2eme Les aventures du dernier Abencerage (tribu arabe de Grenade) 1826 de François-René de Chateaubriand, (1768-1848)

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Le Massacre des arabes Banu Serraj par les Arabes Banu al-Ahmar (  Nasrides) Grenade (Gharnata)
Le Massacre des arabes Banu Serraj par les Arabes Banu al-Ahmar ( Nasrides) Grenade (Gharnata)

Don Carlos de Bivar, témoin de la vaillance de Lautrec, avait fait prendre soin des blessures du jeune Français, et bientôt il s’établit entre eux une de ces amitiés héroïques dont l’estime et la vertu sont les fondements. François Ier était retourné en France, mais Charles Quint retint les autres prisonniers. Lautrec avait eu l’honneur de partager la captivité de son roi et de coucher à ses pieds dans la prison. Resté en Espagne après le départ du monarque, il avait été remis sur sa parole à don Carlos, qui venait de l’amener à Grenade.

Lorsque Aben-Hamet se présenta au palais de don Rodrigue et fut introduit dans la salle où se trouvait la fille du duc de Santa-Fé, il sentit des tourments jusque alors inconnus pour lui. Aux pieds de dona Blanca était assis un jeune homme qui la regardait en silence, dans une espèce de ravissement. Ce jeune homme portait un haut-de-chausses de buffle et un pourpoint de même couleur, serré par un ceinturon d’où pendait une épée aux fleurs de lis. Un manteau de soie était jeté sur ses épaules, et sa tête était couverte d’un chapeau à petits bords, ombragé de plumes ; une fraise de dentelle, rabattue sur sa poitrine, laissait voir son cou découvert. Deux moustaches noires comme l’ébène donnaient à son visage naturellement doux un air mâle et guerrier. De larges bottes qui tombaient et se repliaient sur ses pieds portaient l’éperon d’or, marque de la chevalerie.

A quelque distance, un autre chevalier se tenait debout appuyé sur la croix de fer de sa longue épée : il était vêtu comme l’autre chevalier, mais il paraissait plus âgé. Son air austère, bien qu’ardent et passionné, inspirait le respect et la crainte. La croix rouge de Calatrava était brodée sur son pourpoint avec cette devise Pour elle et pour mon roi .

Un cri involontaire s’échappa de la bouche de Blanca lorsqu’elle aperçut Aben- Hamet.  » Chevaliers, dit-elle aussitôt, voici l’infidèle dont je vous ai tant parlé : craignez qu’il ne remporte la victoire. Les Abencerages étaient faits comme lui, et nul ne les surpassait en loyauté, courage et galanterie.  »

Don Carlos s’avança au-devant d’Aben-Hamet.  » Seigneur Maure, dit-il, mon père et ma sœur m’ont appris votre nom ; on vous croit d’une race noble et brave ; vous-même, vous êtes distingué par votre courtoisie. Bientôt Charles Quint, mon maître doit porter la guerre à Tunis, et nous nous verrons, j’espère, au champ d’honneur.  »

Aben-Hamet posa la main sur son sein, s’assit à terre sans répondre, et resta les veux attachés sur Blanca et sur Lautrec. Celui-ci admirait, avec la curiosité de son pays, la robe superbe, les armes brillantes, la beauté du Maure

Blanca ne paraissait point embarrassée ; toute son âme était dans ses yeux
la sincère Espagnole n’essayait point de cacher le secret de son cœur. Après quelques moments de silence, Aben-Hamet se leva, s’inclina devant la fille de don Rodrigue, et se retira. Etonné du maintien du Maure et des regards de Blanca, Lautrec sortit avec un soupçon qui se changea bientôt en certitude.

Don Carlos resta seul avec sa sœur.  » Blanca, lui dit-il, expliquez-vous. D’où naît le trouble que vous a causé la vue de cet étranger ?  »

 » Mon frère, répondit Blanca, j’aime Aben-Hamet ! et s’il veut se faire chrétien, ma main est à lui.  »

 » Quoi ! s’écria don Carlos, vous aimez Aben-Hamet ! la fille des Bivar aime un Maure, un infidèle, un ennemi que nous avons chassé de ces palais !  »

 » Don Carlos, répliqua Blanca, j’aime Aben-Hamet ; Aben-Hamet m’aime ; depuis trois ans il renonce à moi plutôt que de renoncer à la religion de ses pères. Noblesse, honneur, chevalerie, sont en lui ; jusqu’à mon dernier soupir je l’adorerai.  »

