (N.d.A.)] , il n’y avait ni fruits agréables, ni fontaines limpides, ni fraîche verdure, ni soleil digne d’être regardé. Si l’on montrait à quelque banni les plaines de la Bagrada, il secouait la tête, et s’écriait en soupirant :  » Grenade ! « 

Les Abencerages surtout conservaient le plus tendre et le plus fidèle souvenir de la patrie. Ils avaient quitté avec un mortel regret le théâtre de leur gloire et les bords qu’ils firent si souvent retentir de ce cri d’armes :  » Honneur et amour.  » Ne pouvant plus lever la lance dans les déserts ni se couvrir du casque dans une colonie de laboureurs, ils s’étaient consacrés à l’étude des simples, profession estimée chez les Arabes à l’égal du métier des armes. Ainsi cette race de guerriers qui jadis faisait des blessures s’occupait maintenant de l’art de les guérir. En cela elle avait retenu quelque chose de son premier génie, car les chevaliers pansaient souvent eux-mêmes les plaies de l’ennemi qu’ils avaient abattu.

La cabane de cette famille, qui jadis eut des palais, n’était point placée dans le hameau des autres exilés, au pied de la montagne du Mamelife ; elle était bâtie parmi les débris mêmes de Carthage, au bord de la mer, dans l’endroit où saint Louis mourut sur la cendre et où l’on voit aujourd’hui un ermitage mahométan. Aux murailles de la cabane étaient attachés des boucliers de peau de lion, qui portaient empreintes sur un champ d’azur deux figures de sauvages brisant une ville avec une massue. Autour de cette devise on lisait ces mots :  » C’est peu de chose !  » armes et devise des Abencerages. Des lances ornées de pennons blancs et. bleus, des alburnos, des casaques de satin tailladé, étaient rangés auprès des boucliers et brillaient au milieu des cimeterres et des poignards. On voyait encore suspendus çà et là des gantelets, des mors enrichis de pierreries, de larges étriers d’argent, de longues épées dont le fourreau avait été brodé par les mains des princesses, et des éperons d’or que les Yseult, les Genièvre, les Oriane, chaussèrent jadis à de vaillants chevaliers.

Sur des tables, au pied de ces trophées de la gloire, étaient posés des trophées d’une vie pacifique ; c’étaient des plantes cueillies sur les sommets de l’Atlas et dans le désert de Zaara ; plusieurs même avaient été apportées de la plaine de Grenade. Les unes étaient propres à soulager les maux du corps, les autres devaient étendre leur pouvoir jusque sur les chagrins de l’âme. Les Abencerages estimaient surtout celles qui servaient à calmer les vains regrets, à dissiper les folles illusions et ces espérances de bonheur toujours naissantes, toujours déçues. Malheureusement ces simples avaient des vertus opposées, et souvent le parfum d’une fleur de la patrie était comme une espèce de poison pour les illustres bannis.

Vingt-quatre ans s’étaient écoulés depuis la prise de Grenade. Dans ce court espace de temps quatorze Abencerages avaient péri par l’influence d’un nouveau climat, par les accidents d’une vie errante et surtout par le chagrin, qui mine sourdement les forces de l’homme. Un seul rejeton était l’espoir de cette maison fameuse. Aben-Hamet portait le nom de cet Abencerage qui fut accusé par les Zégris d’avoir séduit la sultane Alfaïma. Il réunissait en lui la beauté, la valeur, la courtoisie, la générosité de ses ancêtres, avec ce doux éclat et cette légère impression de tristesse que donne le malheur noblement supporté. Il n’avait que vingt-deux ans lorsqu’il perdit son père ; il résolut alors de faire un pèlerinage au pays de ses aïeux, afin de satisfaire au besoin de son cœur et d’accomplir un dessein qu’il cacha soigneusement à sa mère.

L'alhambra , célèbre palais nasride
L’alhambra , célèbre palais nasride

Il s’embarqua à l’échelle de Tunis ; un vent favorable le conduit à Carthagène, il descend du navire et prend aussitôt la route de Grenade : il s’annonçait comme un médecin arabe qui venait herboriser parmi les rochers de la Sierra- Nevada. Une mule paisible le portait lentement dans le pays où les Abencerages volaient jadis sur de belliqueux coursiers ; un guide marchait en avant, conduisant deux autres mules ornées de sonnettes et de touffes de laine de diverses couleurs. Aben-Hamet traversa les grandes bruyères et les bois de palmiers du royaume de Murcie : à la vieillesse de ces palmiers il jugea qu’ils devaient avoir été plantés par ses pères, et son cœur fut pénétré de regrets. Là s’élevait une tour où veillait la sentinelle au temps de la guerre des Maures et des chrétiens ; ici se montrait une ruine dont l’architecture annonçait une origine mauresque, autre sujet de douleur pour l’Abencerage ! Il descendait de sa mule, et, sous prétexte de chercher des plantes, il se cachait un moment dans ces débris, pour donner un libre cours à ses larmes. Il reprenait ensuite sa route en rêvant au bruit des sonnettes de la caravane et au chant monotone de son guide. Celui-ci n’interrompait sa longue romance que pour encourager ses mules, en leur donnant le nom de belles et de valeureuses , ou pour les gourmander, en les appelant paresseuses et obstinées .

Des troupeaux de moutons qu’un berger conduisait comme une armée dans des plaines jaunes et incultes, quelques voyageurs solitaires, loin de répandre la vie sur le chemin, ne servaient qu’à le faire paraître plus triste et plus désert. Ces voyageurs portaient tous une épée à la ceinture ; ils étaient enveloppés dans un manteau et un large chapeau rabattu leur couvrait à demi le visage. Ils saluaient en passant Aben-Hamet, qui ne distinguait dans ce noble salut que le nom de Dieu , de seigneur et de chevalier . Le soir, à la venta , l’Abencerage prenait sa place au milieu des étrangers, sans être importuné de leur curiosité indiscrète. On ne lui parlait point, on ne le questionnait point; son turban, sa robe, ses armes, n’excitaient aucun mouvement. Puisque Allah avait voulu que les Maures d’Espagne perdissent leur belle patrie, Aben-Hamet ne pouvait s’empêcher d’en estimer les graves conquérants.

