HISTOIRE DES AYYOUBIDES Règne du sultan al-Malik-an-Nasir-Salah ad-Din Yousouf ibn Ayyoub (1174-1193) par l’historien arabe égyptien al-Maqrizi

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L'armée Ayyoubide avec Salahudin al-Ayyoubi a lla bataille de Montgisard
L’armée Ayyoubide avec Salahudin al-Ayyoubi a lla bataille de Montgisard le 25 novembre 1177.

HISTOIRE DES AYYOUBIDES.

Règne du sultan al-Malik-an-Nasir-Salah ad-Din Yousouf ibn Ayyoub[57] (1174-1193) par l’historien arabe égyptien  al-Maqrizi

Salah-ad-Din Yousouf ibn Ayyoub ibn Shâdî ibn Marvân ibn Abou ‘Ali al-Hasan ibn Ahmad Ibn Abou ‘All ibn ‘Abd el-Aziz ibn Hodbah ibn al-Hosam ibn al-Hârith ibn Sinân ibn ‘Amrou ibn Marra ibn ‘Aoûf. A partir de ce point, les généalogistes sont en désaccord : il y en a qui donnent à Aoûf la généalogie arabe adnanite suivante : ‘Aoûf-ibn Ousâma ibn Yahshar ibn al-Hârith ibn Aoûf ibn AbouHaritha ibn Morra ibn ‘Aouf ibn Saad ibn Dinar ibn Na’ïs ibn Dib ibn Otfân ibn Saad ibn Kais-Ghilân ibn Iliâs ibn Modar ibn Nizâr ibn Ma’d ibn ‘Adnân. On dit qu’Ali ibn Ahmad est connu sous le nom d’al-Khorâsani, et Moténebbi a dit de lui dans une de ses poésies (kasidah).

« La poussière s’est élevée jusqu’au ciel quand ‘Alifils d’Ahmada marché à la bataille. »

On a dit également que Marvân était un descendant des Omeyyades. Telle est l’opinion de Ismâ’îl ibn Toghatikîn ibn Ayyoub, mais son oncle al-‘Adil Abou Bakr nie ce fait. Ibn al-Kâdisi[58]raconte que Shâdî était un mamlouk de l’eunuque Bahrouz.

La vérité est que c’était un Kurde de la tribu Ravadiyyâ,[59] qui est une des sous-tribus (arabisées) des Hadbâniyya;[60] il était originaire de la ville de Douvin,[61] sur la frontière de l’Azerbaïdjan, du côté de l’Arran[62] et du pays des Kurdes. Ce personnage avait deux fils, dont l’aîné se nommait Ayyoub et l’autre Shirkouh. Il les envoya tous les deux dans l’Irak et ils entrèrent au service de Behrouz. Cet officier donna à Ayyoub le gouvernement de la citadelle de Takrit[63] qui faisait partie de son fief; on dit qu’il lui confia ce poste après la naissance de son fils Shâdî. Ayyoub et Shirkouh eurent l’occasion de rendre un grand service à ‘Imad ad-Din Zengui[64] lorsqu’il se replia en déroute sur cette ville. Shirkouh ayant tué un homme,[65] Behrouz le chassa de son pays ainsi que son frère Ayyoub. Ce fut durant cette même nuit que naquit Youssouf ibn Ayyoub ; les deux frères se rendirent auprès de Zengui, et Ayyoub reçut un poste de gouverneur. Il se rendit ensuite avec son fils à Maûsil, puis il alla en Syrie. L’Atabek lui donna en fief la ville de Baalbek où il resta un certain temps ; le fils d’Ayyoub, Yousouf, grandissait, portant les signes manifestes des hautes destinées qui lui étaient réservées, et se livrait a l’étude avec les gens de science. Le cheikh[66] Kotb ad-Din Abou’l Ma’ali Massoud ibn Mohammed ibn Massoud al-Nishâpoûri composa pour le jeune prince un manuel contenant tout ce qu’il lui était nécessaire de savoir. Comme cet ouvrage lui plaisait beaucoup, il le fit dans la suite apprendre à ses plus jeunes enfants et il leur tenait lui-même le livre. Il assistait avec la plus grande assiduité à la prière qui se faisait en commun, à ce point qu’il dit un jour que, depuis nombre d’années, il n’avait jamais manqué de s’acquitter de cette obligation. Quand il était malade, il faisait venir l’imâm seul et il priait après lui.

Il alla se mettre au service de Nour ad-Din Mahmoud ibn Zengui, et en l’an 558 il se rendit en Egypte avec son oncle Asad ad-Din Shirkouh; puis il revint en Syrie. Il y retourna avec son oncle, assista à la bataille d’al-Bâbain et fut assiégé par les Francs dans Alexandrie. Il revint en Syrie, puis il retourna une troisième fois en Egypte, avec son oncle, en l’an 564. Lorsque Shâver refusa d’admettre les conditions que lui faisait Asad ad-Din Shirkouh et qu’il refusa de donner ce qu’il avait promis à Nour ad-Din et à ses troupes, les émirs déclarèrent unanimement qu’il fallait s’assurer de sa personne et l’emprisonner; mais il n’y en eut pas un seul, sauf Salah ad-Din, qui osât mettre ce projet à exécution.

Quand Shâver vint les trouver, comme il le faisait tous les jours, ils allèrent avec lui au devant d’Asad ad-Din ; Salah ad-Din marchait à côté de Shâver; tout d’un coup, il le saisit au collet et il ordonna à ses soldats d’arrêter ceux qui l’accompagnaient, mais ces hommes abandonnèrent leur maître et s’enfuirent ; les Kurdes s’emparèrent de tout ce qui leur appartenait; quant à Shâver on le transporta dans le camp et on le tua. Après sa mort, Asad ad-Din Shirkouh devint vizir[67] du khalife al-Adad et il occupa ces fonctions jusqu’à sa mort qui survint le vingt-deuxième jour du mois de Djoumada second de l’an 564.

Le khalife al-‘Adad nomma Salah ad-Din vizir à la place de son oncle, et lui donna le titre de al-Malik an-Nasir. Salah ad-Din prit alors en main les affaires de l’Egypte, prodiguant l’argent et soumettant tous les hommes à son autorité. Il cessa de boire du vin et renonça à l’usage de cette liqueur; il s’abstint également de tout divertissement. Il dirigea avec la plus grande habileté les affaires de l’Egypte à l’époque où les Francs débarquèrent à Damiette et il les força à lever le siège. Il livra au pillage leurs engins de guerre, incendia leurs mangonneaux, et une quantité innombrable de Francs y périrent.

Quand Salah ad-Din fut définitivement établi en Egypte, son père Nadjm ad-Din Ayyoub vint l’y retrouver, ainsi que ses frères et toute sa famille. Il précipita la chute de la dynastie fatimide, il fit disparaître ses derniers descendants, et en effaça toute trace; Allah lui donna son aide pour accomplir cette œuvre!

Al-‘Adad[68] mourut alors que Salah ad-Din avait déjà interdit de faire la khotba en son nom; il avait ordonné de la réciter au nom d’al-Mostadî. Ce fut à l’heure de l’Asr, du dix Moharram de l’an 567 que Salah ad-Din devint souverain de l’Egypte, et il commença immédiatement les préparatifs d’une expédition contre les Francs. Quand Salah ad-Din fut monté sur le trône, il écrivit aukadi ‘Imad ad-Din al-Isfahânî la bonne nouvelle qu’il convenait de répandre dans tous les pays de l’Islam, à savoir que la khotba se faisait en Egypte au nom des Abbassides ; il écrivit une seconde lettre à Bagdad pour annoncer que l’on faisait la khotba au nom du khalife al-Mostadi-bi-nour-Allah, et il la fit porter par le kadi Schihâb ad-Din al-Motahhar Sharaf ad-Din ibn ‘Asroûn. Le kadi se mit en marche et dans toutes les villes et les villages qu’il traversa, il lut la proclamation de Salah ad-Din. Quand il arriva à Bagdad, la population sortit à sa rencontre; il entra dans cette ville le samedi vingt-deuxième jour du mois; les marchés de Bagdad furent pavoises et on le gratifia d’une robe d’honneur.

Le vendredi, quatorze du mois de Moharram, on transporta al-Kâmil-Shodja ibn Shâver de l’endroit où il avait été tué dans la citadelle. Les cadavres de son oncle et de son frère se trouvaient ensemble ; on les mit dans un même cercueil et on les transporta dans le tombeau de Shâver ; on l’exhuma ensuite et on le tira de sa tombe qui se trouvait dans un endroit peu convenable pour une sépulture; on le transporta dans un cercueil, son frère et son oncle dans deux autres cercueils, à la turbeh de Tai ibn Shâver, où on les inhuma.