Don Carlos était digne de sentir ce que la résolution d’Aben-Hamet avait de généreux, quoiqu’il déplorât l’aveuglement de cet infidèle.  » Infortunée Blanca, dit-il, où te conduira cet amour ? J’avais espéré que Lautrec, mon ami, deviendrait mon frère.  »

 » Tu t’étais trompé, répondit Blanca : je ne puis aimer cet étranger. Quant à mes sentiments pour Aben-Hamet, je n’en dois compte à personne. Garde tes serments de chevalerie comme je garderai mes serments d’amour. Sache seulement, pour te consoler, que jamais Blanca ne sera l’épouse d’un infidèle.  »

Reddition des Nasrides de Grenade. Bas relief des stalles du chœur de la cathédrale de Tolède.
Reddition des Nasrides de Grenade. Bas relief des stalles du chœur de la cathédrale de Tolède.

 » Notre famille disparaîtra donc de la terre !  » s’écria don Carlos.

 » C’est à toi de la faire revivre, dit Blanca. Qu’importent d’ailleurs des fils que tu ne verras point et qui dégénéreront de ta vertu ? Don Carlos, je sens que nous sommes les derniers de notre race ; nous sortons trop de l’ordre commun pour que notre sang fleurisse après nous : le Cid fut notre aïeul, il sera notre postérité.  » Blanca sortit.

Don Carlos vole chez l’Abencerage.  » Maure, lui dit-il, renonce à ma sœur ou accepte le combat.  »

 » Es-tu chargé par ta sœur, répondit Aben-Hamet, de me redemander les serments qu’elle m’a faits ?  »

 » Non, répliqua don Carlos : elle t’aime plus que jamais.  »

 » Ah digne frère de Blanca ! s’écria Aben-Hamet en l’interrompant, je dois tenir tout mon bonheur de ton sang ! O fortuné Aben-Hamet ! O heureux jour ! je croyais Blanca infidèle pour ce chevalier français…  »

 » Et c’est là ton malheur, s’écria à son tour don Carlos hors de lui : Lautrec est mon ami ; sans toi il serait mon frère. Rends-moi raison des larmes que tu fais verser à ma famille.  »

 » Je le veux bien, répondit Aben-Hamet ; mais, né d’une race qui peut-être a combattu la tienne, je ne suis pourtant point chevalier. Je ne vois ici personne pour me conférer l’ordre qui te permettra de te mesurer avec moi sans descendre de ton rang.  »

Don Carlos, frappé de la réflexion du Maure, le regarda avec un mélange d’admiration et de fureur. Puis tout à coup :  » C’est moi qui t’armerai chevalier ! tu en es digne.  »

Aben-Hamet fléchit le genou devant don Carlos, qui lui donne l’accolade en lui frappant trois fois l’épaule du plat de son épée ; ensuite don Carlos lui ceint cette même épée que l’Abencerage va peut-être lui plonger dans la poitrine : tel était l’antique honneur.

Tous deux s’élancent sur leurs coursiers, sortent des murs de Grenade, et volent à la fontaine du Pin. Les duels des Maures et des chrétiens avaient depuis longtemps rendu cette source célèbre. C’était là que Malique Alabès s’était battu contre Ponce de Léon, et que le grand maître de Calatrava avait donné la mort au valeureux Abayados. On voyait encore les débris des armes de ce chevalier maure suspendus aux branches du pin, et l’on apercevait sur l’écorce de l’arbre quelques lettres d’une inscription funèbre. Don Carlos montra de la main la tombe d’Abayados à l’Abencerage :  » Imite, lui cria-t-il, ce brave infidèle, et reçois le baptême et la mort de ma main.  »

 » La mort peut-être, répondit Aben-Hamet, mais vivent Allah et le Prophète !  »

Ils prirent aussitôt du champ, et coururent l’un sur l’autre avec furie. Ils n’avaient que leurs épées : Aben-Hamet était moins habile dans les combats que don Carlos, mais la bonté de ses armes, trempées à Damas, et la légèreté de son cheval arabe, lui donnaient encore l’avantage sur son ennemi. Il lança son coursier comme les Maures, et avec son large étrier tranchant il coupa la jambe droite du cheval de don Carlos au-dessous du genou. Le cheval blessé s’abattit, et don Carlos, démonté par ce coup heureux, marche sur Aben-Hamet l’épée haute. Aben-Hamet saute à terre et reçoit don Carlos avec intrépidité. Il pare les premiers coups de l’Espagnol, qui brise son épée sur le fer de Damas. Trompé deux fois par la fortune, don Carlos verse des pleurs de rage et crie à son ennemi :  » Frappe, Maure, frappe ! don Carlos désarmé te défie, toi et toute ta race infidèle.  »

 » Tu pouvais me tuer, répond l’Abencerage, mais je n’ai jamais songé à te faire la moindre blessure : j’ai voulu seulement te prouver que j’étais digne d’être ton frère, et t’empêcher de me mépriser.  »

Dans cet instant on aperçois un nuage de poussière : Lautrec et Blanca pressaient deux cavales de Fez, plus légères que les vents. Ils arrivent à la fontaine du Pin et voient le combat suspendu.