Des émotions encore plus vives attendaient l’Abencerage au terme de sa course. Grenade est bâtie au pied de la Sierra Nevada, sur deux hautes collines que sépare une profonde vallée. Les maisons placées sur la pente des coteaux, dans l’enfoncement de la vallée, donnent à la ville l’air et la forme d’une grenade entrouverte, d’où lui est venu son nom. Deux rivières, le Xénil et le Douro, dont l’une roule des paillettes d’or et l’autre des sables d’argent, lavent le pied des collines, se réunissent et serpentent ensuite au milieu d’une plaine charmante appelée la Véga. Cette plaine, que domine Grenade, est couverte de vignes, de grenadiers, de figuiers, de mûriers, d’orangers ; elle est entourée par des montagnes d’une forme et d’une couleur admirables. Un ciel enchanté, un air pur et délicieux, portent dans l’âme une langueur secrète dont le voyageur qui ne fait que passer a même de la peine à se défendre. On sent que dans ce pays les tendres passions auraient promptement étouffé les passions héroïques, si l’amour, pour être véritable, n’avait pas toujours besoin d’être accompagné de la gloire.

Lorsque Aben-Hamet découvrit le faite des premiers édifices de Grenade, le cœur lui battit avec tant de violence qu’il fut obligé d’arrêter sa mule. Il croisa les bras sur sa poitrine, et, les yeux attachés sur la ville sacrée, il resta muet et immobile. Le guide s’arrêta à son tour, et comme tous les sentiments élevés sont aisément compris d’un Espagnol, il parut touché et devina que le Maure revoyait son ancienne patrie. L’Abencerage rompit enfin le silence.

 » Guide, s’écria-t-il, sois heureux ! ne me cache point la vérité, car le calme régnait dans les flots le jour de ta naissance et la lune entrait dans son croissant. Quelles sont ces tours qui brillent comme des étoiles au-dessus d’une verte forêt ?

 » C’est l’Alhambra,  » répond le guide.

 » Et cet autre château sur cette autre colline ?  » dit Aben-Hamet.

 » C’est le Généralife, répliqua l’Espagnol. Il y a dans ce château un jardin planté de myrtes où l’on prétend qu’Abencerage fut surpris avec la sultane Alfaïma. Plus loin vous voyez l’Albaïzyn, et plus près de nous les Tours vermeilles. « 

Chaque mot du guide perçait le cœur d’Aben-Hamet. Qu’il est cruel d’avoir recours à des étrangers pour apprendre à connaître les monuments de ses pères et de se faire raconter par des indifférents l’histoire de sa famille et de ses amis ! Le guide, mettant fin aux réflexions d’Aben-Hamet, s’écria :  » Marchons, seigneur Maure, marchons, Dieu l’a voulu ! Prenez courage ! François Ier, n’est- il pas aujourd’hui même prisonnier dans notre Madrid ? Dieu l’a voulu.  » Il ôta son chapeau, fit un grand signe de croix et frappa ses mules. L’Abencerage, pressant la sienne à son tour, s’écria :  » C’était écrit [Expression que les musulmans ont sans cesse à la bouche et qu’ils appliquent à la plupart des événements de la vie. (N.d.A.)] ;  » et ils descendirent vers Grenade.

Ils passèrent près du gros frêne célèbre par le combat de Muça et du grand maître de Calatrava, sous le dernier roi de Grenade. Ils firent le tour de la promenade Alaméida, et pénétrèrent dans la cité par la porte d’Elvire. Ils remontèrent le Rambla, et arrivèrent bientôt sur une place qu’environnaient de toutes parts des maisons d’architecture moresque. Un kan était ouvert sur cette place pour les Maures d’Afrique, que le commerce de soies de la Véga attirait en foule à Grenade. Ce fut là que le guide conduisit Aben-Hamet.

Une des courts des palais nasrides de l'alhambra   au temps du sultanat  (peint en  1876)
Une des courts des palais nasrides de l’alhambra au temps du sultanat (peint en 1876)

L’Abencerage était trop agité pour goûter un peu de repos dans sa nouvelle demeure ; la patrie le tourmentait. Ne pouvant résister aux sentiments qui troublaient son cœur, il sortit au milieu de la nuit pour errer dans les rues de Grenade. Il essayait de reconnaître avec ses yeux ou ses mains quelques-uns des monuments que les vieillards lui avaient si souvent décrits. Peut-être que ce haut édifice dont il entrevoyait les murs à travers les ténèbres était autrefois la demeure des Abencerages ; peut-être était-ce sur cette place solitaire que se donnaient ces fêtes qui portèrent la gloire de Grenade jusqu’aux nues. Là passaient les quadrilles superbement vêtus de brocart, là s’avançaient les galères chargées d’armes et de fleurs, les dragons qui lançaient des feux et qui recélaient dans leurs flancs d’illustres guerriers, ingénieuses inventions du plaisir et de la galanterie.

Mais, hélas ! au lieu du son des anafins, du bruit des trompettes et des chants d’amour, un silence profond régnait autour d’Aben-Hamet. Cette ville muette avait changé d’habitants, et les vainqueurs reposaient sur la couche des vaincus.  » Ils dorment donc, ces fiers Espagnols, s’écriait le jeune Maure indigné, sous ces toits dont ils ont exilé mes aïeux ! Et moi, Abencerage, je veille inconnu, solitaire, délaissé, à la porte du palais de mes pères ! « 

Aben-Hamet réfléchissait alors sur les destinées humaines, sur les vicissitudes de la fortune, sur la chute des empires, sur cette Grenade enfin, surprise par ses ennemis au milieu des plaisirs et changeant tout à coup ses guirlandes de fleurs contre des chaînes ; il lui semblait voir ses citoyens abandonnant leurs foyers en habits de fête, comme des convives qui, dans le désordre de leur parure, sont tout à coup chassés de la salle du festin par un incendie.

Toutes ces images, toutes ces pensées, se pressaient dans l’âme d’Aben-Hamet ; plein de douleur et de regret, il songeait surtout à exécuter le projet qui l’avait amené à Grenade : le jour le surprit. L’Abencerage s’était égaré : il se trouvait loin du kan, dans un faubourg écarté de la ville. Tout dormait, aucun bruit ne troublait le silence des rues ; les portes et les fenêtres des maisons étaient fermées : seulement la voix du coq proclamait dans l’habitation du pauvre le retour des peines et des travaux.