Le dix-sept du même mois, le sultan al-Malik an-Nasir sortit du Caire et vint camper à al-bîr-al-baida (le puits blanc), dans l’intention de se rendre en Syrie. Il arriva a Shaubak, mais les Francs l’attaquèrent ; il s’en retourna alors à Ilah ; dans cette expédition périrent environ cinq mille chevaux ou chameaux.

Le troisième jour de Rabi premier, on distribua des aumônes aux pauvres et aux indigents, aux pèlerins et aux étrangers. On imputa au trésor public le secours que l’on distribuait aux artisans, aux auteurs, aux religieux; on se procura l’argent qui était nécessaire pour cela (en imposant) le bétail, les palmiers et les légumes.

On frappa des monnaies au nom du khalife al-Mostadi-bi-Amr-Allah et à celui d’al-Malik al-‘Adil Nour ad-Din, et on y grava leurs deux noms au droit; cela se passa le septième jour du mois de Rabi second. — On descella les plaques d’argent qui se trouvaient dans les mihrabs des mosquées du Caire et sur lesquelles étaient gravés les noms des khalifes fatimides ; leur poids était de cinq mille dirhems d’argent pur. — Ce même jour, on fit descendre les étrangers au Palais Occidental, et on en fit sortir tous ceux qui y demeuraient. — On reçut la nouvelle qu’on avait abandonné l’usage du vin et que les cabarets avaient été fermés ; on empêcha que cette nouvelle se répandit à Alexandrie, dont les habitants étaient hostiles à cette mesure ; ils offrirent de l’argent à l’administration de Nadjm ad-Din Ayyoub [pour continuer à boire du vin], de telle sorte que les cabarets restèrent ouverts et que ces pratiques condamnables subsistèrent.

Au mois de Djoumada second, le dinar de la flotte fut fixé à quatre dinars et demi, après qu’il eut été de huit et demi. — Le sept de ce mois naquit [au Caire] al-Malik el-Aziz ‘Othman. — Le treizième jour, on ouvrit les magasins du Château, où était le trésor particulier, et on y trouva cent coffres pleins de splendides vêtements brodés, incrustés d’or et de pierreries, des colliers précieux, des ornements sans nombre, des pierreries rares et toutes sortes de trésors. Ce fut l’émir Bahâ ad-Din Karâkoush qui procéda à l’ouverture de ce trésor. — cette même année, les souris causèrent des dégâts énormes en dévorant les arbres fruitiers, les palmiers, les cannes à sucre et les autres arbres; à la fin, cent arpents cultivés en cannes à sucre donnaient soixante pains de sucre; malgré cela, le prix des denrées resta abordable; trois ardebs de blé se vendirent un dinar, l’orge se payait un dinar les huit ardebs, quatorze ardebs de fèves valaient un dinar, et le kintar de sucre se vendait trois dinars. Le neuvième jour du mois de Redjeb, on reçut les vêtements d’honneur qui avaient été envoyés à Nour ad-Din par le khalife de Bagdad ; ils se composaient d’une robe noire et d’un collier d’or. Nour ad-Din s’en était revêtu et les avait envoyés ensuite à al-Malik an-Nasir pour qu’il les portât. On dit que Nour ad-Din trouva que le khalife lui avait envoyé un vêtement de trop peu d’importance et qu’il le jugea inférieur à sa dignité. L’ambassadeur qui apporta ces vêtements à al-Malik an-Nasir passa la nuit à Ra’as al-Kalabiyya.[69]

Quand fut arrivé le dixième jour de ce même mois, le kadi-al-kodât, Sadr ad-Din ibn Darbâs, les officiers de justice, les lecteurs et les prédicateurs se rendirent à la lente de l’envoyé de Nour-ad-Din; c’était un des officiers de Nadjm ad-Din Ayyoub. La ville fut pavoisée ; l’on fit sonner trois fois par jour le tablkhânâh à la porte Bâb-an-Nâsiri ; à Damas, le tablkhânâh sonna cinq fois par jour.

Le onze du même mois, le sultan monta à cheval revêtu des vêtements d’honneur [envoyés par le khalife], et il traversa la place qui sépare les deux citadelles (Bain-al-Kasrain), et la ville du Caire ; quand il fut arrivé à la porte de Zavila, il retira ces habits et retourna à son palais; après quoi il alla jouer à la paume.

Cette année, une détresse générale pesa sur la population de l’Egypte. La cause en était que le numéraire d’or et d’argent était sorti et qu’il n’était pas rentré. On en était absolument privé, il était impossible d’en trouver, et les gens craignaient beaucoup que cette situation se généralisât. Quand un homme voyait une pièce d’or, ses yeux brillaient de convoitise jusqu’à ce qu’il l’eût obtenue, et c’était alors comme s’il avait eu la révélation des jouissances du paradis. — On tira du palais [des khalifes fatimides] une telle quantité d’or et d’argent monnayés, d’objets d’orfèvrerie, de pierres précieuses, de bijoux, de vases précieux, d’étoffes et d’armes, que jamais les Khosroès n’en avaient possédé une pareille, telle que l’esprit ne pouvait la concevoir; on ne pouvait pas plus les compter qu’on ne pourra compter les hommes au jour du jugement dernier. — Cette année, le sultan passa en revue les Arabes Djoudamis qui étaient au nombre de sept mille cavaliers; il réduisit leur effectif à treize cents cavaliers, pas un de plus ; on leur prit par suite de cet ordre, le dixième du…[70] dont la totalité était d’un million de dinars. On voulut exercer la même contrainte sur les Arabes de Tha’liba, mais cela les irrita violemment.

Cette même année, le vingt-deuxième jour du mois de Redjeb, on fit la khotba à la prière du Vendredi, à Misr et au Caire ; on avait arboré sur les minarets des drapeaux noirs,[71] et les prédicateurs (khâtib) avaient revêtu des habits noirs qui leur avaient été envoyés de Bagdad ; on proclama dans la ville que personne ne devait se dispenser d’assister à la prière du Vendredi, et qu’il fallait absolument y venir. Tous ceux qui ne vinrent pas furent jetés en prison et chargés de fers. Ces mesures firent assister à la prière des gens qui ne voulaient pas s’y rendre.

Le vingt-troisième jour de ce mois, on donna un vêtement d’honneur aux ambassadeurs qui étaient venus de Syrie;[72] on leur remit une des robes brochées d’or qui restaient de ce qui avait été pris dans le Palais;[73] on fixa une somme pour leurs dépenses et on leur donna des logements.

Au mois de Chaban, il tomba de la grêle à al-Dakahliyya;[74] les grêlons atteignirent des poids qui variaient entre un et deux ritl. — Ce même mois, les ambassadeurs partirent du Caire et retournèrent auprès de Nour ad-Din avec des vêtements d’honneur et le tribut qu’il avait fixé chaque année (à Salah ad-Din). — Le sultan ordonna que l’on révoquât plusieurs mauvais fonctionnaires des emplois qu’ils remplissaient dans sa maison et dans les bureaux du Divan, mais pas un des scribes des Ghozzes ne perdit sa place ; on fit courir le bruit qu’on les chasserait du pays et qu’on confisquerait leurs biens meubles. — Le vingt-cinquième jour de ce même mois, on révoqua un certain nombre d’individus de mauvaises mœurs des emplois qu’ils exerçaient dans l’administration du sultan, et on garda les autres; les scribes Ghozzes[75] conservèrent leurs emplois; on ne pouvait les révoquer parce qu’ils connaissaient les rouages de l’administration et que l’on craignait, en les révoquant, d’en compromettre le bon fonctionnement.

