Chronologie des croisades par le chevalier et historien kurde Abul-Fida (1146-1156)

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Algérie, Tunisie et Libye, l'anciene  province d'Afrique des romains  , al-Ifrikiya des arabes
Algérie, Tunisie et Libye, l’anciene province d’Afrique des romains , al-Ifrikiya des arabes

L’extrait de l’histoire d’Aboulféda commence à l’entrée des premiers croisés dans l’Asie Mineure, et se termine à l’année 1322. C’est un court précis des événements mémorables qui signalèrent la lutte entre les forces musulmanes et les guerriers de l’Occident

ABOULFEDA HISTOIRE GENERALE OU ANNALES EXTRAITS (1146-1156)

 

 » An 541 (1146). La flotte (de Roger, roi de Sicile) attaque la ville de Tripoli, d’Afrique, au mois de Moharram (juin). Trois jours après l’arrivée des chrétiens devant cette ville, il s’éleva un grand tumulte parmi les habitants ; tout d’un coup les remparts se dégarnirent, et la discorde partagea la ville en deux factions : l’une voulait remettre le commandement à un prince molattamide ; la seconde préférait les Arabes mathrouhides. Les Francs profitèrent du désordre pour escalader les remparts, et firent d’abord main-basse sur les habitants ; mais, la première fureur passée, ils cherchèrent à rassurer ceux qui s’étaient cachés ou enfuis, et tout rentra dans l’ordre.

Emad eddin Zengui est assassiné au siège du château de Djabar, de la main de quelques-uns de ses mamelouks, qui, après avoir commis le crime, trouvèrent leur salut dans les remparts de la place. Emad eddin était âgé de soixante ans (lunaires). Sa valeur et sa sagesse lui avaient soumis la ville de Mossoul et toute la Syrie ; Damas seule avait résisté à ses armes. Son fils Nour eddin le remplaça à Alep, et son autre fils Sayf eddin-Gazi, dans Mossoul et les villes voisines.

An 543 (1148). Le 2 de safer (22 juin). Les Francs se rendent maîtres de Mahadyah, dans l’Afrique, [30] sur Hassan, le dernier des princes de la dynastie des Zéyrydes. Cette ville était, depuis six ans, en proie à la plus horrible famine. Une partie de ses habitants avait cherché un asile dans les contrées voisines, et jusqu’en Sicile ; ceux qui étaient restés avaient fini par se dévorer les uns les autres. Roger, prince de Sicile, crut l’occasion favorable pour s’emparer de Mahadyah ; il équipa une flotte de deux cent cinquante voiles, et en confia le commandement à un officier nommé George. La flotte relâcha dans l’île de Kousserah (l’île de Pantalarea), d’où elle mit à la voile pour la côte d’Afrique. Dès qu’elle fut aperçue, Hassan tint conseil avec les principaux de la ville, sur le parti à prendre ; tous reconnurent l’impossibilité de faire la moindre résistance, faute des objets nécessaires à la vie. Hassan, n’écoutant plus alors que son désespoir, se sauva avec tout ce qu’il put emporter, et erra longtemps dans-les vastes provinces de l’Afrique ; les principaux habitants firent de même. Cependant la flotte avait jeté l’ancre devant la ville ; le vent l’empêchait d’aborder. Sur la fin de la journée, le vent ayant changé, les guerriers chrétiens abordèrent sans opposition, et prirent possession de la ville, sans rencontrer d’obstacle ; car ceux qui avaient les moyens de se sauver avaient déjà tous pris la fuite. George trouva le palais d’Hassan dans le même état où il avait été laissé ; on n’avait emporté que les objets d’un transport facile. Les eunuques étaient à leurs postes, le trésor était plein des objets les plus précieux, enfin tout concourait à rendre complet le succès des chrétiens. George n’oublia pas, au milieu de ses succès, l’état malheureux des habitants que la faim avait chassés dans les contrées voisines ; il fit courir après eux, et, par ses bons traitements, il sut les soustraire à la mort et les rendre à leur patrie.