Après avoir erré longtemps sans pouvoir retrouver sa route, Aben-Hamet entendit une porte s’ouvrir. Il vit sortir une jeune femme, vêtue à peu près comme ces reines gothiques sculptées sur les monuments de nos anciennes abbayes. Son corset noir, garni de jais, serrait sa taille élégante ; son jupon court, étroit et sans plis, découvrait une jambe fine et un pied charmant ; une mantille également noire était jetée sur sa tête ; elle tenait avec sa main gauche cette mantille croisée et fermée comme une guimpe au-dessous de son menton, de sorte que l’on n’apercevait de tout son visage que ses grands yeux et sa bouche de rose. Une duègne accompagnait ses pas ; un page portait devant elle un livre d’église ; deux varlets, parés de ses couleurs, suivaient à quelque distance la belle inconnue : elle se rendait à la prière matinale, que les tintements d’une cloche annonçaient dans un monastère voisin.

Aben-Hamet crut voir l’ange Israfil ou la plus jeune des houris. L’Espagnole, non moins surprise, regardait l’Abencerage, dont le turban, la robe et les armes embellissaient encore la noble figure. Revenue de son premier étonnement, elle fit signe à l’étranger de s’approcher avec une grâce et une liberté particulières aux femmes de ce pays.  » Seigneur Maure, lui dit-elle, vous paraissez nouvellement arrivé à Grenade : vous seriez-vous égaré ? « 

 » Sultane des fleurs, répondit Aben-Hamet, délices des yeux des hommes, ô esclave chrétienne, plus belle que les vierges de la Géorgie, tu l’as deviné ! je suis étranger dans cette ville : perdu au milieu de ces palais, je n’ai pu retrouver le kan des Maures. Que Mahomet touche ton cœur et récompense ton hospitalité ! « 

 » Les Maures sont renommés pour leur galanterie, reprit l’Espagnole avec le plus doux sourire, mais je ne suis ni sultane des fleurs, ni esclave, ni contente d’être recommandée à Mahomet. Suivez-moi, seigneur chevalier, je vais vous conduire au kan des Maures. « 

Elle marcha légèrement devant l’Abencerage, le mena jusqu’à la porte du kan, le lui montra de la main, passa derrière un palais, et disparut.

A quoi tient donc le repos de la vie ! La patrie n’occupe plus seule et tout entière l’âme d’Aben-Hamet : Grenade a cessé d’être pour lui déserte, abandonnée, veuve, solitaire ; elle est plus chère que jamais à son cœur, mais c’est un prestige nouveau qui embellit ses ruines ; au souvenir des aïeux se mêle à présent un autre charme. Aben-Hamet a découvert le cimetière où reposent les cendres des Abencerages ; mais en priant, mais en se prosternant, mais en versant des larmes filiales, il songe que la jeune Espagnole a passé quelquefois sur ces tombeaux, et il ne trouve plus ses ancêtres si malheureux..

C’est en vain qu’il ne veut s’occuper que de son pèlerinage au pays de ses pères

c’est en vain qu’il parcourt les coteaux du Douro et du Xénil, pour y

recueillir des plantes au lever de l’aurore : la fleur qu’il cherche maintenant, c’est la belle chrétienne. Que d’inutiles efforts il a déjà tentés pour retrouver le palais de son enchanteresse ! Que de fois il a essayé de repasser par les chemins que lui fit parcourir son divin guide ! Que de fois il à cru reconnaître le son de cette cloche, le chant de ce coq qu’il entendit près de la demeure de l’Espagnole ! Trompé par des bruits pareils, il court aussitôt de ce côté et le palais magique ne s’offre point à ses regards ! Souvent encore le vêtement uniforme des femmes de Grenade lui donnait un moment d’espoir : de loin toutes les chrétiennes ressemblaient à la maîtresse de son cœur ; de près, pas une n’avait sa beauté ou sa grâce. Aben-Hamet avait enfin parcouru les églises pour découvrir l’étrangère ; il avait même pénétré jusqu’à la tombe de Ferdinand et d’Isabelle, mais c’était aussi le plus grand sacrifice qu’il eût jusque alors fait à l’amour.

Le sultan de la dynastie arabe des Nasride Abu Abd'Allah dit Boabdil
Le sultan de la dynastie arabe des Nasride Abu Abd’Allah dit Boabdil

Un jour il herborisait dans la vallée du Douro. Le coteau du midi soutenait sur sa pente fleurie les murailles de l’Alhambra et les jardins du Généralife ; la colline du nord était décorée par l’Albaïzyn, par de riants vergers et par des grottes qu’habitait un peuple nombreux. A l’extrémité occidentale de la vallée on découvrait les clochers de Grenade, qui s’élevaient en groupe du milieu des chênes verts et des cyprès. A l’autre extrémité, vers l’orient, l’oeil rencontrait sur des pointes de rochers des couvents, des ermitages, quelques ruines de l’ancienne Illibérie, et dans le lointain les sommets de la Sierra- Nevada. Le Douro roulait au milieu du vallon et présentait le long de son cours de frais moulins, de bruyantes cascades, les arches brisées d’un aqueduc romain et les restes d’un pont du temps des Maures.

Aben-Hamet n’était plus ni assez infortuné, ni assez heureux, pour bien goûter le charme de la solitude : il parcourait avec distraction et indifférence ces bords enchantés. En marchant à l’aventure, il suivit une allée d’arbres qui circulait sur la pente du coteau de l’Albaïzyn. Une maison de campagne, environnée d’un bocage, s’offrit bientôt à ses yeux : en approchant du bocage, il entendît les sons d’une voix et d’une guitare. Entre la voix, les traits et les regards d’une femme, il y a des rapports qui ne trompent jamais un homme que l’amour possède.  » C’est ma houri !  » dit Aben-Hamet ; et il écoute, le cœur palpitant : au nom des Abencerages plusieurs fois répété, son cœur bat encore plus vite. L’inconnue chantait une romance castillane qui retraçait l’histoire des Abencerages et des Zégris. Aben-Hamet ne peut plus résister à son émotion ; il s’élance à travers une haie de myrtes et tombe au milieu d’une troupe de jeunes femmes effrayées qui fuient en poussant des cris. L’Espagnole, qui venait de chanter et qui tenait encore la guitare, s’écrie :  » C’est le seigneur maure !  » Et elle rappelle ses compagnes.  » Favorite des Génies, dit l’Abencerage, je te cherchais comme l’Arabe cherche une source dans l’ardeur du midi ; j’ai entendu les sons de ta guitare, tu célébrais les héros de mon pays, je t’ai devinée à la beauté de tes accents, et j’apporte à tes pieds le cœur d’Aben- Hamet. « 

 » Et moi, répondit dona Blanca, c’était en pensant à vous que je redisais la romance des Abencerages. Depuis que je vous ai vu, je me suis figuré que ces chevaliers maures vous ressemblaient. « 

Une légère rougeur monta au front de Blanca en prononçant ces mots. Aben-Hamet se sentit prêt à tomber aux genoux de la jeune chrétienne, à lui déclarer qu’il était le dernier Abencerage ; mais un reste de prudence le retint ; il craignit que son nom, trop fameux à Grenade, ne donnât des inquiétudes au gouverneur. La guerre des Morisques était à peine terminée, et la présence d’un Abencerage dans ce moment pouvait inspirer aux Espagnols de justes craintes. Ce n’est pas qu’Aben-Hamet s’effrayât d’aucun péril, mais il frémissait à la pensée d’être obligé de s’éloigner pour jamais de la fille de don Rodrigue.