 » Je suis vaincu, dit don Carlos ; ce chevalier m’a donné la vie. Lautrec, vous serez peut-être plus heureux que moi.  »

 » Mes blessures, dit Lautrec d’une voix noble et gracieuse me permettent de refuser le combat contre ce chevalier courtois. Je ne veux point, ajouta-t-il en rougissant, connaître le sujet de votre querelle et pénétrer un secret qui porterait peut-être la mort dans mon sein. Bientôt mon absence fera renaître la paix parmi vous, à moins que Blanca ne m’ordonne de rester à ses pieds.  »

 » Chevalier, dit Blanca, vous demeurerez auprès de mon frère, vous me regarderez comme votre sœur. Tous les cœurs qui sont ici éprouvent des chagrins : vous apprendrez de nous à supporter les maux de la vie.  »

Blanca voulut contraindre les trois chevaliers à se donner la main : tous les trois s’y refusèrent :  » Je hais Aben-Hamet !  » s’écria don Carlos.  » Je l’envie,  » dit Lautrec. –  » Et moi, dit l’Abencerage, j’estime don Carlos et je plains Lautrec, mais je ne saurais les aimer.  »

 » Voyons-nous toujours, dit Blanca, et tôt ou tard l’amitié suivra l’estime. Que l’événement fatal qui nous rassemble ici soit à jamais ignoré de Grenade.  » Aben-Hamet devint dès ce moment plus cher à la fille du duc de Santa-Fé : l’amour aime la vaillance ; il ne manquait plus rien à l’Abencerage, puisqu’il était brave et que don Carlos lui devait la vie. Aben-Hamet, par le conseil de Blanca s’abstînt pendant quelques jours de se présenter au palais afin de laisser se calmer la colère de don Carlos. Un mélange de sentiments doux et amers remplissait l’âme de L’Abencerage : d’un côté l’assurance d’être aimé avec tant de fidélité et d’ardeur était pour lui une source inépuisable de délice, d’un autre côté la certitude de n’être jamais heureux sans renoncer à la religion de ses pères accablait le courage d’Aben-Hamet. Déjà plusieurs années s’étaient écoulées sans apporter de remède à ses maux : verrait-il ainsi s’écouler le reste de sa vie ?

Il était plongé dans un abîme de réflexions les plus sérieuses et les plus tendres, lorsqu’un soir il entendit sonner cette prière chrétienne qui annonce la fin du jour. Il lui vint en pensée d’entrer dans le temple du Dieu de Blanca et de demander des conseils au Maître de la nature.

Il sort, il arrive à la porte d’une ancienne mosquée convertie en église par les fidèles. Le cœur saisi de tristesse et de religion, il pénètre dans le temple qui fut autrefois celui de son Dieu et de sa patrie. La prière venait de finir

il n’y avait plus personne dans l’église. Une sainte obscurité régnait à
travers une multitude de colonnes qui ressemblaient au tronc des arbres d’une forêt régulièrement plantée. L’architecture légère des Arabes s’était mariée à l’architecture gothique, et, sans rien perdre de son élégance, elle avait pis une gravité plus convenable aux méditations.

Quelques lampes éclairaient à peine les enfoncements des voûtes ; mais à la clarté de plusieurs cierges allumés on voyait encore briller l’autel du sanctuaire : il étincelait d’or et de pierreries. Les Espagnols mettent toute leur gloire à se dépouiller de leurs richesses pour en parer les objets du culte, et l’image du Dieu vivant placée au milieu des voiles de dentelles, des couronnes de perles et des gerbes de rubis, est adoré par un peuple à demi nu.

On ne remarquait aucun siège au milieu de la vaste enceinte : un pavé de marbre qui recouvrait des cercueils servait aux grands comme aux petits pour se prosterner devant le Seigneur.

