Râshid al-Dîn Sinân, chef des chiites Ismaéliens et le sultan Salahudin al-Ayyoubi par le savant Kamaleddin Ibn al-‘Adîm, Bughyat al-talab [1262] :

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Rachid ad-Din Sinan est une personnalité ismaëlienne de la secte des Nizârites ayant repris à son compte le titre de Vieux de la Montagne durant sa cheffature en Syrie, autour de la forteresse de Masyaf en 11631. C'est le chef haschaschîn sans doute le plus reconnu et le plus craint après Hassan Ibn Al-Sabbah. À la mort d'Hassan Ibn Al-Sabbah, Rachid ad-Din Sinan prendra le nom de "Vieux de la Montagne". Lors du xiie siècle, les alliances entre sunnites, chrétiens et nizarites se font et défont au gré des enjeux de chacun des partis. Saladin à la suite de plusieurs tentatives d'assassinat contre lui, décide d'assiéger la ville en 1176, mais il renonce à prendre la ville après avoir conclu un pacte avec les Assassins dont le contenu reste secret. Deux légendes existent. la première prétend que Rachid ad-Din Sinan aurait envoyé une lettre à l'oncle de Saladin l'informant que toute la famille de ce dernier serait tué si Saladin ne renonçait pas au siège. La seconde, plus romancée, raconte que Rachid ad-Din Sinan, absent au moment de l'encerclement de la forteresse, serait apparu non loin du camp des assaillants. Saladin, sachant cela, décida d'envoyer une troupe pour se saisir du chef rebelle. Mais les soldats en approchant de leur ennemi furent soudain paralysés, incapable du moindre geste. Rentrant au camp, ils avertirent leur maître de leur mésaventure et l'informèrent que Rachid ad-Din Sinan souhaitait le rencontrer. Saladin, inquiet de ce présage, renforça sa protection et fit répandre tout autour de sa tente de la chaux et des cendres afin de détecter toute trace de pas. En pleine nuit, il se réveilla et aperçut un visage inconnu à proximité de sa couche, avant que la silhouette ne s'enfuie. Alertée, la garde entra dans la tente mais ne constata aucune présence, exceptée celle d'une galette empoisonnée sur le lit, accompagnée d'un papier où Saladin put lire : "Tu es en notre pouvoir". Le lendemain il leva le siège.

Râshid al-Dîn Sinân, chef des chiites Ismaéliens et le sultan Salahudin al-Ayyoubi par le savant Kamaleddin Ibn al-‘Adîm, Bughyat al-talab [1262] :
« (…) J’ai lu, de la main d’Abû Ghâlib b. al-Husayn dans sa chronique : le 20 muharram 589 mourut Râshid al-Dîn Sinân b. Salmân, le maître de la mission nizârite en Syrie. Sa mort eut lieu dans la forteresse de Kahf. C’était un homme éminent, aux ruses secrètes, aux vastes préoccupations, aux mensonges énormes ; il était capable d’exciter et de tromper les cœurs, de cacher les secrets, de se garantir des ennemis, d’utiliser les hommes sots et obscurs pour ses buts pervers. Il était originaire d’un village de la région de Basra appelé ‘Aqr al-Sudan. Il servit les chefs des ismaïliens à Alamût. Il cultivait les sciences des philosophes ; il lut beaucoup d’ouvrages de controverse et de sophistique, ainsi que les Épîtres des Frères de la Pureté et d’autres livres semblables de philosophie qui cherchent à convaincre et à attirer sans rien démontrer. Il construisit des forteresses en Syrie pour cette secte. Certaines étaient nouvelles ; d’autres étaient anciennes : en recourant à la ruse, il se les fit remettre, les fortifia et en interdit l’accès. Les jours l’ont épargné. Les princes se gardèrent de s’en prendre à ses possessions car ils avaient peur des attaques meurtrières de ses hommes. Sa situation en Syrie dura ainsi plus d’une trentaine d’années. À plusieurs reprises, le grand missionnaire envoya d’Alamût des émissaires pour le tuer par crainte qu’il ne s’appropriât pour lui seul la direction de la secte, mais c’est Sinân qui les fit périr ; il en trompa certains et les détourna d’exécuter les ordres contre lui. Les ismaïliens nommèrent à sa place pour être leur chef un missionnaire appelé Abû Mansûr b. Muhammad.

 