Dona Blanca descendait d’une famille qui tirait son origine du Cid de Bivar et de Chimène, fille du comte Gomez de Gormas. La postérité du vainqueur de Valence la Belle tomba, par l’ingratitude de la cour de Castille, dans une extrême pauvreté, on crut même pendant plusieurs siècles qu’elle s’était éteinte, tant elle devint obscure. Mais, vers le temps de la conquête de Grenade, un dernier rejeton de la race des Bivar, l’aïeul de Blanca, se fit reconnaître moins encore à ses titres qu’à l’éclat de sa valeur. Après l’expulsion des infidèles, Ferdinand donna au descendant du Cid les biens de plusieurs familles maures et le créa duc de Santa-Fé. Le nouveau duc fixa sa demeure à Grenade, et mourut jeune encore, laissant un fils unique déjà marié, don Rodrigue, père de Blanca.

Dona Thérésa de Xérès, femme de don Rodrigue, mit au jour un fils qui reçut à sa naissance le nom de Rodrigue, comme tous ses aïeux, mais que l’on appela don Carlos pour le distinguer de son père. Les grands événements que don Carlos eut sous les yeux dès sa plus tendre jeunesse, les périls auxquels il fut exposé presque au sortir de l’enfance, ne firent que rendre plus grave et plus rigide un caractère naturellement porté à l’austérité. Don Carlos comptait à peine quatorze ans lorsqu’il suivit Cortez au Mexique : il avait supporté tous les dangers, il avait été témoin de toutes les horreurs de cette étonnante aventure

il avait assisté à la chute du dernier roi d’un monde jusque alors inconnu.

Trois ans après cette catastrophe, don Carlos s’était trouvé en Europe à la bataille de Pavie, comme pour voir l’honneur et la vaillance couronnés succomber sous les coups de la fortune. L’aspect d’un nouvel univers, de longs voyages sur des mers non encore parcourues, le spectacle des révolutions et des vicissitudes du sort, avaient fortement ébranlé l’imagination religieuse et mélancolique de don Carlos : il était entré dans l’ordre chevaleresque de Calatrava, et, renonçant au mariage malgré les prières de don Rodrigue, il destinait tous ses biens à sa sœur.

Blanca de Bivar, sœur unique de don Carlos et beaucoup plus jeune que lui, était l’idole de son père : elle avait perdu sa mère, et elle entrait dans sa dix-huitième année lorsque Aben-Hamet parut à Grenade. Tout était séduction dans cette femme enchanteresse ; sa voix était ravissante, sa danse plus légère que le zéphyr ; tantôt elle se plaisait à guider un char comme Armide, tantôt elle volait sur le dos du plus rapide coursier d’Andalousie, comme ces fées charmantes qui apparaissaient à Tristan et à Galaor dans les forêts. Athènes l’eût prise pour Aspasie et Paris pour Diane de Poitiers, qui commençait à briller à la cour. Mais avec les charmes d’une Française elle avait les passions d’une Espagnole, et sa coquetterie naturelle n’ôtait rien à la sûreté, à la constance, à la force, à l’élévation des sentiments de son cœur.

La court nasride
La court nasride

Aux cris qu’avaient poussés les jeunes Espagnoles lorsque Aben-Hamet s’était élancé dans le bocage, don Rodrigue était accouru.  » Mon père, dit Blanca, voilà le seigneur maure dont je vous ai parlé. Il m’a entendue chanter, il m’a reconnue ; il est entré dans le jardin pour me remercier de lui avoir enseigné sa route. « 

Le duc de Santa-Fé reçut l’Abencerage avec la politesse grave et pourtant naïve des Espagnols. On ne remarque chez cette nation aucun de ces airs serviles, aucun de ces tours de phrase qui annoncent l’abjection des pensées et la dégradation de l’âme. La langue du grand seigneur et du paysan est la même, le salut le même, les compliments, les habitudes, les usages, sont les mêmes. Autant la confiance et la générosité de ce peuple envers les étrangers sont sans bornes, autant sa vengeance est terrible quand on le trahit. D’un courage héroïque, d’une patience à toute épreuve, incapable de céder à la mauvaise fortune, il faut qu’il la dompte ou qu’il en soit écrasé. Il a peu de ce qu’on appelle esprit ; mais les passions exaltées lui tiennent lieu de cette lumière qui vient de la finesse et de l’abondance des idées. Un Espagnol qui passe le jour sans parler, qui n’a rien vu, qui ne se soucie de rien voir, qui n’a rien lu, rien étudié, rien comparé, trouvera dans la grandeur de ses résolutions les ressources nécessaires au moment de l’adversité.

C’était le jour de la naissance de don Rodrigue, et Blanca donnait à son père une tertullia , ou petite fête, dans cette charmante solitude. Le duc de Santa- Fé invita Aben-Hamet à s’asseoir au milieu des jeunes femmes, qui s’amusaient du turban et de la robe de l’étranger. On apporta des carreaux de velours, et l’Abencerage se reposa sur ces carreaux à la façon des Maures. On lui fit des questions sur son pays et sur ses aventures ; il y répondit avec esprit et gaieté. Il parlait le castillan le plus pur ; on aurait pu le prendre pour un Espagnol, s’il n’eût presque toujours dit toi au lieu de vous. Ce mot avait quelque chose de si doux dans sa bouche, que Blanca ne pouvait se défendre d’un secret dépit lorsqu’il s’adressait à l’une de ses compagnes.

De nombreux serviteurs parurent : ils portaient le chocolat, les pâtes de fruits et les petits pains de sucre de Malaga, blancs comme la neige, poreux et légers comme des éponges. Après le refresco , on pria Blanca d’exécuter une de ces danses de caractère où elle surpassait les plus habiles gitanas. Elle fut obligée de céder aux veux de ses amies. Aben-Hamet avait gardé le silence, mais ses regards suppliants parlaient au défaut de sa bouche. Blanca choisit une Zambra, danse expressive que les Espagnols ont empruntée des Maures.