Tissu de la dynastie arabe Nasride du 14eme siècle Gharnata (Grenade) Al-Andalus
Tissu de la dynastie arabe Nasride du 14eme siècle Gharnata (Grenade) Al-Andalus

Aben-Hamet s’avançait lentement dans les nefs désertes qui retentissaient du seul bruit de ses pas. Son esprit était partagé entre les souvenirs que cet ancien édifice de la religion des Maures retraçait à sa mémoire et les sentiments que la religion des chrétiens faisait naître dans son cœur. Il entrevit au pied d’une colonne une figure immobile, qu’il prit d’abord pour une statue sur un tombeau ; il s’en approche ; il distingue un jeune chevalier à genou, le front légèrement incliné et les deux bras croisés sur sa poitrine. Ce chevalier ne fit aucun mouvement au bruit des pas d’Aben-Hamet ; aucune distraction, aucun signe extérieur de vie ne troubla sa profonde prière. Son épée était couchée à terre devant lui, et son chapeau, chargé de plumes, était posé sur le marbre à ses côtés : il avait l’air d’être fixé dans cette attitude par l’effet d’un enchantement.

C’était Lautrec :  » Ah ! dit l’Abencerage en lui-même, ce jeune et beau Français demande au ciel quelque faveur signalée ; ce guerrier déjà célèbre par son courage, répand ici son cœur devant le souverain du ciel, comme le plus humble et le plus obscur des hommes. Prions donc aussi le Dieu des chevaliers et de la gloire.  »

Aben-Hamet allait se précipiter sur le marbre, lorsqu’il aperçut, à la lueur d’une lampe, des caractères arabes et un verset du Coran qui paraissaient sous un plâtre à demi tombé. Les remords rentrent dans son cœur, et il se hâte de quitter l’édifice où il a pensé devenir infidèle à sa religion et à sa patrie.

Le cimetière qui environnait cette ancienne mosquée était une espèce de jardin planté d’orangers, de cyprès, de palmiers, et arrosé par deux fontaines ; un cloître régnait alentour. Aben-Hamet, en passant sous un des portiques, aperçut une femme prête à entrer dans l’église. Quoiqu’elle fût enveloppée d’un voile, l’Abencerage reconnut la fille du duc de Santa-Fé ; il l’arrête, et lui dit :  » Viens-tu chercher Lautrec dans ce temple ?  »

 » Laisse là ces vulgaires jalousies, répondit Blanca : si je ne t’aimais plus, je te le dirais ; je dédaignerais de te tromper. Je viens ici prier pour toi; toi seul es maintenant l’objet de mes vœux : j’oublie mon âme pour la tienne. Il ne fallait pas m’enivrer du poison de ton amour, ou il fallait consentir à servir le Dieu que je sers. Tu troubles toute ma famille, mon frère te hait; mon père est accablé de chagrin, parce que je refuse de choisir un époux. Ne t’aperçois-tu pas que ma santé s’altère ? Vois cet asile de la mort ; il est enchanté ! Je m’y reposerai bientôt, si tu ne te hâtes de recevoir ma foi au pied de l’autel des chrétiens. Les combats que j’éprouve minent peu à peu ma vie; la passion que tu m’inspires ne soutiendra pas toujours ma frêle existence; songe, ô Maure ! pour te parler ton langage, que le feu qui allume le flambeau est aussi le feu qui le consume.  »

Blanca entre dans l’église, et laisse Aben-Hamet accablé de ces dernières paroles.

C’en est fait : l’Abencerage est vaincu ; il va renoncer aux erreurs de son culte ; assez longtemps il a combattu. La crainte de voir Blanca mourir l’emporte sur tout autre sentiment dans le cœur d’Aben-Hamet. Après tout, se disait-il, le Dieu des chrétiens est peut-être le Dieu véritable. Ce Dieu est toujours le Dieu des nobles âmes, puisqu’il est celui de Blanca, de don Carlos et de Lautrec.

Dans cette pensée, Aben-Hamet attendit avec impatience le lendemain pour faire connaître sa résolution à Blanca et changer une vie de tristesse et de larmes en une vie de joie et de bonheur. Il ne put se rendre au palais du duc de Santa-Fé que le soir. Il apprit que Blanca était allée avec son frère au Généralife, où Lautrec donnait une fête. Aben-Hamet, agité de nouveaux soupçons, vole sur les traces de Blanca. Lautrec rougit en voyant paraître l’Abencerage ; quant à Don Carlos, il reçut le Maure avec une froide politesse, mais à travers laquelle perçait l’estime.