Le vingt et un, le sultan se rendit à Alexandrie; voici quelle était la cause de ce voyage : il y avait dans le pays d’Alexandrie un excédent de population, tandis que l’argent y était extrêmement rare, de telle sorte qu’il ne savait comment faire. On lui dit qu’il y avait beaucoup de ressources dans le pays de Barka[76] et qu’il n’y avait là d’autres habitants que les Arabes qui ne pouvaient offrir de résistance bien sérieuse. C’est pour cela que le sultan s’était rendu à Alexandrie; il y tint un conseil auquel assistèrent Nadjm ad-Din Ayyoub, Schihâb ad-Din et Takî ad-Din ; on y décida d’envoyer une expédition dans le pays des Arabes et de se hâter de récolter les céréales avant qu’ils ne les eussent moissonnées. — On écrivit aux troupes de Misr et du Caire de venir [à Alexandrie] et de faire partir les outillages des selliers, des maréchaux ferrants et des autres artisans. On écrivit également aux Arabes pour leur demander le paiement des dîmes et pour leur défendre d’intercepter les chemins par lesquels passaient les marchands d’esclaves. Il arriva que cette année, cent mille têtes de bétail périrent. Le sultan se décida alors à envoyer Takî ad-Din ‘Omar ibn Shâhânshâh ibn Ayyoub avec ses troupes particulières, et cinq cents cavaliers vers la province de Bohaîrah ; il les équipa à ses frais. — Au mois de Dhoû’lka’dah, une troupe de soldats (manâsir) s’ôtant rassemblés, parcoururent les rues de Misr le sabre à la main en tenant des torches; ils attaquèrent les habitants, envahirent leurs domiciles et mirent le feu aux maisons. — Au mois de Dhou’lhiddjeh, on reçut un ambassadeur du souverain d’Abyssinie qui apportait des présents, ainsi qu’une lettre qui était adressée [au khalife al-‘Adid. On lut sa lettre et on reçut ses présents. L’armée nubienne arriva dans les villages voisins de la ville frontière d’Assouan.

C’est au cours de cette année (568) qu’al-Malik al-‘Adil Nour ad-Din Mahmoud et le sultan Salah ad-Din Yousouf commencèrent à se brouiller; voici quelle en fut la cause : Nour ad-Din avait envoyé à Salah ad-Din l’ordre de rassembler l’armée égyptienne, de marcher avec elle contre le pays des Francs, et d’aller assiéger Karak. Salah ad-Din s’empressa de réunir les soldats et se mit en route, après avoir écrit à Nour ad-Din pour l’en prévenir; mais ses officiers lui montrèrent à quels dangers il s’exposait en allant se joindre à Nour-ad-Din. Ce prince attendait des nouvelles de Salah ad-Din ; dès qu’il eut appris qu’il était parti d’Egypte, il quitta Damas et se dirigea sur Karak qu’il investit en attendant l’armée de Salah ad-Din ; mais, au lieu de cela, il reçut une lettre par laquelle ce dernier s’excusait de ne pouvoir venir par suite de la situation troublée de l’Egypte et de la crainte qu’il avait de voir ce pays se révolter pendant son absence ; il lui faisait savoir qu’il était retourné au Caire. Nour ad-Din Mahmoud fut extrêmement fâché de cet incident et il se prépara à envahir l’Egypte pour en chasser Salah ad-Din.

Quand Salah ad-Din apprit les intentions de son suzerain, il fut saisi d’effroi et rassembla tous les membres de sa famille, ses familiers, et leur demanda conseil. Son neveu Takî ad-Din ‘Omar dit : « Quand il viendra, nous lui livrerons tous combat et nous le chasserons de ce pays. » Tous les assistants se rangèrent à son avis, sauf Nadjm ad-Din Ayyoub qui désapprouva cette façon de voir; c’était un homme intelligent et très rusé. Il dit à son fils : « Je suis ton père, et voici Schihâb ad-Din al-Hârimi, ton oncle, et je suis certain de l’affection de tous les assistants pour toi, car qui te veut plus de bien que nous! » Salah ad-Din répondit qu’il en était persuadé, κ Eh bien, continua Nadjm ad-Din, par Allah! moi et ton oncle, si nous voyons le sultan Nour-ad-Din, nous n’avons qu’à nous incliner et à baiser la terre devant lui. S’il nous ordonnait de te couper la tête d’un coup de sabre, certes, nous le ferions; c’est ainsi que nous sommes, et comment les émirs et les troupes seraient-elles disposées autrement que nous? Si un seul d’entre eux voyait le sultan Nour ad-Din Mahmoud, comment oserait-il rester sur la selle de son cheval, comment ne se hâterait-il pas d’en descendre pour baiser la terre devant lui? Tout ce pays lui appartient, il t’y a installé pour le gouverner en son nom; quand il voudra te l’enlever, comment pourrions-nous marcher sous tes ordres. Il nommera à ta place qui il voudra! » Tous les assistants s’écrièrent que tel était leur avis, qu’ils étaient les mamlouks et les esclaves du sultan Nour ad-Din Mahmoud, et qu’ils feraient tout ce qu’il leur ordonnerait. Ils se séparèrent ensuite et la plupart d’entre eux écrivirent à Nour ad-Din pour l’assurer de leur dévouement. Nadjm ad-Din Ayyoub étant resté seul avec son fils Salah ad-Din, lui dit : « Tu es un sot, un imbécile, de réunir tous ces gens et de leur dire ainsi tout ce que tu as sur le cœur. Mais quand Nour ad-Din aura appris tes intentions, il se mettra en marche pour s’emparer de ce pays, et s’il t’attaque, tu n’auras pas pour te défendre un seul de ces hommes, et ils te livreront à lui. Tu peux être sûr que tous ces gens-là ne vont pas manquer d’écrire à Nour ad-Din pour lui rapporter tes paroles. Écris-lui loi aussi sur le même sujet et dis-lui : « Quel besoin as-tu de marcher contre moi pour me réduire à l’obéissance; il le suffit de prendre une serviette et de me la passer au cou » ; quand il aura lu ta lettre, il renoncera à son idée de marcher contre toi et il ne s’occupera plus que des affaires les plus importantes de son royaume, de sorte que tu gagneras du temps. Allah est glorieux et illustre! » Salah ad-Din agit comme son père le lui avait conseillé ; cela trompa Nour ad-Din qui abandonna ses idées d’expédition, les jours s’écoulèrent comme Nadjm ad-Din le lui avait prédit, et Nour ad-Din mourut.

Cette même année, le sultan Nour ad-Din Mahmoud établit un service postal en Syrie pour le transport des dépêches. — Cette année, le sultan Salah ad-Din partit avec ses troupes pour faire une expédition contre Karak et Shaûbak ; toutes les fois qu’il apprenait qu’une caravane était partie de Damas pour se rendre au Caire, il se mettait en campagne pour aller la protéger contre les attaques des Francs. Il alla assiéger cette place dans le but de rendre le chemin libre pour les caravanes ; mais il ne put s’en emparer et au bout de quelque temps, il s’en revint en Egypte. — Il envoya des présents au sultan Nour ad-Din Mahmoud: il y avait toutes sortes d’objets mobiliers en or et en argent, en cristal et en jade, tels qu’on n’eu avait jamais vu de pareils; il y avait aussi pour une somme considérable de pierres précieuses et de rubis, et soixante mille dinars en pièces de monnaies ainsi qu’un nombre considérable de choses extraordinaires et admirables; il y avait dans ces présents des pièces d’attabi et trois rubis balais (balakhsh),[77] pesant plus de trente mithkals.[78] Cela se passa au mois de chewâl. — Cette même année, les partisans que les fatimides avaient dans le Soudan partirent de leur pays (le Soudan et la Nubie) pour aller attaquer Asvân, où se trouvait alors Kanz ed-dauleh. Le sultan Salah ad-Din envoya Shodja ad-Din al-Ba’lbaki à la tête d’une armée considérable. Ce général marcha sur Asvân, dont les envahisseurs s’éloignèrent; il se mita leur poursuite avec Kanz Eddaulèh ; les deux généraux leur livrèrent un combat dans lequel ils leur tuèrent beaucoup de monde, puis ils s’en revinrent au Caire. — Al-Malik al-Mo’aththam Chams Eddaulèh-Fakhr ad-Din Tourânshâh, fils d’Ayyoub et frère du sultan Salah ad-Din, se rendit en Nubie,[79] où il conquit la forteresse d’Ibrïm; il y fit beaucoup de prisonniers et de butin, après quoi il s’en retourna à Asvân ; il donna cette forteresse en fief à un individu nommé Ibrahim le Kurde, celui-ci s’y rendit avec quelques Kurdes qui firent des incursions en Nubie et qui s’emparèrent d’une quantité considérable d’argent et de bétail après avoir eu beaucoup de mal et de misère. Une lettre du roi de Nubie arriva à Chams Eddaulèh alors qu’il se trouvait à Kous; elle était accompagnée de présents. Le prince ayyoubide traita avec beaucoup de politesse l’envoyé du roi de Nubie; il lui donna un vêtement d’honneur et lui remit deux paires de flèches en lui disant : « Dis au roi : Je n’ai pas d’autre réponse que celle-ci ! » Il envoya en même temps que lui un ambassadeur pour s’enquérir des ressources et de l’état du pays. Cet individu poussa jusqu’à Dongola;[80] il revint ensuite auprès de Chams Eddaulèh et lui dit : « J’ai trouvé un pays pauvre, dans lequel on ne cultive guère que le dhoûra[81] et de petits palmiers, des fruits desquels les habitants se nourrissent ; le roi sortit de son palais, il était nu et montait un cheval sans selle ni caparaçon, il était enveloppé dans un manteau de soie et il n’avait pas un cheveu sur la tête.[82] Je m’avançai vers lui et quand je l’eus salué, il éclata de rire; il parut ne rien comprendre à ce que je lui disais et sur son ordre on me traça sur la main la figure d’une croix. Il me donna environ cinquante ritl de farine. Il n’y a pas à Dongola d’autre édifice que le palais du roi, le reste consiste en paillottes. »