Une des jeunes femmes commence à jouer sur la guitare l’air de la danse étrangère. La fille de don Rodrigue ôte son voile et attache à ses mains blanches des castagnettes de bois d’ébène. Ses cheveux noirs tombent en boucles sur son cou d’albâtre ; sa bouche et ses yeux sourient de concert ; son teint est animé par le mouvement de son cœur. Tout à coup elle fait retentir le bruyant ébène, frappe trois fois la mesure, entonne le chant de la Zambra et, mêlant sa voix au son de la guitare, elle part comme un éclair.

Quelle variété dans ses pas ! quelle élégance dans ses attitudes ! Tantôt elle lève ses bras avec vivacité, tantôt elle les laisse retomber avec mollesse. Quelquefois elle s’élance comme enivrée de plaisir et se retire comme accablée de douleur. Elle tourne la tête, semble appeler quelqu’un d’invisible, tend modestement une joue vermeille au baiser d’un nouvel époux, fuit honteuse, revient brillante et consolée, marche d’un pas noble et presque guerrier, puis voltige de nouveau sur le gazon. L’harmonie de ses pas, de ses chants et des sons de sa guitare était parfaite. La voix de Blanca, légèrement voilée, avait cette sorte d’accent qui remue les passions jusqu’au fond de l’âme. La musique espagnole, composée de soupirs et de mouvements vifs, de refrains tristes, de chants subitement arrêtés, offre un singulier mélange de gaieté et de mélancolie. Cette musique et cette danse fixèrent sans retour le destin du dernier Abencerage : elles auraient suffi pour troubler un cœur moins malade que le sien.

On retourna le soir à Grenade par la vallée du Douro. Don Rodrigue, charmé des manières nobles et polies d’Aben-Hamet, ne voulut point se séparer de lui qu’il ne lui eût promis de venir souvent amuser Blanca des merveilleux récits de l’Orient. Le Maure, au comble de ses vœux, accepta l’invitation du duc de Santa-Fé, et dès le lendemain il se rendit au palais où respirait celle qu’il aimait plus que la lumière du jour.

Blanca se trouva bientôt engagée dans une passion profonde par l’impossibilité même où elle crut être d’éprouver jamais cette passion. Aimer un infidèle, un Maure, un inconnu, lui paraissait une chose si étrange, qu’elle ne prit aucune précaution contre le mal qui commençait à se glisser dans ses veines ; mais aussitôt qu’elle en reconnut les atteintes, elle accepta ce mal en véritable Espagnole. Les périls et les chagrins qu’elle prévit ne la firent point reculer au bord de l’abîme, ni délibérer longtemps avec son cœur. Elle se dit :  » Qu’Aben-Hamet soit chrétien, qu’il m’aime, et je le suis au bout de la terre. « 

L’Abencerage ressentait de son côté toute la puissance d’une passion irrésistible : il ne vivait plus que pour Blanca. Il ne s’occupait plus des projets qui l’avaient amené à Grenade ; il lui était facile d’obtenir des éclaircissements qu’il était venu chercher, mais tout autre intérêt que celui de son amour s’était évanoui à ses yeux. Il redoutait même des lumières qui auraient pu apporter des changements dans sa vie. Il ne demandait rien, il ne voulait rien connaître, il se disait :  » Que Blanca soit musulmane, qu’elle m’aime, et je la sers jusqu’à mon dernier soupir. « 

Aben-Hamet et Blanca, ainsi fixés dans leur résolution, n’attendaient que le moment de se découvrir leurs sentiments. On était alors dans les plus beaux jours de l’année.  » Vous n’avez point encore vu l’Alhambra, dit la fille du duc de Santa-Fé à l’Abencerage. Si j’en crois quelques paroles qui vous sont échappées, votre famille est originaire de Grenade. Peut-être serez-vous bien aise de visiter le palais de vos anciens rois ? Je veux moi-même ce soir vous servir de guide. « 

Aben-Hamet jura par le prophète que jamais promenade ne pouvait lui être plus agréable.

L’heure fixée pour le pèlerinage de l’Alhambra étant arrivée, la fille de don Rodrigue monta sur une haquenée blanche accoutumée à gravir les rochers comme un chevreuil. Aben-Hamet accompagnait la brillante Espagnole sur un cheval andalou équipé à la manière des Turcs. Dans la course rapide du jeune Maure, sa robe de pourpre s’enflait derrière lui, son sabre recourbé retentissait sur la selle élevée et le vent agitait l’aigrette dont son turban était surmonté. Le peuple, charmé de sa bonne grâce, disait en le regardant passer :  » C’est un prince infidèle que dona Blanca va convertir. « 

Ils suivirent d’abord une longue rue qui portait encore le nom d’une illustre famille maure ; cette rue aboutissait à l’enceinte extérieure de l’Alhambra. Ils traversèrent ensuite un bois d’ormeaux, arrivèrent à une fontaine, et se trouvèrent bientôt devant l’enceinte intérieure du palais de Boabdil. Dans une muraille flanquée de tours et surmontée de créneaux s’ouvrait une porte appelée la Porte du Jugement . Ils franchirent cette première porte, et s’avancèrent par un chemin étroit qui serpentait entre de hauts murs et des masures à demi ruinées. Ce chemin les conduisit à la place des Algibes, près de laquelle Charles-Quint faisait alors élever un palais. De là, tournant vers le nord, ils s’arrêtèrent dans une cour déserte, au pied d’un mur sans ornements et dégradé par les âges. Aben-Hamet, sautant légèrement à terre, offrit la main à Blanca pour descendre de sa mule. Les serviteurs frappèrent à une porte abandonnée dont l’herbe cachait le seuil : la porte s’ouvrit et laissa voir tout à coup les réduits secrets de l’Alhambra.