Lautrec avait fait servir les plus beaux fruits de l’Espagne et de l’Afrique dans une des salles du Généralife appelée la salle des Chevaliers. Tout autour de cette salle étaient suspendus les portraits des princes et des chevaliers vainqueurs des Maures, Pelage, le Cid, Gonzalve de Cordoue. L’épée du dernier roi de Grenade était attachée au-dessous de ces portraits. Aben-Hamet renferma sa douleur en lui-même, et dit seulement comme le lion, en regardant ces tableaux :  » Nous ne savons pas peindre.  »

Le généreux Lautrec, qui voyait les yeux de l’Abencerage se tourner malgré lui vers l’épée de Boabdil, lui dit :  » Chevalier Maure, si j’avais prévu que vous m’eussiez fait l’honneur de venir à cette fête, je ne vous aurais pas reçu ici. On perd tous les jours une épée, et j’ai vu le plus vaillant des rois remettre la sienne à son heureux ennemi.  »

 » Ah ! s’écria le Maure en se couvrant le visage d’un pan de sa robe, on peut la perdre comme François Ier, mais comme Boabdil !…  »

La nuit vint : on apporta des flambeaux ; la conversation changea de cours. On pria don Carlos de raconter la découverte du Mexique. Il parla de ce monde inconnu avec l’éloquence pompeuse naturelle à la nation espagnole. Il dit les malheurs de Montézume, les mœurs des Américains, les prodiges de la valeur castillane et même les cruautés de ses compatriotes, qui ne lui semblaient mériter ni blâme ni louange. Ces récits enchantaient Aben-Hamet, dont la passion pour les histoires merveilleuses trahissait le sang arabe. Il fit à son tour le tableau de l’empire ottoman, nouvellement assis sur les ruines de Constantinople, non sans donner des regrets au premier empire de Mahomet ; temps heureux où le commandeur des croyants voyait briller autour de lui Zobeide, Fleur de Beauté, Force des Cœurs, Tourmente, et ce généreux Ganem, esclave par amour. Quant à Lautrec, il peignit la cour galante de François Ier ; les arts renaissant du sein de la barbarie, l’honneur, la loyauté, la chevalerie des anciens temps, unis à la politesse des siècles civilisés, les tourelles gothiques ornées des ordres de la Grèce, et les dames gauloises rehaussant la richesse de leurs atours par l’élégance athénienne.

Après ces discours, Lautrec, qui voulait amuser la divinité de cette fête, prit une guitare, et chanta cette romance qu’il avait composée sur un air des montagnes de son pays :
Combien j’ai douce souvenance [cette romance est déjà connue du public. J’en avais composé les paroles pour un air des montagnes d’Auvergne, remarquable par sa douceur et sa simplicité. (N.d.A.)]

Fort Alhambra, Grenade, Espagne (13ème et 14ème siècle)
Fort Alhambra, Grenade, Espagne (13ème et 14ème siècle)

Du joli lieu de ma naissance !

Ma sœur, qu’ils étaient beaux, les jours

De France !

O mon pays, sois mes amours

Toujours !
Te souvient-il que notre mère,

Au foyer de notre chaumière,

Nous pressait sur son cœur joyeux,

Ma chère,

Et nous baisions ses blancs cheveux

Tous deux ?
Ma sœur, te souvient-il encore

Du château que baignait la Dore !

Et de cette tant vieille tour

Du Maure,

Où l’airain sonnoit le retour

Du jour ?
Te souvient-il du lac tranquille

Qu’effeuroit l’hirondelle agile,

Du vent qui courboit le roseau

Mobile,

Et du soleil couchant sur l’eau,

Si beau ?
Oh ! qui me rendra mon Hélène,

Et ma montagne et le grand chêne ?

Leur souvenir fait tous les jours

Ma peine :

Mon pays sera mes amours

Toujours !
Lautrec, en achevant le dernier couplet, essuya avec son gant une larme que lui arrachait le souvenir du gentil pays de France. Les regrets du beau prisonnier furent vivement sentis par Aben-Hamet, qui déplorait comme Lautrec la perte de sa patrie. Sollicité de prendre à son tour la guitare, il s’en excusa, en disant qu’il ne savait qu’une romance, et qu’elle serait peu agréable à des chrétiens.

Le royaume nasride de Grenade
Le royaume nasride de Grenade

 » Si ce sont des infidèles qui gémissent de nos victoires, repartit dédaigneusement don Carlos, vous pouvez chanter : les larmes sont permises aux vaincus.  »

 » Oui, dit Blanca, et c’est pour cela que nos pères, soumis autrefois au joug des Maures, nous ont laissé tant de complaintes.  »