Cette même année, la question d’Egypte tourmenta extrêmement Nour ad-Din Mahmoud, et il se décida à l’arracher à la domination de Salah ad-Din Yousouf qui s’y était établi. A plusieurs reprises, celui-ci envoya à Nour ad-Din des ambassades et lui fit porter de l’argent. Ensuite Nour ad-Din envoya son vizir Mouvaffik ad-Din Khalid ibn Mohammad ibn Nasr ibn Saghir-al-Kaîsarâni en Egypte pour en faire le cadastre, s’enquérir de son état financier, et fixer la redevance que Salah ad-Din aurait à payer chaque année ; le vizir devait aussi se rendre compte si Salah ad-Din était bien décidé à obéir aux ordres de Nour ad-Din. Il se rendit au Caire et nous raconterons plus loin ce qui lui arriva dans cette ville, s’il plaît à Dieu !

Cette même année, mourut Ayyoub ibn Shadî ibn Marvân ibn Yakoub Nadjm ad-Din, qui reçut comme nom royal al-Malik al-Afdal Abou Saad, le Kurde, père du sultan Salah ad-Din Yousouf. Il était sorti par la Porte de la Victoire (Bâb-al-Nasr) au Caire et son cheval le désarçonna; cet événement arriva le mercredi dix-huitième jour du mois de Dhou’lhiddjeh. On le transporta à sa maison le dix-neuf de ce même mois ou, suivant d’autres, trois nuits avant sa fin. Il fut inhumé à côté de sou frère Asad ad-Din Shirkouh, et plus tard, en l’année 580, on transporta leurs deux cercueils à Médine.

notes:

[57] Voici la liste des souverains asiatiques à cette époque telle qu’elle est donnée par Fadl Allah Rashid ad-Din dans la Djâmi’-at-tévarikh (Ms. Bibl. nat. de Paris, Supp. Persan 209, fol. 91 r°), depuis le commencement de l’année de la souris qui débute au mois de Rabi premier de l’année 563 de l’hégire jusqu’aux derniers jours de l’année de la panthère (youi) qui se termine au mois de Safer de l’année 590, ce qui fait un laps de temps de 27 années du cycle animal mongol.

« Les souverains du Khitâi, du Kara-Khitâî et du Djourdja étaient Lyang-Taizou et Shizoun.

« Les souverains de Mâ-Tchin furent Tem-Sooun-Kaouzoun, Sâouzoun et Loang-Zoûn.

« Dans le Mazandéran, régna Shâh ‘Alâ ad-Din Hosaîn-Roustem ibn ‘Ali ibn Shahriyâr et dans l’Azerbaïdjan, l’atabek Iltoukouz. En l’année 553 de l’hégire, le prince de Maragha, Ak-Sonkor (le faucon blanc) demanda au khalife la permission de faire réciter la khotba sultanienne au nom du père du sultan Seldjoukide Mohammad ibn Mahmoud-al-Saldjoukî. Cette nouvelle étant arrivée à Hamadhan à l’Atabek Iltoukouz, il envoya son fils Djihan-Pehlevân-Mohammad avec une armée contre Ak-Sonkor. Ak-Sonkor fut battu et courut s’enfermer dans la forteresse de Rouyin-Dîz (la forteresse de cuivre) qui se trouvait sur les frontières de la principauté de Maragha. Djihan-Pehlevân alla l’y assiéger. A la fin, ils unirent par faire la paix et Djihan-Pehlevân retourna à Hamadhan auprès de son père ; cela se passait en 563. En 567, l’Atabek Iltoukouz mourut à Hamadhan et son fils Djihan-Pehlevân-Mohammad monta sur le trône; ce prince atteignit un haut degré de puissance. Quand Ak-Sonkor mourut à Maragha, il eut pour successeur son fils, Falak-ad-Din, qui s’empara de la ville de Tabriz; Djihan-Pehlevân rassembla son armée et il alla assiéger Falak ad-Din dans Rouyin-Dîz en même temps qu’il envoyait son frère Kizil-Arslan mettre le siège devant Tabriz. Les troupes de Maragha ayant fait prisonniers deux, de ses soldats, les conduisirent dans la ville. Le kadi Sadr ad-Din les fit revêtir de beaux vêtements et les renvoya à Djihan-Pehlevân; cette attention lui plut beaucoup et, sur la prière du iddi, il consentit à faire la paix; Tabriz lui fut cédée et Maragha resta à Falak-ad-Din. Djihan-Pehlevân installa son frère à Tabriz et s’en retourna dans l’Irak. Quand il mourut, Kizil-Arslan voulut prendre le titre d’Atabeh, mais le sultan Thoghril-Beg qui était devenu tout puissant ne voulut point le lui permettre. La guerre éclata entre les deux princes et Kizil-Arslan fut vaincu; il rassembla une nouvelle armée et marcha contre Thoghril qui le fit prisonnier et le fit charger de chaînes ; il fut assassiné au mois de Chaban 587 à Hamadhan pendant la nuit et l’on ne sut jamais par qui.

Le souverain du Khwarizm était Il-Arslan, fils d’Atsiz ; le dix-neuvième jour du mois de Redjeb de l’année 567, il mourut après un règne d’environ dix-sept ans, laissant deux fils ; l’aîné, Sultan Shah, héritier du trône, régna après lui. Sa mère Malika Tarkhân et son frère Tukush étaient à Djound; ils lui députèrent quelqu’un pour le prier de venir les rejoindre, mais il refusa ; ils équipèrent alors une armée pour marcher contre lui. Tukush se rendit dans le Kara-Khitâi auprès du Kour-Khân, et lui promit de lui donner chaque année quand il se serait rendu maître du Khwarezm, une somme déterminée. Le Kour-Khân fit partir une armée sous le commandement de son gendre Kourmâï avec Tukush. Quand les troupes du Kara-Khitâi arrivèrent près de Khwarezm, Sultân-Shâh et sa mère allèrent chercher un refuge à la cour d’al-Malik al-Mouvayyad, souverain du Khorasan. Le Dimanche, vingt-deuxième jour du mois de Rabi second de l’année 568, Tukush entra dans Khwarezm et monta sur le trône; il renvoya ensuite Kourmaï après l’avoir traité de la manière la plus flatteuse. La mère de Sultân-Shâh envoya des joyaux extrêmement précieux en présent à al-Malik al-Mouvayyad et le supplia de l’aider à reconquérir le Khwarezm. Le souverain du Khorasan réunit une armée pour aider Sultân-Shâh et sa mère à atteindre ce but, et il la fît partir pour le Khwarezm.

