Chronologie des croisades par le chevalier et historien kurde Abul-Fida (1098-1107-8)

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bataille 4

 

L’extrait de l’histoire d’Aboulféda commence à l’entrée des premiers croisés dans l’Asie Mineure, et se termine à l’année 1322. C’est un court précis des événements mémorables qui signalèrent la lutte entre les forces musulmanes et les guerriers de l’Occident

ABOULFEDA HISTOIRE GENERALE OU ANNALES EXTRAITS (1098 1107-8)

An 491 de l’hégire (1098 de J.-C). Les Francs s’étaient mis en marche dès l’année précédente ; ils passent le détroit de Constantinople et entrent dans les états de Kilidj-Arslan, qui régnait sur Icône, etc. Il se livre quelques combats dans lesquels Kilidj-Arslan est battu. Les Francs traversent ensuite la Cilicie, et arrivent devant Antioche. Ils l’assiègent pendant neuf mois. Le gouverneur Baghi-Syan la défend avec une grande intrépidité ; mais voyant ses efforts sur le point d’échouer, il s’enfuit pendant la nuit. Revenu le lendemain de sa frayeur, il pleure sur le sort de sa famille, de ses enfants, et sur les désastres des musulmans. Absorbé dans sa douleur, il tombe sans connaissance. Ceux qui l’accompagnaient tentent de le remettre sur son cheval. Son extrême faiblesse l’empêchant de s’y tenir, ils le laissent à terre, abandonné à sa destinée. Un bûcheron arménien passe tandis qu’il rendait le dernier soupir, lui coupe la tête et la porte à Antioche.

Les Francs entrent dans Antioche au mois de djoumada premier (avril) ; ils pillent la ville et passent les musulmans au fil de l’épée.

Lorsque Kerbogâ, prince de Mossoul, apprit les succès des Francs devant Antioche, il se rendit avec son armée dans la plaine de Dabek (non loin de la ville de Kenesrin). Dekkal, prince de Damas, Thogdekin, son atabek, [7] et Djenab Eddaulèh, prince d’Emesse, se réunirent à Kerbogâ avec d’autres émirs et généraux. Ils s’avancèrent vers Antioche, et resserrèrent les Francs dans la ville. La terreur qu’ils inspiraient fut telle que les Francs demandèrent à Kerbogâ, comme la plus grande faveur, ta faculté de se retirer ; ce qui leur fut refusé. Kerbogâ, enorgueilli par ses succès, traita les princes confédérés avec beaucoup de hauteur ; et bientôt ceux-ci trouvèrent l’occasion de s’en venger. Les Francs se voyaient réduits aux dernières extrémités : ils étaient en proie à une horrible famine. Poussés par le désespoir, ils sortirent de la ville et attaquèrent les musulmans, qui furent mis en pleine déroute. Le nombre des morts fut considérable. Les Francs pillèrent les tentes des vaincus et s’emparèrent des armes et des approvisionnements dont les musulmans étaient abondamment pourvus. Rien ne s’opposent plus à la marche des Francs, ils allèrent assiéger Maarrah, massacrèrent les habitants du pays, au nombre de plus de cent mille, sans compter ceux qu’ils emmenèrent en esclavage, firent dans la ville un butin considérable, et s’y arrêtèrent pendant quarante jours. Ils marchèrent ensuite sur Emesse, qui demanda la paix.

An 492 (1098-9). Tanasch avait donné Jérusalem en fief à l’émir Ortok, qui la transmit à ses deux fils Ylghazi et Sokmân, sur lesquels les Egyptiens s’en étaient emparés par capitulation en 489 (1096).[8] Les Francs assiégèrent Jérusalem pendant plus de quarante jours, et la prirent un vendredi 21 de chaban (milieu de juillet). Le massacre dura une semaine : plus de 70.000 personnes périrent dans la mosquée Alaksa.[9] Sur le nombre il se trouvait plusieurs imams, des savants et autres personnes consacrées au service de Dieu. Le butin fut immense.

Bagdad reçut par les fuyards la nouvelle de ce désastre : on était alors au mois de ramadhan (août). Les habitants se livrèrent à la douleur et se répandirent dans les mosquées pour implorer la miséricorde divine. Leur trouble était tel qu’ils ne pensèrent plus à observer le jeûne. La discorde s’était mise dans la maison des princes Seldjoukides, ce qui favorisa singulièrement les progrès des Francs. C’est sur ces temps d’infortune que Modhaffer-Abyvardi a composé ces vers :

« Notre sang s’est mêlé à nos larmes. Qui de nous pourra éloigner les malheurs qui nous menacent ?