Tous les charmes, tous les regrets de la patrie, mêlés aux prestiges de l’amour, saisirent le cœur du dernier Abencerage. Immobile et muet, il plongeait des regards étonnés dans cette habitation des Génies : il croyait être transporté à l’entrée d’un de ces palais dont on lit la description dans les contes arabes. De légères galeries, des canaux de marbre blanc bordés de citronniers et d’orangers en fleur, des fontaines, des cours solitaires, s’offraient de toutes parts aux yeux d’Aben-Hamet, et à travers les voûtes allongées des portiques il apercevait d’autres labyrinthes et de nouveaux enchantements. L’azur du plus beau ciel se montrait entre des colonnes qui soutenaient une chaîne d’arceaux gothiques. Les murs, chargés d’arabesques, imitaient à la vue ces étoffes de l’Orient que brode dans l’ennui du harem le caprice d’une femme esclave. Quelque chose de voluptueux, de religieux et de guerrier semblait respirer dans ce magique édifice, espèce de cloître de l’amour, retraite mystérieuse où les rois maures goûtaient tous les plaisirs et oubliaient tous les devoirs de la vie.

Après quelques instants de surprise et de silence, les deux amants entrèrent dans ce séjour de la puissance évanouie et des félicités passées. Ils firent d’abord le tour de la salle des Mésucar, au milieu du parfum des fleurs et de la fraîcheur des eaux. Ils pénétrèrent ensuite dans la cour des Lions. L’émotion d’aben-hamet augmentait à chaque pas.  » Si tu ne remplissais mon âme de délices, dit-il à Blanca, avec quel chagrin me verrais-je obligé de te demander, à toi Espagnole, l’histoire de ces demeures ! Ah ! ces lieux sont faits pour servir de retraite au bonheur, et moi… ! « 

Aben-Hamet aperçut le nom de Boabdil enchâssé dans des mosaïques.  » O mou roi ! s’écria-t-il, qu’es-tu devenu ? Où te trouverai-je dans ton Alhambra désert ?  » Et les larmes de la fidélité, de la loyauté et de l’honneur couvraient les yeux du jeune Maure.  » Vos anciens maîtres dit Blanca, ou plutôt les rois de vos pères étaient des ingrats. – Qu’importe ? repartit l’Abencerage : ils ont été malheureux ! « 

L'armée Nasride au combat
L’armée Nasride au combat

Comme il prononçait ces mots, Blanca le conduisit dans un cabinet qui semblait être le sanctuaire même du temple de l’Amour. Rien n’égalait l’élégance de cet asile : la voûte entière, peinte d’azur et d’or et composée d’arabesques découpées à jour, laissait passer la lumière comme à travers un tissu de fleurs. Une fontaine jaillissait au milieu de l’édifice, et ses eaux, retombant en rosée, étaient recueillies dans une conque d’albâtre.  » Aben-Hamet, dit la fille du duc de Santa-Fé, regardez bien cette fontaine : elle reçut les têtes défigurées des Abencerages. Vous voyez encore sur le marbre la tache du sang des infortunés que Boabdil sacrifia à ses soupçons. C’est ainsi qu’on traite dans votre pays les hommes qui séduisent les femmes crédules. « 

Aben-Hamet n’écoutait plus Blanca ; il s’était prosterné et baisait avec respect la trace du sang de ses ancêtres. Il se relève et s’écrie :  » O Blanca ! je jure par le sang de ces chevaliers de t’aimer avec la constance, la fidélité et l’ardeur d’un Abencerage. « 

 » Vous m’aimez donc ?  » repartit Blanca en joignant ses deux belles mains et levant ses regards au ciel.  » Mais songez-vous que vous êtes un infidèle, un Maure, un ennemi, et que je suis chrétienne et Espagnole ? « 

 » O saint prophète ! dit Aben-Hamet, soyez témoin de mes serments !…  » Blanca l’interrompant :  » Quelle foi voulez-vous que j’ajoute aux serments d’un persécuteur de mon Dieu ? Savez-vous si je vous aime ? Qui vous a donné l’assurance de me tenir un pareil langage ? « 

Aben-Hamet, consterné, répondit :  » Il est vrai, je ne suis que ton esclave ; tu ne m’as pas choisi pour ton chevalier. « 

 » Maure, dit Blanca, laisse là la ruse ; tu as vu dans mes regards que je t’aimais ; ma folie pour toi passe toute mesure ; sois chrétien, et rien ne pourra m’empêcher d’être à toi. Mais si la fille du duc de Santa-Fé ose te parler avec cette franchise, tu peux juger par cela même qu’elle saura se vaincre et que jamais un ennemi des chrétiens n’aura aucun droit sur elle. « 

Aben-Hamet, dans un transport de passion, saisit les mains de Blanca, les posa sur son turban et ensuite sur son cœur.  » Allah est puissant, s’écria-t-il, et Aben-Hamet est heureux ! O Mahomet ! que cette chrétienne connaisse ta loi, et rien ne pourra…  » –  » Tu blasphèmes, dit Blanca : sortons d’ici ! « 

Elle s’appuya sur le bras du Maure, et s’approcha de la fontaine des Douze- Lions, qui donne son nom à l’une des cours de l’Albambra :  » Etranger, dit la naïve Espagnole, quand je regarde ta robe, ton turban, tes armes, et que je songe à nos amours, je crois voir l’ombre du bel Abencerage se promenant dans cette retraite abandonnée avec l’infortunée Alfaïma. Explique-moi l’inscription arabe gravée sur le marbre de cette fontaine. « 

Aben-Hamet lut ces mots [Cette inscription existe avec quelques autres. Il est inutile de répéter que j’ai fait cette description de l’Alhambra sur les lieux mêmes. (N.d.A.)] :

La belle princesse qui se promène couverte de perles dans son jardin en augmente si prodigieusement la beauté … Le reste de l’inscription était effacé.

 » C’est pour toi qu’elle a été faite, cette inscription, dit Aben-Hamet. Sultane aimée, ces palais n’ont jamais été aussi beaux dans leur jeunesse qu’ils le sont aujourd’hui dans leurs ruines. Ecoute le bruit des fontaines dont la mousse a détourné les eaux ; regarde les jardins qui se montrent à travers ces arcades à demi tombées ; contemple l’astre du jour qui se couche par delà tous ces portiques : qu’il est doux d’errer avec toi dans ces lieux ! Tes paroles embaument ces retraites, comme les roses de l’hymen. Avec quel charme je reconnais dans ton langage quelques accents de la langue de mes pères ! Le seul frémissement de ta robe sur ces marbres me fait tressaillir. L’air n’est parfumé que parce qu’il a touché ta chevelure. Tu es belle comme le Génie de ma patrie au milieu de ces débris. Mais Aben-Hamet peut-il espérer de fixer ton cœur ? Qu’est-il auprès de toi ? Il a parcouru les montagnes avec son père ; il connaît les plantes du désert… hélas ! il n’en est pas une seule qui pût le guérir de la blessure que tu lui as faite ! Il porte des armes, mais il n’est point chevalier. Je me disais autrefois : L’eau de la mer qui dort à l’abri dans le creux du rocher est tranquille et muette, tandis que tout auprès la grande mer est agitée et bruyante. Aben-Hamet ! ainsi sera ta vie, silencieuse, paisible, ignorée dans un coin de terre inconnu, tandis que la cour du sultan est bouleversée par les orages. Je me disais cela, jeune chrétienne, et tu m’as prouvé que la tempête peut aussi troubler la goutte d’eau dans le creux du rocher. « 