J’ai lu de la main d’al-Husayn b. ‘Alî b. al-Fadl al-Dârrî, dans sa chronique : le chambellan Mu‘în al-Dîn Mawdûd m’a raconté qu’il fut appelé auprès des ismaïliens en 552. Il se retira avec Sinân, et, le soir, alors qu’ils étaient tête à tête, il l’interrogea sur la raison pour laquelle il était en cet endroit. Sinân lui répondit : Je fus élevé à Basra dont mon père était l’un des notables. Cet enseignement pénétra mon cœur. Puis survint entre mes frères et moi une affaire qui m’obligea à les quitter et je partis sans vivres ni monture. Je fis route jusqu’à Alamût et y pénétrai. Le commandant en était al-Kiyâ Muhammad qui avait deux fils, al-Hasan et al-Husayn. Il me fit asseoir avec eux à l’école, eut pour moi les mêmes bontés que pour eux et me traita comme eux pour l’affection, l’éducation et l’habillement. J’y demeurai jusqu’à la mort d’al-Kiyâ Muhammad auquel succéda son fils al-Hasan. Celui-ci m’ordonna d’aller en Syrie. Je partis comme j’étais parti de Basra et n’approchai que très rarement des localités. Il m’avait donné des ordres et chargé de lettres. J’entrai dans Mossoul et fis halte à la Mosquée des Charpentiers où je passai la nuit ; j’en repartis pour Raqqa, évitant les localités. J’avais une lettre pour un de nos compagnons qui y demeurait ; je la lui remis, il me donna des provisions et me loua une monture jusqu’à Alep. Là, je rencontrai un autre compagnon auquel je remis une autre lettre et qui me loua une monture et m’envoya à Kahf. J’avais l’ordre de rester dans cette forteresse et j’y demeurai jusqu’à la mort, dans les montagnes, du cheikh Abû Muhammad, qui était le chef [des nizârites de Syrie]. Le Khawâdja ‘Ali b. Mas‘ûd fut nommé après lui, sans autre désignation que l’accord d’une partie de la communauté. Ensuite, le chef Abû Mansûr, neveu du cheikh Abû Muhammad, et le chef Fahd se mirent d’accord et envoyèrent quelqu’un le tuer d’un coup de poignard lorsqu’il sortirait des latrines. Le commandement resta collectivement entre eux, et les auteurs du meurtre furent arrêtés et emprisonnés. Puis l’ordre arriva d’Alamût de tuer le meurtrier et de relâcher le chef Fahd ; en même temps arriva une ordonnance avec ordre de la lire à la communauté. Voici la copie de cet écrit : « Ceci est la lettre de désignation par laquelle nous désignons comme chef Nâsir al-Dîn Sinân et ordonnons qu’elle soit lue à tous les compagnons et frères. Que Dieu vous préserve tous, ô frères, de vous opposer pour vos opinions et de suivre vos passions. Car cela est une discorde pour le premier, une perte pour les autres. Il y a là une leçon pour ceux qui sont attentifs. » (…).

 

Mon frère – que Dieu lui fasse miséricorde ! – m’a raconté que Sinân envoya un messager à Saladin – que Dieu lui fasse miséricorde ! – lui ordonnant de ne délivrer son message que lorsqu’il serait seul avec lui. Saladin le fit fouiller et on ne trouva rien d’inquiétant sur lui. L’assemblée quitta les lieux, et seules quelques personnes restèrent avec lui. Il lui demanda alors de délivrer son message. L’envoyé répondit : « Mon maître m’a ordonné de ne délivrer le message que lorsque je serai seul avec toi ». Alors le reste de l’assemblée s’en alla et il ne resta que deux mamelouks. Saladin dit : « Donne ton message. » Mais l’envoyé répondit : « Il m’a été ordonné de ne le dire qu’en privé. » Saladin répliqua : « Ces deux hommes ne me quittent jamais. À toi de décider : ou tu délivres ton message, ou tu repars. » Alors l’envoyé dit : « Pourquoi ne fais-tu pas sortir ces deux-là comme tu as fait sortir les autres ? – Parce qu’ils sont pour moi, répondit Saladin, comme des fils, eux et moi ne formons qu’un. » Le messager se tourna alors vers eux et leur dit : « Si je vous ordonnais au nom de mon maître de tuer ce sultan, le tueriez-vous ? » Ils répondirent : « Oui » et ils sortirent leur épée en ajoutant : « Ordonne ce que tu veux. » Le sultan Saladin – que Dieu lui fasse miséricorde ! – fut stupéfait. L’envoyé partit et prit les deux hommes avec lui. Après cela Saladin – que Dieu lui fasse miséricorde ! – fut disposé à faire la paix avec Sinân et à adopter une attitude qui le satisferait. Dieu est plus savant. »

Kamaleddin Ibn al-‘Adîm, Bughyat al-talab [1262], in Anne-Marie Eddé, Françoise Micheau, L’Orient au temps des croisades, Paris, GF Flammarion, 2002, pp. 319-323

Kamaleddin Ibn al-Adim est un chroniqueur arabe né à Alep en 1192 et mort au Caire en 1262Il enseigne dans les madrasas alépines à partir de 12191220, puis est nommé qadi, puis finalement vizir du sultan ayyoubide Al-Nasir Yusuf. Il doit fuir Alep pour l’Égypte avec ce dernier après la conquête mongole en 1260. l est connu pour son vaste travail biographique, Bughyat al-Talab (désir de l’élève), une mine de renseignements non seulement sur l’histoire de la Syrie musulmane du nord, mais encore sur celle de l’ensemble du monde musulman. Il est également l’auteur d’une histoire de sa ville natale Zubdat al-halab min tarikh Halab qui porte sur les évènements advenus avant 1243 et d’un manuel pour la fabrication des parfums, Kitab al-wuslat (ou wasilat) ila-l- habib fi wasf al-tayibat wal-tibb.

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