» Les tristes armes que les pleurs, lorsque la guerre embrase tout avec ses épées étincelantes !

» O musulmans ! bien des combats vous restent à soutenir, dans lesquels vos têtes rouleront dans la poussière avec les sabots de vos chameaux.

» Comment fermer la paupière au milieu de commotions qui réveilleraient l’homme le plus profondément endormi !

» Vos frères, dans la Syrie, n’ont pour se reposer que le dos de leurs infatigables chameaux, ou les entrailles des vautours.

» Les étrangers les couvrent d’opprobre, tandis que vous vous traînez dans la mollesse comme quelqu’un qui n’a pas d’ennemi à redouter.

» Que de sang a été répandu ! Combien de femmes ont été obligées de cacher leur beauté à l’ombre des forteresses !

» Les coups de lance et d’épée exercent de tels ravages que la terreur qu’ils inspirent fait blanchir la tête des enfants.

» Guerres terribles ! Ceux mêmes qui ont fui le théâtre des combats, ne peuvent en éviter les atteintes.

» Les cadis se voient à la merci des infidèles. Leurs cous et leurs crânes ont servi de jouets aux impies.

» Écoutez celui dont la cendre repose dans la reine des cités, [10] à qui la douleur arrache ces paroles : « O enfants de Haschem.[11]

» Mon peuple n’ose se montrer à l’ennemi, tandis que ma religion croule par les fondements.

» Ils s’éloignent du péril, crainte de la mort ; et ils ne voient pas que le déshonneur laisse une trace ineffaçable.

» Les escadrons des Arabes se résigneront-ils à de tels maux ? et les guerriers de la Perse se soumettront-ils à un tel avilissement ?

» Ah ! du moins puisque la religion ne les enflamme plus, que le salut de ce qu’ils ont de plus cher ranime leur courage. » Si la vue seule du péril les jette dans l’abattement, l’espérance d’une riche proie n’est-elle pas pour leurs ennemis un aiguillon qui leur fera tout braver ? »

An 493 (1099-1100). Kemeschtekin, fils de Thaylou, connu sous le nom de fils du docteur (Danischmend en persan), parce que son père avait fait le maître d’école chez les Turcomans, qui désignent ainsi cette profession, s’était élevé par degrés jusqu’à se faire reconnaître prince de Malathia, de Syvas (Sébaste), etc. ; il surprit les Francs presque sous les murs de Malathia, leur livra bataille, et fit leur chef[12] prisonnier.

An 494 (1100-1101). Le cadi Abou Mohammed Obeïd allah ben Mansour, surnommé le fils de Solayheh, se trouvait vivement pressé par les Francs dans la ville de Djibleh, qu’il possédait en souveraineté. La crainte de ne pouvoir s’y maintenir l’engagea à écrire à Thogdekin, atabek de Dekkak, prince de Damas ; il lui demandait quelqu’un à qui il pût remettre ta ville, qui était à la veille de succomber sous les efforts de l’ennemi. Thogdekin lui envoya son fils Bouri, qui, une fois maître de Djibleh, exerça la plus horrible tyrannie. Les habitants, aigris par ses violences, implorèrent le secoure d’Abou Ali, fils de Mohammed ben Ammar, prince de Tripoli, à qui ils exposèrent les mauvais traitements auxquels ils étaient en proie. Le prince de Tripoli, qui en fut touché, envoya un corps de troupes pour appuyer leurs prétentions. Bouri fut mis en déroule ; l’armée de Tripoli occupa Djibleh, et envoya sous bonne garde Bouri à Ben Ammar. Bouri fut traité avec toutes sortes d’égards, et renvoyé à son père Thogdekin : quant au cadi, il se retira avec sa famille et sa fortune à Damas, d’où il passa à Bagdad, où il fit généreusement part de ses richesses au sulthan Barkiarok, alors dans la détresse.

Les Francs s’emparèrent de Saroudj en Mésopotamie[13] (sur Balak, fils de Bahram, fils d’Ortok). Les habitants qui échappèrent au fer des vainqueurs, furent réduits à l’esclavage.

Ils se rendirent maîtres d’Arsouf et de Césarée sur la côte.