Blanca écoutait avec ravissement ce langage nouveau pour elle, et dont le tour oriental semblait si bien convenir à la demeure des Fées, qu’elle parcourait avec son amant. L’amour pénétrait dans son cœur de toutes parts ; elle sentait chanceler ses genoux, elle était obligée de s’appuyer plus fortement sur le bras de son guide. Aben-Hamet soutenait le doux fardeau, et répétait en marchant :  » Ah ! que ne suis-je un brillant Abencerage ! « 

 » Tu me plairais moins, dit Blanca, car je serais plus tourmentée : reste obscur et vis pour moi. Souvent un chevalier célèbre oublie l’amour pour la renommée. « 

 » Tu n’aurais pas ce danger à craindre,  » répliqua vivement Aben-Hamet.

 » Et comment m’aimerais-tu donc si tu étais un Abencerage ?  » dit la descendante de Chimène.

 » Je t’aimerais, répondit le Maure, plus que la gloire et moins que l’honneur. « 

Le soleil était descendu sous l’horizon pendant la promenade des deux amants. Ils avaient parcouru tout l’Alhambra. Quels souvenirs offerts à la pensée d’Aben-Hamet ! Ici la sultane recevait par des soupiraux la fumée des parfums qu’on brûlait au-dessous d’elle. Là, dans cet asile écarté, elle se parait de tous les atours de l’Orient. Et c’était Blanca, c’était une femme adorée qui racontait ces détails au beau jeune homme qu’elle idolâtrait.

La lune, en se levant, répandit sa clarté douteuse dans les sanctuaires abandonnés et dans les parvis déserts de l’Alhambra. Ses blancs rayons dessinaient sur le gazon des parterres, sur les murs des salles, la dentelle d’une architecture aérienne, les cintres des cloîtres, l’ombre mobile des eaux jaillissantes et celle des arbustes balancés par le zéphyr. Le rossignol chantait dans un cyprès qui perçait les dômes d’une mosquée en ruine, et les échos répétaient ses plaintes. Aben-Hamet écrivit au clair de la lune le nom de Blanca sur le marbre de la salle des Deux-Sœurs : il traça ce nom en caractères arabes, afin que le voyageur eût un mystère de plus à deviner dans ce palais des mystères.

 » Maure, ces lieux sont cruels, dit Blanca : quittons ces lieux. Le destin de ma vie est fixé pour jamais. Retiens bien ces mots : Musulman, je suis ton amante sans espoir ; chrétien, je suis ton épouse fortunée. « 

Aben-Hamet répondit :  » Chrétienne, je suis ton esclave désolé ; musulmane, je suis ton époux glorieux. « 

Et ces nobles amants sortirent de ce dangereux palais.

La passion de Blanca s’augmenta de jour en jour, et celle d’Aben-Hamet s’accrut avec la même violence. Il était si enchanté d’être aimé pour lui seul, de ne devoir à aucune cause étrangère les sentiments qu’il inspirait, qu’il ne révéla point le secret de sa naissance à la fille du duc de Santa-Fé. Il se faisait un plaisir délicat de lui apprendre qu’il portait un nom illustre, le jour même où elle consentirait à lui donner sa main. Mais il fut tout à coup rappelé à Tunis

sa mère, atteinte d’un mal sans remède, voulait embrasser son fils et le bénir

avant d’abandonner la vie. Aben-Hamet se présente au palais de Blanca.  » Sultane, lui dit-il, ma mère va mourir. Elle me demande pour lui fermer les yeux. Me conserveras-tu ton amour ? « 

 » Tu me quittes, répondit Blanca pâlissante. Te reverrai-je jamais ? « 

 » Viens, dit Aben-Hamet. Je veux exiger de toi un serment, et t’en faire un que la mort seule pourra briser. Suis-moi. « 

Ils sortent ; ils arrivent à un cimetière qui fut jadis celui des Maures. On voyait encore çà et là de petites colonnes funèbres autour desquelles le sculpteur figura jadis un turban, mais les chrétiens avaient depuis remplacé ce turban par une croix. Aben-Hamet conduisit Blanca au pied de ces colonnes.

 » Blanca, dit-il, mes ancêtres reposent ici : je jure par leurs cendres de t’aimer jusqu’au jour où l’ange du jugement m’appellera au tribunal d’Allah. Je te promets de ne jamais engager mon cœur à une autre femme et de te prendre pour épouse aussitôt que tu connaîtras la sainte lumière du prophète. Chaque année, à cette époque, je reviendrai à Grenade pour voir si tu m’as gardé ta foi et si tu veux renoncer à tes erreurs. « 

 » Et moi, dit Blanca en larmes, je t’attendrai tous les ans ; je te conserverai jusqu’à mon dernier soupir la foi que je t’ai jurée, et je te recevrai pour époux lorsque le Dieu des chrétiens, plus puissant que ton amante, aura touché ton cœur infidèle. « 

Aben-Hamet part ; les vents l’emportent aux bords africains ; sa mère venait d’expirer. Il la pleure, il embrasse son cercueil. Les mois s’écoulent : tantôt errant parmi les ruines de Carthage, tantôt assis sur le tombeau de saint Louis, l’Abencerage exilé appelle le jour qui doit le ramener à Grenade. Ce jour se lève enfin : Aben-Hamet monte sur un vaisseau et fait tourner la proue vers Malaga. Avec quel transport, avec quelle joie mêlée de crainte il aperçut les premiers promontoires de l’Espagne ! Blanca l’attend-elle sur ces bords ? Se souvient-elle encore d’un pauvre Arabe qui ne cessa de l’adorer sous le palmier du désert ?