Quand ces troupes furent sur le point d’arriver à la ville de Soubor, Tukush y vint camper; l’armée du Mazandéran sortit bataillon par bataillon du désert et arriva dans cet endroit ; al-Malik al-Mouvayyad se trouvait à l’avant-garde. Tukush fondit sur cette division et la tailla en pièces ; al-Malik al-Mouvayyad fut fait prisonnier et conduit devant Tukush, qui ordonna qu’on le fendit en deux à la porte de sa tente. Cela se passa le jour de ‘Arafa de l’année 569. Sultân-Shâh et sa mère s’enfuirent dans le Déhestân; Tukush se mit à leur poursuite, s’empara de ce pays et tua Malika-Turkân, après quoi il s’en revint. Sultân-Shàh étant parvenu à lui échapper, se réfugia à Shadiakh auprès de Toughân-Shâh ; le fils d’al-Malik al-Mouvayyad étant monté sur le trône après la mort de son père, Sultan-Shâh demeura quelque temps dans cette ville. Il se rendit ensuite chez les sultans du Ghour qui le reçurent à merveille. Pendant ce temps, le sultan Tukusk régnait sur le Khwarezm. Sur ces entrefaites un ambassadeur du Koûr-Khân, souverain du Kara-Khitâi, étant venu à la cour du souverain du Khorasan, il trouva qu’il ne s’était pas conduit poliment envers lui et le fit tuer. Cela le mit aux prises avec le Kour-Khân et Sultân-Shâh vit dans cette hostilité le moyen de s’emparer du trône; il se résolut à se rendre auprès du Kour-Khân après que le sultan ghouride Ghiyâth ad-Din l’eut mis en état de le faire. Quand il fut arrivé auprès du Kour-Khân, ce prince envoya Kourmaï avec une armée pour l’accompagner, mais quand ce général vit que les habitants du Khwarezm ne tenaient nullement à avoir Sultân-Shâh pour souverain, il s’en revint. Sultân-Shâh lui prit une division de son armée, marcha immédiatement vers Sarakhs, et tomba sur Malik Dinar, l’un des émirs du Ghour; pour lui échapper Malik Dinar fut obligé de se jeter lui-même dans le fossé de la place et ses soldats le hissèrent par les cheveux dans la citadelle. Ensuite Sultân-Shâh alla à Merv, renvoya les officiers du Kara-Khitaî et reprenant l’offensive, marcha de nouveau sur Sarakhs. Malik Dinar, qui était demeuré dans la citadelle, demanda au sultan Toghân-Shâh de lui donner le gouvernement de la ville de Bistâm à la place de Sarakhs ; l’émir ‘Omar Firouzkouhi prit Sarakhs et Malik Dinar obtint la ville de Bistâm. Quand le Kharezmchah Tukush, projetant la conquête de l’Irak, arriva à Djadjarm, Malik Dinar alla rejoindre Toghân-Shâh qui envoya l’un des officiers de son frère, un nommé Karâkoush à Sarakhs dont il rappela l’émir ‘Omar Firouzkouhi. Sultan-Shâh marcha contre Sarakhs à la tête d’une armée de 3.000 cavaliers, pendant que Toghân-Shâh partait de Nichapour et se dirigeait vers cette même ville avec dix mille hommes. Au mois de Dhou’lhiddjeh de l’année 576, un combat se livra et Sultân-Shâh demeura vainqueur; il s’empara d’un butin immense et devint ainsi maître du Khorasan, de Sarakhs, de Tous et d’autres villes de ces pays. Il ne cessa d’harceler Toghân-Shâh jusqu’à ce que l’armée de ce dernier fût anéantie et que ses émirs se fussent ralliés à lui ; au mois de Moharrem 581, Toghân-Shâh mourut et ses officiers prêtèrent serment à son fils Sindjar-Shâh, mais l’Atabek Menkeli s’arrogea toute l’autorité et traita ses sujets avec dureté; aussi le plus grand nombre des émirs de Toghân-Shâh passèrent au service de Sultân-Shâh ; Malik Dinar alla également se mettre au service de Sultân-Shâh dans le Kirmân. Quant aux Turks Ouighours qui étaient restés dans toutes les provinces, ils se joignirent également à Sultân-Shâh. Dans les premiers jours de l’année 582, le sultan Tukush partit de Khwarezm pour se rendre dans le Khorasan pendant que Sultân-Shâh marchait sur Khwarezm; quand il en fut prévenu, le sultan Tukush s’arrêta à Daram, et Sultân-Shâh revint sur ses pas ; il traversa l’Oxus avec cinquante (sic) hommes et doubla les étapes; au milieu de la nuit, il passa au milieu de l’armée de Tukush, et entra dans la ville, tandis que Tukusli s’en éloignait. Au mois de Rabi premier de 582, Tukush vint camper devant Shadyakh et pendant deux mois il y tint assiégé Sindjar-Shâh, fils de Menkeli-Beg. Il finit par conclure la paix avec lui; il envoya son grand chambellan, Schihâb-ad-Din, le grand écuyer (khvânsâlâr) Saïf ad-Din Merdânschir et le katib Bahâ ad-Din Mohammed-Baghdadî, à Menkeli-Beg qui les fit arrêter et les envoya à Sultân-Shah pour qu’il les tînt en prison jusqu’au moment où il se serait réconcilié avec son frère. Sultân-Shâh revint à Shadyakh et l’assiégea de nouveau ; mais les habitants lui résistèrent victorieusement et l’obligèrent à lever le siège. Il se dirigea sur Sebzevar dont les habitants l’avaient traité de la manière la plus outrageante, ce qui l’avait déterminé à leur faire une guerre sans merci. Réduits à la plus grande détresse, ils implorèrent l’intervention du cheikh Ahmad Bédili qui était un abdal : Sultan-Shâh le reçut d’une manière très honorable, et grâce à son intercession, les habitants eurent la vie sauve ; Sultân-Shâh s’en retourna ensuite à Merv. Le vendredi, quatorzième jour du mois de Moharram de l’année 583, le sultan Tukush arriva devant Shadiakh et attaqua la ville qu’il fit battre à coups de mangonneaux; Menkeli-Beg fut bientôt réduit à la dernière extrémité, mais les Alides et les imams ayant intercédé en sa faveur, Tukush lui accorda une capitulation ; le mardi, septième jour du mois de Rabi premier, le sultan prit possession de Shadiakh et en rendit le gouvernement à Menkeli-beg qui lui céda en échange la ville de Nichapour; Tukush laissa dans cette ville son plus jeune fils, Nasir ad-Din Malik Shâh en qualité de gouverneur. Au mois de Redjeb, le sultan Tukush retourna à Khwarezm, et Sultân-Shâh arriva immédiatement devant la citadelle de Nichapour qu’il assiégea. La lutte s’engagea et bientôt la plus grande partie du mur d’enceinte de la ville fut détruite. Malik Shâh envoya courriers sur courriers à son père pour lui apprendre ce qui se passait; Tukush arriva au galop avec une armée considérable ; Sultan-Shâh brûla alors ses mangonneaux et leva le siège. Tukush rentra dans Nichapour et en releva les ruines. Ce même hiver, il se rendit dans le Mazandéran et tous les émirs du Khorasan vinrent lui présenter leurs hommages ; il les traita d’une manière très flatteuse. Au printemps, il alla à Radegan et les grands personnages rétablirent la concorde entre lui et son frère. Le sultan donna à Sultân-Shâh le pays de Djâm. »

Sultân-Shâh eut plus d’une fois à lutter contre les troupes des sultans ghourides qui le battirent, notamment à Merv-er-Roûd, et il se révolta encore contre Tukush qui lui fit grâce comme la première fois sur les instances des grands personnages de sa cour.

« Dans le pays de Roum, régnait le sultan Izz ad-Din Kilidj-Arslan; les principales villes de son empire étaient Koniah (Iconium) Sîvâs, Akserâi ; ce prince eut des démêlés avec Dhoû’-n Noun, fils du Danischmend, prince de Malatiyya, et s’empara de ses états ; Dhoû’-n Noun prit la fuite et se réfugia à Alep auprès de l’Atabek Nour-ad-Dîn. Ce dernier résolut de venir à son secours et il réunit une armée avec laquelle il s’empara de Sivâs, de la forteresse de Mar’ash et de beaucoup d’autres places qui dépendaient du pays de Roum. Kilidj-Arslan envoya des ambassadeurs à Nour ad-Din pour implorer sa pitié; Nour ad-Din ne voulait pas l’écouter, quand il apprit subitement que les Francs venaient de faire irruption dans ses états ; il fut alors très heureux de conclure la paix; néanmoins il laissa son armée auprès de Dhoû ‘n-Noun pour le défendre contre de nouvelles agressions. Jusqu’à l’époque de la mort de Nour-ad-Dîn, Dhoû’ n-Noun resta en possession de Sivâs, mais après cela Kilidj-Arslan la lui reprit.

« Dans le Kirmân, régnait Toghân-Shâh ibn Mohammad ibn Abou’l Févàris qui mourut à la fin de l’année 573, laissant quatre fils, Arslan-Shâh, Tourkân-Shâh, Tourânshâh et Bahram-Shâh. Ce pays fut désolé par l’invasion des Ouighours jusqu’au moment où Malik Dinar, l’un des émirs des Ouighours, gendre de Toghân-Shâh et gouverneur de Nichapour, entra dans le Kirmân, au mois de Redjeb de l’année 583, il s’empara de la ville de Béardeshir qui était la capitale du Kirmân, et il rétablit l’ordre dans ce pays.