An 495 (1101-2). Mort de Mostali, khalife d’Egypte, après un règne de sept ans et deux mois ; son fils Al Amer lui succède, âgé d’un peu plus de cinq ans.

Mort de Kerbogâ, prince de Mossoul. Cette ville tombe au pouvoir de Djekermisch, prince du Djézireh-Ben-Omar (qui fait partie de la Mésopotamie).

Le comte de Saint-Gilles forme le siège de Tripoli, alors au pouvoir de Ben Ammar. Comme il n’avait qu’une poignée d’hommes avec lui, il se contenta d’une somme d’argent que les habitants lui payèrent, et se dirigea vers Tortose (Antharthous). La ville fut prise, et les musulmans qui l’habitaient furent passés au fil de l’épée. Il entreprit ensuite le siège du château des Kurdes (situé à quelques lieues d’Emesse, entre cette ville et Tripoli). Djenah Eddaulèh, prince d’Emesse, se mettait en devoir de marcher contre lui avec ses troupes, lorsqu’il fut surpris et poignardé par un ismaélien (un assassin[14]) dans une mosquée. A cette nouvelle, le comte de Saint-Gilles abandonna le siège du château des Kurdes pour se rendre devant Emesse, dont il occupa tout le territoire.

An 497 (1103, novembre). Au mois de safer, les Francs firent une incursion sur le territoire du château de Djabar et sur celui de Rakkah, et emmenèrent les hommes et les bestiaux. Ces deux places appartenaient à Salem, fils de Malek, fils de Bedran-Okaylide, qui les avait obtenues de Malek Schah en échange d’Alep.

Le comte de Saint-Gilles comptant sur l’appui de nouvelles forces qui arrivaient par mer de l’Occident, reprend le siège de Tripoli par mer et par terre ; mais rebuté par des obstacles insurmontables, il tourne ses efforts contre Djobayl, et la prend par capitulation. De là il marche contre Acre. Un corps de Francs était venu de Jérusalem pour le seconder. La ville fut assiégée par terre et par mer. Elle était alors gouvernée au nom du khalife d’Egypte, par Bana-Zahr Eddaulèh, surnommé Aldjoyouschy, parce qu’il avait été dans l’origine esclave de l’émir Aldjoyousch (ou généralissime ; c’est le titre que prenait le premier ministre, sous les khalifes fatimides d’Egypte.) Le siège fut long : les Francs finirent cependant par entrer de force dans la ville, et se montrèrent sans pitié envers les habitants. Bana s’était sauvé à Damas, et de là en Egypte. A cette époque il régnait une grande désunion parmi les princes musulmans. Les volontés étaient divisées, les vues divergentes, et les forces brisées par la discorde.

Les Francs se dirigent sur Harran. Djekermisch, prince de Mossoul, Sokmân, fils d’Ortok, et les Turcomans[15] jurent d’agir de concert et marchent contre les Francs. S’étant concentrés près du Khabour (rivière qui se jette dans l’Euphrate, après avoir baigné une ville du même nom), ils joignent les Francs auprès de la petite rivière du Balykh (qui se décharge dans l’Euphrate, un peu au-dessous de Bakkah), et remportent une pleine victoire. Les Francs prirent la fuite, laissant beaucoup de morts. Le comte d’Édesse (Baudouin du Bourg), fut du nombre des prisonniers.

Dekkak, prince de Damas, ne laisse en mourant que des enfants en bas âge ; Thogdekin est continué dans la régence, et unit par s’arroger toute l’autorité.

An 498 (1104-5). Mort de Sokmân, fils d’Ortok, prince de Hisn-Kaifah et de Maridin ; il meurt en route tandis qu’il se rendait auprès de Thogdekin qui, surpris par la maladie, avait réclamé son secours dans la guerre qu’il avait à soutenir contre les Francs. Sokmân est remplace dans Hisn-Kaifah par Ibrahim, son fils, et par Ylghazi, son frère, dans Maridin.

Bataille entre les Francs d’Antioche et Redhwan, prince d’Alep, auprès de Tyzyn, dans le territoire d’Alep.[16] Les musulmans prennent la fuite, laissant un grand nombre de morts et de prisonniers. Les vainqueurs se rendent maîtres d’Artah.