Les sultans de la dynastie arabe des Nasrides dans une fresque du palais de l'alhambra
Les sultans de la dynastie arabe des Nasrides dans une fresque du palais de l’alhambra

La fille du duc de Santa-Fé n’était point infidèle à ses serments. Elle avait prié son père de la conduire à Malaga. Du haut des montagnes qui bordaient la côte inhabitée, elle suivait des yeux les vaisseaux lointains et les voiles fugitives. Pendant la tempête, elle contemplait avec effroi la mer soulevée par les vents : elle aimait alors à se perdre dans les nuages, à s’exposer dans les passages dangereux, à se sentir baignée par les mêmes vagues, enlevé par le même tourbillon, qui menaçaient les jours d’Aben-Hamet. Quand elle voyait la mouette plaintive raser les flots avec ses grandes ailes recourbées et voler vers les rivages de l’Afrique, elle la chargeait de toutes ces paroles d’amour, de tous ces veux insensés qui sortent d’un cœur que la passion dévore.

Un jour qu’elle errait sur les grèves, elle aperçut une longue barque dont la proue élevée, le mat penché et la voile latine annonçaient l’élégant génie des Maures. Blanca court au port, et voit bientôt entrer le vaisseau barbaresque, qui faisait écumer l’onde sous la rapidité de sa course. Un Maure couvert de superbes habits se tenait debout sur la proue. Derrière lui deux esclaves noirs arrêtaient par le frein un cheval arabe dont les naseaux fumants et les crins épars annonçaient à la fois son naturel ardent et la frayeur que lui inspirait le bruit des vagues. La barque arrive, abaisse ses voiles, touche au mole, présente le flanc : le Maure s’élance sur la rive, qui retentit du son de ses armes. Les esclaves font sortir le coursier tigré comme un léopard, qui hennit et bondit de joie en retrouvant la terre. D’autres esclaves descendent doucement une corbeille où reposait une gazelle couchée parmi des feuilles de palmier. Ses jambes fines étaient attachées et ployées sous elle de peur qu’elles ne se fussent brisées dans les mouvements du vaisseau ; elle portait un collier de grains d’aloès, et sur une plaque d’or qui servaient à rejoindre les deux bouts du collier étaient gravés en arabe un nom et un talisman.

Blanca reconnaît Aben-Hamet : elle n’ose se trahir aux yeux de la foule, elle se retire et envoie Dorothée, une de ses femmes, avertir l’Abencerage qu’elle l’attend au palais des Maures. Aben-Hamet présentait en ce moment au gouverneur son firman, écrit en lettres d’azur sur un vélin précieux et renfermé dans un fourreau de soie. Dorothée s’approche, et conduit l’heureux Abencerage aux pieds de Blanca. Quels transports en se retrouvant tous deux fidèles ! quel bonheur de se revoir après avoir été si longtemps séparés ! Quels nouveaux serments de s’aimer toujours !

Les deux esclaves noirs amènent le cheval numide, qui, au lieu de selle, n’avait sur le dos qu’une peau de lion rattachée par une zone de pourpre. On apporte ensuite la gazelle.  » Sultane, dit Aben-Hamet, c’est un chevreuil de mon pays, presque aussi léger que toi.  » Blanca détache elle-même l’animal charmant, qui semblait la remercier en jetant sur elle les regards les plus doux. Pendant l’absence de l’Abencerage, la fille du duc de Santa-Fé avait étudié l’arabe : elle lut avec des yeux attendris son propre nom sur le collier de la gazelle. Celle-ci, rendue à la liberté, se soutenait à peine sur ses pieds si longtemps enchaînés ; elle se couchait à terre et appuyait sa tête sur les genoux de sa maîtresse. Blanca lui présentait des dattes nouvelles et caressait cette chevrette du désert, dont la peau fine avait retenu l’odeur du bois d’aloès et de la rose de Tunis.

L’Abencerage, le duc de Santa-Fé et sa fille partirent ensemble pour Grenade. Les jours du couple heureux s’écoulèrent comme ceux de l’année précédente : mêmes promenades, même regret à la vue de la patrie, même amour ou plutôt amour toujours croissant, toujours partagé, mais aussi même attachement dans les deux amants à la religion de leurs pères.  » Sois chrétien,  » disait Blanca ;  » Sois musulmane,  » disait Aben-Hamet : et ils se séparèrent encore une fois sans avoir succombé à la passion qui les entraînait l’un vers l’autre.

Aben-Hamet reparut la troisième année, comme ces oiseaux voyageurs que l’amour ramène au printemps dans nos climats. Il ne trouva point Blanca au rivage, mais une lettre de cette femme adorée apprit au fidèle Arabe le départ du duc de Santa-Fé pour Madrid et l’arrivée de don Carlos à Grenade. Don Carlos était accompagné d’un prisonnier français, ami du frère de Blanca. Le Maure sentit son cœur se serrer à la lecture de cette lettre. Il partit de Malaga pour Grenade avec les plus tristes pressentiments. Les montagnes lui parurent d’une solitude effrayante, et il tourna plusieurs fois la tête pour regarder la mer qu’il venait de traverser.

Blanca, pendant l’absence de son père, n’avait pu quitter un frère qu’elle aimait, un frère qui voulait en sa faveur se dépouiller de tous ses biens et qu’elle revoyait après sept années d’absence. Don Carlos avait tout le courage et toute la fierté de sa nation : terrible comme les conquérants du Nouveau- Monde, parmi lesquels il avait fait ses premières armes ; religieux comme les chevaliers espagnols vainqueurs des Maures, il nourrissait dans son cœur contre les infidèles la haine qu’il avait héritée du sang du Cid.

Thomas de Lautrec, de l’illustre maison de Foix, où la beauté dans les femmes et la beauté dans les hommes passaient pour un don héréditaire, était frère cadet de la comtesse de Foix et du brave et malheureux Odet de Foix, seigneur de Lautrec. A l’âge de dix-huit ans, Thomas avait été armé chevalier par Bayard, dans cette retraite qui coûta la vie au Chevalier sans peur et sans reproche. Quelque temps après, Thomas fut percé de coups et fait prisonnier à Pavie, en défendant le roi chevalier qui perdit tout alors, fors l’honneur . « 

Les Abencérages ou Benserradj ou Banû Serraj/Sarraj1 (ou Abencerrajes) sont une tribu arabe du royaume de Grenade au xve siècle, établie en Espagne depuis le viie siècle.

Elle était opposée à celle des berbères Zirides Zégris ou Zésrites ; les querelles de ces deux factions ensanglantèrent Grenade de 1480 à 14922 et hâtèrent la chute du royaume. 

François-René de Chateaubriand a écrit en 1826 les Aventures du dernier Abencérage. C’est une fiction relatant les aventures d’un survivant de la famille Abencérage après la prise de Grenade en 1492.

 

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