« Dans le Ghour et à Ghazna régnèrent le sultan Ghiyâth ad-Din et le sultan Schihâb ad-Din ; en l’année 590, un combat se livra entre le sultan Sinhâb ad-Din et le sultan de l’Hindoustan. Les Hindous furent battus et leur roi fut tué. On a dit que ce souverain avait sept cents éléphants et une armée d’un million d’hommes. »

[58] Cet auteur est cité par Hadji-Khalif (Dictionnaire bibliographiquetome II, p. 123, n° 2191) comme continuateur de l’ouvrage d’Ibn Korra-el Sabî intitulé Tarikh-Sâbith. Ibn Korra racontait dans cette chronique les événements depuis l’année 190 jusqu’à l’année 303 de l’hégire ; elle fut continuée par son neveu, fils de sa sœur, Halal ibn Mohsin-al-Sâbi qui la conduisit jusqu’en 447 ; à son tour son fils, Ghars al-Ni’mat Mohammad ibn Halâl lui ajouta un supplément, mais cet auteur ne put mettre la dernière main à ce travail. Ibn al-Hamadanî le continua jusqu’en 512; Abou’l Hasan al-Râ’ouni jusqu’en 527,’Afif ad-Din Sadakat ibn Haddad jusqu’en 570; Ibn al-Djaûzî jusqu’en 580, et enfin Ibn al-Kâdisi y ajouta le récit des événements qui se passèrent jusqu’en l’année 616 de l’hégire. Il est vraisemblable qu’Ibn al-Kâdisi mourut aux environs de cette date. Je ne connais pas d’exemplaire de cette chronique qui doit être fort importante puisqu’elle se compose en définitive des œuvres juxtaposées de huit auteurs qui racontèrent les événements qui se déroulèrent sous leurs yeux.

[59] Le Cheref-Nameh nomme ces Kurdes, les Ravandah et il est probable que telle est la vraie lecture, car l’auteur de cet ouvrage était lui-même un kurde et était mieux renseigné que personne sur les noms des tribus de sa nation. Tous les historiens de l’Egypte donnent la même forme que Makrizi et j’ai cru devoir la conserver malgré son inexactitude probable.

[60] On peut voir les différentes formes sous lesquelles on rencontre de ce mot dans le Cheref-Namehou fastes de la nation kourde par Cheref ouddineprince de Bidlis dans l’Iïalet d’Arzeroûme, traduits du persan et commentés par F. B. Charmoy. Saint-Pétersbourg, 1870, t. I, 2e partie, p. 362.

[61] Sur Douvin on peut voir le Dictionnaire géographiquehistorique et littéraire de la Perse, publié par M. Barbier de Meynard. Pans, imprimerie impériale, MDCCCLXI, p. 246. Hadji-Khalfa dit, dans son traité de géographie intitulé Djihan-Numa, que cette localité dépend de Harîr et qu’elle se trouve dans une plaine unie.

[62] Voir le Dictionnaire géographique de la Perse, ibid., p. 17.

[63] Tékrit, dit Yakout dans le Mo’djam (tome I, page 861) est une ville située entre Bagdad et Mossoul ; elle est plus rapprochée de la première de ces deux villes que de la seconde. On compte trente farsakhs entre Tékrit et Bagdad. On y voit une citadelle très puissante qui domine le Tigre. La ville elle-même est bâtie à gauche du fleuve. D’après cet auteur, Ptolémée donne pour Tékrit les coordonnées suivantes : L 98° 40′, l. 37° 3 ; d’autres astronomes donnaient : L 69° 20′, l. 35° 30′. Le plus long jour comptait à Tékrit 14 heures et 20 minutes. C’est Schapour, fils d’Ardeschir, autrement dit Shapour Ier qui bâtit la forteresse de cette ville quand il vint attaquer la ville de al-Had qui était une très ancienne localité située dans le désert (al-barriya). Hadji-Khalifa ajoute que c’est la dernière ville de la Mésopotamie et qu’elle est distante de six jours de Mossoul. La forteresse de Tékrit était ruinée à son époque et il n’y avait plus à sa place qu’une source de naphte. Edrisi (trad. Jaubert, t. II, p. 147) dit que la plupart de ses habitants étaient chrétiens. C’était près de laque le petit Tigre (Dodjaïl) se séparait du Tigre pour aller aboutir prés de Bagdad.

Hadji Khalifa nous apprend dans un autre passage de son traité de géographie, que le petit Tigre était un canal creusé du temps des khalifes abbassides pour réunir les eaux du Tigre à celles de l’Euphrate. Il avait donné son nom à un gros bourg qui était situé à environ deux lieues du Tigre, et dont beaucoup de villages dépendaient. Quand le Khalifat eut été anéanti par Houlagou-Khân, frère de l’empereur de Chine Mangkoû, on cessa d’entretenir ce canal, ce qui coûtait des sommes énormes, et il se dessécha. Les deux canaux d’Isa et de Malik joignent également le Tigre et l’Euphrate, mais au sud de Bagdad. Yakout dit dans le Mo’djam al-Bouldân, que le point d’aboutissement du petit Tigre dans le Tigre se trouvait en face de la ville bien connue de Kadisiyya. Cf. Histoire des Mongols depuis Tchinguiz-Khan jusqu’à Timour Bey, par C. d’Ohsson. Amsterdam, 1852, t. III, p. 231, note.

[64] Izz ad-Din Massoud-Zangi, fils et successeur d’al-Borsokî, régna à Maûsil de 521 à 541. Voir l’Histoire des Atabeks dans les Historiens orientaux des Croisades, t. II, pp. 59-151.

[65] Sharaf ad-Din raconte dans son histoire des Kurdes que Nadjm ad-Din se promenait un jour avec son frère Asad ad-Din Shirkouh, quand ils rencontrèrent une femme qui se plaignit d’avoir été violentée par un individu. Shirkouh s’étant mis à la recherche de cet homme, le découvrit et le tua. Nadjm ad-Din fut obligé de le faire arrêter et de rapporter au sultan seldjoukide Massoud ce qui s’était passé, mais ce prince ne voulut pas sévir contre le meurtrier, à cause de la grande amitié qui les unissait, et il se borna à l’exiler (t. I, 2· partie, p. 76).

[66] C’est vraisemblablement cet opuscule qui est mentionné par Hadji-Khalifa (Lexicon bibliographicum, t. VI, p. 470, n° 14331) sous le titre al-hâdi-fi-l-fourou, et qui fut amplement commenté par Abou’l Kasim Hibatr Allah ibn ‘Abd-Allah-al-Kofti. Kotb ad-Din Abou’l Ma’li mourut en l’année 578 de l’hégire (1182-1183) et le commentateur en 679 (1280-1281).

[67] Voici comment l’auteur de l’Histoire de la Vie des Patriarches d’Alexandrie raconte la catastrophe qui fit passer le vizirat de Shâver à l’oncle de Salah ad-Din (ms. ar. 302, p. 255) : « Asad ad-Din Shirkouh arriva avec une nombreuse armée de Ghozzes; le roi Morri (Amaury) se trouvait à Bilbeis avec les Francs et Nisâl commandait l’escadre sur le Nil ; il était arrivé à ‘Ataf-mina-al-firân, tout près de Minazaftî avec dix croiseurs et vingt navires incendiaires. Quand la nouvelle de l’arrivée d’Asad ad-Din se fut répandue dans le pays, le roi Amaury quitta Bilbeis et retourna dans son royaume. Les Musulmans se trouvèrent alors en force pour livrer bataille à Nisâl, ils le vainquirent et le forcèrent à battre en retraite avec sa flotte. Asad ad-Din vint camper à Bilbeis avec ses troupes, et les Francs se retirèrent devant lui, sur terre et sur mer. Il partit ensuite de Bilbeis et vint camper à al-Loûk, dans le Canton de la timbalière (ard-al-tabbâlah), et il se présenta enfin devant le Caire qu’il entoura de toutes parts ; le khalife al-‘Adad lui envoya ainsi qu’aux émirs et aux officiers supérieurs les plus en vue de son armée, des provisions de bouche, de splendides vêtements d’honneur, de fortes sommes d’argent, des tentes et une foule d’objets dont on ne peut décrire la richesse, le tout prélevé sur sa cassette particulière. Asad ad-Din vécut ainsi des présents du khalife durant quelques jours et il n’entra au Caire que le vendredi, premier jour du mois de Rabi premier de l’an 564. Le khalife lui envoya Moutemin-al-Khilafat-Djauhar-al-Ustad lui porter un sabre et lui ordonna de trancher la tête à son vizir Shâver; Asad ad-Din regorgea d’un coup de poignard le samedi deuxième jour de Rabi premier de l’an 564; il resta au Caire le reste de ce jour et, le lendemain dimanche, il alla habiter la maison qui avait été désignée pour être sa demeure. Il entra au Caire, le lundi quatrième jour de Rabi premier de cette même année, et le khalife lui envoya le vêtement d’honneur du vizirat. Ce vêtement se composait d’un habit blanc garni de broderies d’or et à larges manches, d’une longue pièce d’étoffe brochée pour rouler sous forme d’un turban dont les deux bouts retombaient jusque sur la croupe du cheval, d’un collier orné de pierres précieuses et d’un ceinturon qui se serrait à l’aide d’un coulant de soie garnie de grosses perles d’un orient parfait. Il monta à cheval revêtu des habits qui lui avaient été envoyés par le khalife depuis l’intérieur de la Cour d’or jusqu’à la citadelle ; tous les émirs et los soldats marchaient à côté de son étrier tenant à la main leurs épées… Au bout d’un mois du vizirat d’Asad-ad-Dîn, on proclama durant la nuit au Caire que les Chrétiens devaient supprimer les bouts flottants de leurs turbans et porter des ceintures serrées à la taille ; les juifs furent obligés également de coudre une pièce d’étoffe jaune à leurs turbans.