Aben-Hamet chanta donc cette ballade, qu’il avait apprise d’un poète de la tribu des Abencerages [En traversant un pays montagneux entre Algésiras et Cadix, je m’arrêtai dans une venta située au milieu d’un bois. Je n’y trouvai qu’un petit garçon de quatorze à quinze ans et une petite fille à peu près du même âge, frère et sœur qui tressaient auprès du feu des nattes de jonc. Ils chantaient une romance dont je ne comprenais pas les paroles, mais dont l’air était simple et naïf. Il faisait un temps affreux ; je restai deux heures à la venta. Mes jeunes hôtes répétèrent si longtemps les couplets de leur romance, qu’il me fut aisé d’en apprendre l’air par cœur c’est sur cet air que j’ai composé la romance de l’Abencerage. Peut-être était-il question d’Aben-Hamet dans la chanson de mes deux petits Espagnols. Au reste, le dialogue de Grenade et du roi de Léon est imité d’une romance espagnole. (N.d.A.)] :
Le roi don Juan,

Un jour chevauchant,

Vit sur la montagne

Grenade d’Espagne ;

Il lui dit soudain :

Cité mignonne,

Mon cœur te donne

Avec ma main.
Je t’épouserai,

Puis apporterai

En dons à ta ville,

Cordoue et Séville.

Superbes atours

Et perle fine

Je te destine

Pour nos amours.
Grenade répond :

Grand roi de Léon,

Au Maure liée,

Je suis mariée.

Garde tes présents :

J’ai pour parure

Riche ceinture

Et beaux enfants.
Ainsi tu disois ;

Ainsi tu mentois.

O mortelle injure !

Grenade est parjure !

Un chrétien maudit

D’Abencerage

Tient l’héritage :

C’étoit écrit !
Jamais le chameau

N’apporte au tombeau,

Près de la piscine,

L’Haggi de Médine.

Un chrétien maudit

D’Abencerage

Tient l’héritage :

C’étoit écrit !
O bel Albambra !

O palais d’Allah !

Cité des fontaines !

Fleuve aux vertes plaines,

Un chrétien maudit

D’Abencerage

Tient l’héritage :

C’étoit écrit !
La naïveté de ces plaintes avait touché jusqu’au superbe don Carlos, malgré les imprécations prononcées contre les chrétiens. Il aurait désiré qu’on le dispensât de chanter lui-même, mais par courtoisie pour Lautrec il crut devoir céder à ses prières. Aben-Hamet donna la guitare au frère de Blanca, qui célébra les exploits du Cid son illustre aïeul :
Prêt à partir pour la rive africaine [Tout le monde connaît l’air des Folies d’Espagne . Cet air était sans paroles, du moins il n’y avait point de paroles qui en rendissent le caractère grave, religieux et chevaleresque. J’ai essayé d’exprimer ce caractère dans la romance du Cid. Cette romance s’étant répandue dans le public sans mon aveu, des maîtres célèbres m’ont fait l’honneur de l’embellir de leur musique. Mais comme je l’avais expressément composée pour l’air des Folies d’Espagne , il y a un couplet qui devient un vrai galimatias, s’il ne se rapporte à mon intention primaire :
(…) Mon noble chant vainqueur,

D’Espagne un jour deviendra la folie, etc.
Enfin ces trois romances n’ont quelque mérite qu’autant qu’elles sont chantées sur trois vieux airs véritablement nationaux ; elles amènent d’ailleurs le dénouement. (N.d.A.)] ,

Le Cid armé, tout brillant de valeur,

Sur sa guitare, aux pieds de sa Chimène,

Chantoit ces vers que lui dictoit l’honneur :
Chimène a dit : Va combattre le Maure ;

De ce combat surtout reviens vainqueur.

Oui, je croirai que Rodrigue m’adore

S’il fait céder son amour à l’honneur.
Donnez, donnez et mon casque et ma lance !

Je vais montrer que Rodrigue a du cœur :

Dans les combats signalant sa vaillance,

Son cri sera pour sa dame et l’honneur.
Maure vanté pour ta galanterie,

De tes accents mon noble chant vainqueur

D’Espagne un jour deviendra la folie,

Car il peindra l’amour avec l’honneur.
Dans le vallon de notre Andalousie,

Les vieux chrétiens conteront ma valeur :

Il préféra, diront-ils, à la vie

Son Dieu, son roi, sa Chimène et l’honneur.
Don Carlos avait paru si fier en chantant ces paroles d’une voix mâle et sonore, qu’on l’aurait pris pour le Cid lui-même. Lautrec partageait l’enthousiasme guerrier de son ami ; mais l’Abencerage avait pâli au nom du Cid.