An 499 (1105-6). Khalaf, fils de Molaeb (de la tribu arabe des Bènou Kelab), prince d’Emesse, fermait les yeux sur les brigandages exercés par ses gens et par ses sujets. Les routes n’étaient plus surveillées, et les gens du pays se voyaient en butte à toutes sortes de vexations. Tanasch, prince de Damas (c’était en 485 (1092), indigné de cette conduite, avait retiré Emesse de ses mains. Khalaf, après bien des aventures, avait fini par se fixer en Egypte. Sur ces entrefaites, celui qui commandait à Apamée au nom de Redhwan, et qui avait une secrète inclination pour le parti des khalifes d’Egypte, fit proposer au khalife de livrer sa ville à l’officier qu’il lui enverrait. Khalaf se présenta et fut accepté pour cette mission ; mais à peine fut-il le maître d’Apamée et de sa citadelle, qu’il secoua le joug du prince égyptien. Il refusa de payer les droits d’usage, et recommença ses brigandages, au point qu’on n’osait plus se hasarder sur les grands chemins. Dans ces circonstances, le cadi de la ville se concerta avec les principaux habitants, et écrivit au prince d’Alep, avec prière d’envoyer des forces suffisantes pour se rendre maître de la ville pendant la nuit, s’engageant du reste à en faciliter les moyens. Quand les troupes d’Alep furent arrivées au lieu convenu, le cadi et ses complices les firent monter, à l’aide de cordes, jusqu’au haut de la citadelle. Maîtres alors d’agir, elles massacrent Khalaf et une partie de ses enfants, mettent le reste en fuite, et prennent possession de la citadelle. Mais bientôt après les Francs viennent assiéger Apamée, prennent la ville et la citadelle, tuent le cadi qui s’en était arrogé la propriété.

Le comte de Saint-Gilles s’empare de Djibleh, puis vient reprendre le siège de Tripoli. Il bâtit tout auprès de la ville un château, qui reçut le nom de Sangyl (Saint-Gilles), avec des maisons tout autour. Dans une sortie, les assiégés mirent le feu à la nouvelle ville. Le comte de Saint Gilles rat surpris sur un toit par les flammes, et tomba avec la charpente. Cet accident lui occasionna une maladie, qui l’emporta au bout de dix jours. Son corps fut porté à Jérusalem, où on lui rendit les derniers devoirs. Cependant le siège dura encore cinq ans. Ben Ammar était en proie à toutes les horreurs d’un siège poussé avec la dernière vigueur ; les approvisionnements étaient devenus très difficiles, la disette était extrême, et les riches gémissaient dans la misère.

An 501 (1107-8). Le prince de Tripoli se rend à Bagdad, ne pouvant plus se maintenir dans la ville depuis les progrès des Francs en Syrie. Il se présenta au sulthan Mohammed, fils de Malek Schah, et au khalife Mostadher, dont il réclamait les secours ; le peu de succès de ses poursuites rengagea à retourner à Damas, auprès de Thogdekin, qui lui céda Zabdani en fief. Quant à la ville de Tripoli, les habitants, pénétrés de l’inutilité des efforts de leur souverain, s’étaient rangés sous la domination des khalifes d’Egypte. ‘

 

Aboul Fida ou Aboul Réda, en arabe أبو الفداء Abul-Fida (12731331) est un historien et un géographe musulman, Kurde.

Né à Damas dans la maison familiale, Aboul Fida appartient à la dynastie des Ayyoubides, qui est une branche de la dynastie Rawadi ou Rawandi. Il se distingua à la fois comme écrivain et comme guerrier pendant les croisades. Après avoir participé à la lutte contre les croisés, il entra au service du sultan d’Égypte Qalâ’ûn, et fut nommé par lui gouverneur, puis prince d’Hama en Syrie. Il est surtout connu par son ouvrage de géographie Localisation des pays, synthèse de la géographie littéraire et mathématique, et par ses travaux d’histoire : il abrégea et poursuivit jusqu’à son époque l’Histoire d’Ibn al-Athir.

On a d’Aboul Fida :

  • une Histoire abrégée du genre humain, en arabe, traduite partiellement en latin par Johann Jacob Reiske, sous le titre d’ Annales moslemici ;
  • une géographie intitulée Vraie situation des pays, traduite également par Reiske.
  • Un résumé (en arabe) de l’histoire des croisades tiré des « Annales » d’Abul Fida ainsi que son autobiographie (traduite en français) ont été publiées dans le « Recueil des historiens des croisades », Historiens orientaux, tome premier, publié par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à Paris, par l’Imprimerie nationale en 1882.
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