« Asad ad-Din Shirkouh exerça les fonctions de vizir durant soixante jours et mourut le 5 Djoumada premier de l’an 504; après lui, le khalife nomma vizir, Salah-ad-Din, qui reçut le titre de « al-Malik an-Nasir-Salah-ad-Bounîâ-wa’d-Dînsultan de l’Islam et des Musulmanscelui qui réunit la parole de la Foiqui anéantit les adorateurs de la croixqui fait vivre l’empire du Commandeur des Croyants ». Le jour ou il fut installé dans sa charge en présence du khalife, il fit écrire par le kadi al-Fâdil un édit d’après lequel aucun Chrétien ne pouvait être titulaire d’un emploi dans l’administration ou ailleurs. Le kadi al-Fâdil s’appelait ‘Abd-er-Rahim ibn ‘Ali et était connu sous le nom d’Ibn al-Baïsânî; son père était kadi de Baïsân; c’était un homme savant, éloquent, qui faisait du bien à tous ceux qu’il rencontrait et dont le nom était généralement béni ; on n’a absolument rien à lui reprocher que le fait d’avoir conseillé (à Salah-ad-Din) de priver tous les Chrétiens des emplois dans l’administration ou dans la chancellerie, de telle sorte qu’aucun Chrétien ne fut investi de ces charges, ni sous Salah-ad-Din, ni sous le règne de ses enfants. »

Le même auteur raconte ce qui suit sur les tentatives qui furent faites par les officiers des Fatimides pour se débarrasser de Salah ad-Din et sur la manière dont ces complots se terminèrent (ibid., p. 257).

» Au mois de Djoumada second de l’année 565, al-Malik an-Nasir-Salah ad-Din apprit que Moutemin-al-Khilâfat-Djauher, général du khalife al-‘Adad, était parti du Caire pour al-Kharkaniyya qui formait son fief, qu’il s’y était enfermé dans un belvédère qui s’y trouvait, qu’il avait l’intention d’y demeurer jusqu’au milieu de la nuit, d’envoyer les Arabes demander du secours aux Francs, et de les amener au Caire pour lui livrer bataille et le chasser d’Egypte. Voici ce qui s’était passé : quand Salah ad-Din fut devenu sultan et qu’il se fut emparé du gouvernement, le khalife et les ustad craignirent son ambition ; ils firent venir Moutemin-al Khilâfat pour le prier de se mettre en rapport avec les Francs parce qu’il était l’un des grands personnages du Khalifat. Le sultan envoya l’eunuque (tâvashî) Karâkoush, l’un de ses plus fidèles officiers, avec un détachement de cent cavaliers qui atteignirent Moulemin-al-Khilâfat dans son château; ils lui ordonnèrent de descendre; mais au lieu d’obéir, il referma à clef sur lui la porte du belvédère et ordonna à ses soldats d’engager le combat. Karâkoush entoura le belvédère et lui fit donner l’assaut; Moutemin-al-Khilâfat fut tué, sa tête fut portée au Caire et le belvédère devint la proie des flammes. Les Nègres se réunirent au Caire et firent une émeute contre le sultan dans l’intérieur de la ville, quand ils apprirent la mort de Moutemin-al-Khilâfat-Djaûhar ; mais Allah permit que le sultan leur infligea une défaite; il n’en fit massacrer aucun et au contraire il leur dit : « Je ne vous blâme pas de votre conduite, car vous avez combattu pour le khalife, votre souverain. » Il leur pardonna, mais leur défendit de rester au Caire, les laissant libres de se rendre dans la Haute et dans la Basse Egypte et dans tout autre pays qui leur conviendrait; ces gens se répandirent alors dans toutes les provinces de l’Egypte, depuis Damiette jusqu’à Assouan. Il y avait alors dans la partie occidentale de l’Egypte une grande troupe d’Arabes parmi lesquels se trouvait une tribu nommée les Bènou Sis, qui comptait plus de dix mille cavaliers et qui interceptait les routes; Takî ad-Din ‘Omar marcha contre eux avec l’armée qu’il commandait; il leur infligea une sanglante déroute, et les dispersa: il fit prisonniers leurs femmes, leurs enfants, leurs filles et leur prit tout leur argent et leurs troupeaux. »

[68] Voici comment l’auteur de l’Histoire des Patriarches d’Alexandrie raconte la mort du khalife fatimide al-‘Adad (ibid., p. 258). L’ustad Safi ed-dauleh, qui avait été l’un des courtisans du khalife fatimide al-Thâfir-li-Din-Allah, raconte qu’une nuit, Chams ed-dauleh, frère du sultan Salah ad-Din, entra au palais et demanda à voir le khalife. Quand on eut appris à al-‘Adad que Chams ed-dauleh voulait le voir, il porta à sa bouche une bague empoisonnée, comme celles que les souverains font préparer pour se donner la mort quand ils sont sur le point de tomber aux mains de leurs ennemis ; il mourut immédiatement. Une autre personne a raconté que Chams ed-dauleh s’empara du khalife vivant et qu’il lui demanda de lui dire les endroits où étaient déposés ses trésors. Le khalife ne voulut rien dire ; Chams ed-dauleh, lui arracha alors le turban qu’il portait sur la tête et l’étrangla. Un homme de la domesticité du palais raconta qu’avant d’être assassiné, le khalife avait bu du vin avec Salah ad-Din et Chams ed-dauleh et qu’on entendit une chanteuse déclamer des vers en leur présence. Quand la soirée eut pris fin et qu’ils se furent levés pour prendre congé du khalife, Salah ad-Din fit venir le kadi des kadis, les professeurs de droit et les gens de loi et il leur raconta ce qui s’était passé ; il envoya dans l’Irak et à Bagdad pour demander un avis juridique sur la question de savoir s’il était permis à un khalife de boire du vin et de se livrer ainsi à la débauche; les juristes de Bagdad décidèrent que si ce fait était réellement constaté, il convenait de déposer le khalife. Quand Salah ad-Din fut en possession de ce jugement, il ordonna à son frère Chams ed-dauleh de se rendre au palais et de tuer le khalife sans faire d’esclandre, pendant la nuit, pour éviter l’émeute qui se serait produite dans le peuple si on l’avait fait en plein jour. Ainsi fut fait. Il ordonna ensuite qu’on apportât chez lui tout ce qui se trouvait dans le palais en fait d’habits, de pierres précieuses et d’étoffes brochées d’or et d’argent et il fit vendre tous les objets et les vases dont il n’avait pas besoin; ce fut le kadi, l’émir Mohammad ibn Mohammad, le chef des deux juridictions (doû-‘l-riasataîn) qui fut préposé à cette vente. Quant aux membres de la famille du khalife, il fit mener ses femmes et ses enfants dans le palais d’al-Mothaffar situé dans la rue Djavân, au Caire, et il y mit des soldats à leur porte nuit et jour pour que personne ne pût entrer chez eux et pour les empêcher de sortir; il leur assigna les vivres dont ils avaient besoin pour se nourrir. Les gens du Caire et de Misr, qui étaient attachés au parti des fatimides, leur portaient des provisions, mais le sultan les en empêcha. Quant aux familiers et aux parents d’al-‘Adad, il en réunit deux cents ou plus dans le Madjlis-al-manafikîn, qui se trouve dans le grand Ivân du palais, et il les Ht charger de chaînes pour éviter toute rébellion de leur part; les gens du Caire et de Misr leur ayant également porté des aumônes, le sultan les en empêcha.