 » Ce chevalier, dit-il, que les chrétiens appellent la Fleur des batailles, porte parmi nous le nom de cruel. Si sa générosité avait égalé sa valeur…  »

 » Sa générosité, repartit vivement don Carlos interrompant Aben-Hamet, surpassait encore son courage, et il n’y a que des Maures qui puissent calomnier le héros à qui ma famille doit le jour.  »

 » Que dis-tu ? s’écria Aben-Hamet s’élançant du siège où il était à demi couché

tu comptes le Cid parmi tes aïeux ?  »
 » Son sang coule dans mes veines, répliqua don Carlos, et je me reconnais de ce noble sang à la haine qui brûle dans mon cœur contre les ennemis de mon Dieu.  »

 » Ainsi, dit Aben-Hamet regardant Blanca, vous êtes de la maison de ces Bivar qui, après la conquête de Grenade, envahirent les foyers des malheureux Abencerages et donnèrent la mort à un vieux chevalier de ce nom qui voulut défendre le tombeau de ses aïeux ?  »

 » Maure ! s’écria don Carlos enflammé de colère, sache que je ne me laisse point interroger. Si je possède aujourd’hui la dépouille des Abencerages, mes ancêtres l’ont acquise au prix de leur sang, et ils ne la doivent qu’à leur épée.  »

 » Encore un mot, dit Aben-Hamet toujours plus ému : nous avons ignoré dans notre exil que les Bivar eussent porté le titre de Santa-Fé, c’est ce qui a causé mon erreur.  »

 » Ce fut, répondit don Carlos, à ce même Bivar, vainqueur des Abencerages, que ce titre fut conféré par Ferdinand le Catholique.  »

La tête d’Aben-Hamet se pencha dans son sein : il resta debout au milieu de don Carlos, de Lautrec et de Blanca étonnés. Deux torrents de larmes coulèrent de ses yeux sur le poignard attaché à sa ceinture.  » Pardonnez, dit-il ; les hommes, je le sais, ne doivent pas répandre des larmes : désormais les miennes ne couleront plus au dehors, quoiqu’il me reste beaucoup à pleurer ; écoutez-moi

Blanca, mon amour pour toi égale l’ardeur des vents brûlants de l’Arabie.
J’étais vaincu ; je ne pouvais plus vivre sans toi. Hier, la vue de ce chevalier français en prières, tes paroles dans le cimetière du temple, m’avaient fait prendre la résolution de connaître ton Dieu et de t’offrir ma foi.  »

Un mouvement de joie de Blanca et de surprise de don Carlos interrompit Aben- Hamet ; Lautrec cacha son visage dans ses deux mains. Le Maure devina sa pensée, et secouant la tête avec un sourire déchirant :  » Chevalier, dit-il, ne perds pas toute espérance ; et toi, Blanca, pleure à jamais sur le dernier Abencerage !  »

Blanca, don Carlos, Lautrec, lèvent tous trois les mains au ciel, et s’écrient :  » Le dernier Abencerage !  »

Le silence règne ; la crainte, l’espoir, la haine, l’amour, l’étonnement, la jalousie, agitent tous les cœurs ; Blanca tombe bientôt à genoux.  » Dieu de bonté ! dit-elle, tu justifies mon choix, je ne pouvais aimer que le descendant des héros.  »

 » Ma sœur, s’écria don Carlos irrité, songez donc que vous êtes ici devant Lautrec !  »

 » Don Carlos, dit Aben-Hamet, suspends ta colère ; c’est à moi à vous rendre le repos.  » Alors s’adressant à Blanca, qui s’était assise de nouveau :

 » Houri du ciel, Génie de l’amour et de la beauté, Aben-Hamet sera ton esclave jusqu’à son dernier soupir : mais connais toute l’étendue de son malheur. Le vieillard immolé par ton aïeul en défendant ses foyers était le père de mon père

apprends encore un secret que je t’ai caché, ou plutôt que tu m’avais fait
oublier. Lorsque je vins la première fois visiter cette triste patrie, j’avais surtout pour dessein de chercher quelque fils des Bivar qui pût me rendre compte du sang que ses pères avaient versé.  »

 » Eh bien !  » dit Blanca d’une voix douloureuse, mais soutenue par l’accent d’une grande âme,  » quelle est ta résolution ?  »

 » La seule qui soit digne de toi, répondit Aben-Hamet : te rendre tes serments, satisfaire par mon éternelle absence et par ma mort à ce que nous devons l’un et l’autre à l’inimitié de nos dieux, de nos patries et de nos familles. Si jamais mon image s’effaçait de ton cœur, si le temps, qui détruit tout, emportait de ta mémoire le souvenir d’Abencerage… ce chevalier français… Tu dois ce sacrifice à ton frère.  »

Lautrec se lève avec impétuosité, se jette dans les bras du Maure.  » Aben-Hamet ! s’écrie-t-il, ne crois pas me vaincre en générosité : je suis Français ; Bayard m’arma chevalier ; j’ai versé mon sang pour mon roi ; je serai, comme mon parrain et comme mon prince, sans peur et sans reproche. Si tu restes parmi nous, je supplie don Carlos de t’accorder la main de sa sœur ; si tu quittes Grenade, jamais un mot de mon amour ne troublera ton amante. Tu n’emporteras point dans ton exil la funeste idée que Lautrec, insensible à ta vertu, cherche à profiter de ton malheur.  »

Et le jeune chevalier pressait le Maure sur son sein avec la chaleur et la vivacité d’un Français.