[69] Ce mot est difficilement lisible dans le manuscrit; il est possible qu’il faille lire Ra’as-al-Kallasa.

[70] Mot illisible dans le manuscrit.

[71] On sait que le noir était la couleur des Abbassides, par opposition au vert qui était celle des Alides.

[72] Ceux qui avaient été envoyés par l’atabek Nour ad-Din Mahmoud.

[73] Après le pillage qui avait suivi la mort du khalife fatimide al-‘Adid.

[74] D’après Yakout (Mo’djam-al-bouldân, tome II, page 581), Dakahla était une petite ville sur une branche du Nil, séparée de Damiette par quatre farsakhs, et de Damirali par six farsakhs; on y trouvait des constructions et un marché ; le canton qui en dépendait était nommé Dakahliyya.

[75] Peut-être faut-il traduire les « scribes des Ghozzes ». Le mot Ghozz désigne à proprement parler les Turcs Seldjoukides et Osmanlis, mais on le trouve continuellement appliqué dans les historiens musulmans de l’Egypte aux Kurdes et plus spécialement aux ayyoubides. Il n’y a pas à douter cependant que les Ghozzes turcs fussent absolument différents des Kurdes qui, en définitive, sont des Iraniens. Quoi qu’il en soit, il est vraisemblable que ces scribes, dont parle Makrizi, étaient des compatriotes de Salah-ad-Dîn, et que l’organisation de l’empire ayyoubide n’avait aucun secret pour eux.

[76] Barka, dit Yakout dans le Mo’djam al bouldân (tome I, p. 573), est le nom de tout le pays maritime qui s’étend depuis Alexandrie jusqu’à l’Ifriqiya, et dont la capitale était Antabolos (lire Pantabolos), c’est-à-dire les cinq villes. D’après Ptolémée, les coordonnées géographiques de cette ville seraient les suivantes : L 63°, l. 33 10′; l’auteur des tables astronomiques qui sont souvent citées par Yakout donne : L 43°, l. 33’. Elle était entourée de tous côtés par les Berbères (avec une minorité arabe), et son territoire était d’une très grande fertilité; les habitants étaient obligés de boire de l’eau de pluie conservée dans des citernes, car l’eau de source est extrêmement rare dans toute cette contrée. Un roi de Barka avait bâti sur le rivage de la mer une très vaste citerne pour conserver le plus d’eau possible pendant la période des grandes chaleurs. La ville d’Adjiyya se trouve sur le bord de la mer, à six milles de Barka, on y voit un marché et une mosquée; il y a aussi une autre ville située sur le bord de la mer qui dépend de Barka; elle se nomme Talamouyya. Il y a un mois entier de chemin entre Alexandrie et Barka, qui est séparée de Fostat par une distance de 220 farsakhs. Il ne faut pas confondre cette localité avec une autre qui porte identiquement le même nom et qui dépend de Koûm, en Perse. Idrisi (trad. Jaubert, tome I, page 286) raconte que Barka ‘est une localité peu fréquentée et qu’elle était la première station des gens qui se rendaient d’Egypte à Kaîrawân. Il y avait dans cette ville, à l’époque de ce géographe, des tanneries où l’on préparait des cuirs de bœuf, et de tigre qui provenaient d’Audjila. La terre de Barka était importée en Egypte et servait de remède contre la gale et la teigne. Idrisi compte 21 journées d’Alexandrie à Barka, soit 550 milles, 6 journées (152 milles) de Barka à Adjdabiyya et dix journées de caravane par le désert de Barka à Audjila.

[77] Les rubis dits balais proviennent du Badakhshan, contrée située dans l’extrême-est de l’Afghanistan sur les frontières de la Boukharie et des Pamirs. Cette contrée, comme nous l’apprend Yakout dans le Mo’djam, (t. Ier, p. 528) porte aussi le nom de Balakhshan, avec le même changement de d en l qui se remarque dans le nom du fleuve Helmend, qui était en zend Haêtumant et en grec Έτύμανδρος. C’est un pays dont on tire une très grande quantité de pierres précieuses; la plus connue est la variété de corindon qui porte le nom de balakhsh, dont les Européens ont fait balais. Il est assez vraisemblable que cette forme est une altération graphique de la transcription balacs du mot persan balakhsh

[78] La phrase de Makrizi est assez mal bâtie pour qu’il semble que ce poids de 30 mithkals soit celui de tous les cadeaux envoyés par Salah ad-Din à Nour ad-Din Mahmoud.

[79] Les géographes musulmans font commencer la Nubie au-dessous d’Asvan et ils ne la distinguent qu’à peine du Soudan : toutefois, l’on peut dire que par Nubie, les Musulmans entendent tout l’hinterland de l’Egypte dans le Sud franc et par Soudan les pays situés à l’Ouest de la Nubie : Darfour, Bahr-el-Ghazal et Wadai jusqu’aux rives de l’Atlantique. Idrisi nous apprend que la Nubie s’étend le long du Nil sur une longueur de deux mois de marche (trad. Jaubert, tome I, p. 534), ce qui revient à dire sur plus de 1.000 farsakhs, mais il n’indique pas d’une façon nette la frontière entre l’Egypte et la Nubie, il se borne à dire qu’à l’orient d’Asvan, les Musulmans n’ont d’autre frontière que la montagne al-‘Alakî (ibid., p. 35). Yakout, dans le Mo’djam (IV, p. 820), compte 80 jours pour la longueur totale de la Nubie.

[80] Dongola, capitale de la Nubie, était située sur le bord du Nil ; elle se trouvait, dit Yakout (Mo’djam, tome II, page 599, et IV, page 820) à quarante jours de la ville frontière d’Asvân et à quarante-cinq jours de Postât. Cette ville avait une enceinte fortifiée très élevée dans la construction de laquelle il n’entrait pas de pierres.

[81] Idrisi nous apprend que les Nubiens n’avaient pas de blé, mais qu’on le leur apportait du dehors; en revanche, l’orge et le dhoûra étaient choses très communes chez eux (trad. Jaubert, tome I, page 31). Ils n’avaient pas non plus de dattes; ils buvaient une boisson tirée du dhoûra par fermentation et se nourrissaient de viande de chameau, fraîche ou séchée, qu’ils faisaient bouillir avec du lait de chamelle; un peu plus bas que Dongola, le même géographe cite comme culture des Nubiens, en plus de l’orge et du dhoûra, différents légumes parmi lesquels le navet, l’oignon, le raifort et les pastèques (ibid., p. 33). C’était à Assouan que se trouvait l’entrepôt des céréales qu’on importait en Nubie (ibid., p. 35). Dans le Mo’djam (tome IV, page 820), Yakout dit qu’en plus de l’orge et du dhoûra, les Nubiens avaient du blé, des palmiers, des vignes, des arbres à résine, des arbres nommés arak et des oranges énormes.

[82] D’après Idrisi (trad. Jaubert, tome I, page 33), le roi de Nubie portait le titre de kamil (parfait); Yakout donne à ce titre la forme kabil (Mo’djam, tome IV, page 820) ; il ajoute que ces souverains prétendaient être de la race d’Homaïr. Ce que raconta l’envoyé du prince ayyoubide de la tenue du roi de Nubie est confirmé par le récit donné par Yakout dans le Mo’djam el-bouldân.

 

Traduction française de  « HISTOIRE DES AYYOUBIDES ».   par l’historien arabe égyptien  Taqi al-Din Ahmad ibn ‘Ali ibn ‘Abd al-Qadir ibn Muhammad al-Makrizi dit Ahmad al-Maqrîzî ou Ahmed Maqrîzî ou al-Maqrizi est un historien arabe égyptien né en 1364 au Caire et mort en 1442 au Caire. Il est considéré comme l’un des auteurs les plus importants de l’historiographie égyptienne. Son œuvre traite de l’histoire égyptienne depuis la conquête arabe au viie siècle jusqu’à la période mamelouke dont il fut le contemporain.

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