 » Chevaliers, dit don Carlos à son tour, je n’attendais pas moins de vos illustres races. Aben-Hamet, à quelle marque puis-je vous reconnaître pour le dernier Abencerage ?  »

 » A ma conduite,  » répondit Aben-Hamet.

 » Je l’admire, dit l’Espagnol ; mais, avant de m’expliquer, montrez-moi quelque signe de votre naissance.  »

Aben-Hamet tira de son sein l’anneau héréditaire des Abencerages, qu’il portait suspendu à une chaîne d’or.

A ce signe, don Carlos tendit la main au malheureux Aben-Hamet.  » Sire chevalier, dit-il, je vous tiens pour prud’homme et véritable fils de rois. Vous m’honorez par vos projets sur ma famille, j’accepte le combat que vous étiez venu secrètement chercher. Si je suis vaincu, tous mes biens, autrefois tous les vôtres, vous seront fidèlement remis. Si vous renoncez au projet de combattre, acceptez à votre tour ce que je vous offre : soyez chrétien et recevez la main de ma sœur, que Lautrec a demandée pour vous.  »

La tentation était grande, mais elle n’était pas au-dessus des forces d’Aben- Hamet. Si l’amour dans toute sa puissance parlait au cœur de l’Abencerage, d’une autre part il ne pensait qu’avec épouvante à l’idée d’unir le sang des persécuteurs au sang des persécutés. Il croyait voir l’ombre de son aïeul sortir du tombeau et lui reprocher cette alliance sacrilège. Transpercé de douleur, Aben-Hamet s’écrie :  » Ah ! faut-il que je rencontre ici tant d’âmes sublimes, tant de caractères généreux, pour mieux sentir ce que je perds. Que Blanca prononce ; qu’elle dise ce qu’il faut que je fasse pour être plus digne de son amour !  »

Blanca s’écrie :  » Retourne au désert !  » et elle s’évanouit.

Aben-Hamet se prosterna, adora Blanca encore plus que le ciel, et sortit sans prononcer une seule parole. Dès la nuit même il partit pour Malaga, et s’embarqua sur un vaisseau qui devait toucher à Oran. Il trouva campée près de cette ville la caravane qui tous les trois ans sort de Maroc, traverse l’Afrique, se rend en l’Egypte et rejoint dans l’Yémen la caravane de La Mecque. Aben-Hamet se mit au nombre des pèlerins.

Blanca, dont les jours furent d’abord menacés, revint à la vie. Lautrec, fidèle à la parole qu’il avait donnée à l’Abencerage, s’éloigna, et jamais un mot de son amour ou de sa douleur ne troubla la mélancolie de la fille du duc de Santa- Fé. Chaque année Blanca allait errer sur les montagnes de Malaga, à l’époque où son amant avait coutume de revenir d’Afrique ; elle s’asseyait sur les rochers, regardait la mer, les vaisseaux lointains, et retournait ensuite à Grenade ; elle passait le reste de ses jours parmi les ruines de l’Alhambra. Elle ne se plaignait point, elle ne pleurait point, elle ne parlait jamais d’Aben-Hamet : un étranger l’aurait crue heureuse. Elle resta seule de sa famille. Son père mourut de chagrin, et don Carlos fut tué dans un duel où Lautrec lui servit de second. On n’a jamais su quelle fut la destinée d’Aben-Hamet.

Lorsqu’on sort de Tunis par la porte qui conduit aux ruines de Carthage, on trouve un cimetière : sous un palmier dans un coin de ce cimetière, on m’a montré un tombeau qu’on appelle le tombeau du dernier Abencerage . Il n’a rien de remarquable, la pierre sépulcrale en est tout unie ; seulement, d’après une coutume des Maures, on a creusé au milieu de cette pierre un léger enfoncement avec le ciseau. L’eau de la pluie se rassemble au fond de cette coupe funèbre et sert, dans un climat brûlant, à désaltérer l’oiseau du ciel.

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