Dans la même année, l’empereur d’Allemagne arrive en-Syrie avec une nombreuse armée, et forme le siège de Damas. Cette ville était alors au pouvoir de Modjyr eddin Abek, fils de Bouri, qui avait remis le timon des affaires à Moy’n eddin-Anir, ancien mamelouk de son aïeul Thogdekin. Les Francs commencèrent l’attaque le 6 de rebi premier (fin de juillet) ; l’empereur était campé sur la Place verte. Anir se troubla à la vue du péril ; il implora les secours de Sayf eddin-Gazi, qui marcha aussitôt vers la Syrie, de concert avec son frère Nour eddin, l’un et l’autre à la tête de leurs troupes. Ils s’avancèrent jusqu’à Emesse,[31] d’où leurs efforts ne furent pas inutiles. Les Francs se trouvèrent alors dans un grand embarras ; car, d’autre part, Anir était parvenu à engager les chrétiens de Syrie à séparer leur cause de celle des Allemands, moyennant la cession de Panéas, à laquelle il s’était obligé. Les chrétiens firent peur à l’empereur, et le menacèrent même de se joindre aux musulmans. L’empereur se vit contraint d’évacuer la Syrie, et s’en retourna dans ses États. Anir fut fidèle à sa parole, et remit Panéas aux chrétiens. Cependant les nombreuses attaques livrées à la ville de Damas furent fatales à plusieurs guerriers, entre autres à Nour Eddaulèh Schahinschah, frère utérin de Saladin.[32]

Nour eddin attaque les Francs dans le territoire du Yagra, qui fait partie du canton d’Omk (dans la province d’Alep). Les Francs se retirent en désordre, laissant beaucoup de morts et de prisonniers. Le prince de Mossoul entra en partage du butin et des prisonniers.

An 544 (1149) Nour eddin entreprend le siège du château de Harem.[33] A cette nouvelle, le prince d’Antioche (Raymond) réunit toutes ses forces, et vient attaquer Nour eddin. Il est tué, et ses troupes prennent la fuite, laissant beaucoup de morts et de prisonniers. Son fils Bohémond lui succède, encore en bas âge. La mère du jeune prince (Constance), qui devait lui conserver sa principauté, se remaria, et cette alliance valut à son second mari (Renaud de Châtillon), l’autorité et le titre de prince.[34] Mais celui-ci n’en jouit pas longtemps ; il fut fait prisonnier dans une nouvelle attaque livrée par Nour eddin, et Bohémond recouvra par-là l’exercice de la puissance.

An 545 (1150). Nour eddin s’empare d’Apamée sur les Francs, et la fournit abondamment d’armes et de provisions. Vainement les Francs avaient paru vouloir lui faire abandonner le siège ; la ville était déjà prise, qu’ils se trouvaient encore en marche ; et il n’en fallut pas davantage pour les faire retourner sur leurs pas.

An 546 (1151). Josselin était célèbre, entre tous les seigneurs Francs ; sa générosité était égalée par son courage. Sur la nouvelle que Nour eddin se disposait à venir l’attaquer, il réunit tout son monde, et marcha au-devant de l’ennemi. Un combat s’engagea. L’armée de Nour eddin fut mise en déroute ; l’écuyer et les propres armes du prince restèrent au pouvoir du vainqueur. Josselin envoya les armes à Massoud, fils de Kilidj Arslan, souverain d’Iconium, avec ces mots : « Voilà les armes du mari de votre fille ; sous peu je vous enverrai quelque chose de mieux. » Cette bravade piqua très vivement Nour eddin ; devenu insensible à tous les plaisirs, il n’eut plus de repos qu’il ne se fût vengé ; il mit les Turcomans dans ses intérêts, et leur fit les plus belles promesses, s’ils lui amenaient Josselin mort ou vif. En effet, ils enlevèrent ce dernier un jour qu’il était à la chasse. Néanmoins ils allaient rendre la liberté au prisonnier, grâces aux présents qu’il sut leur prodiguer à propos, lorsque quelques-uns d’entre eux firent savoir au lieutenant de Nour eddin, à Alep, la prise qu’ils venaient de faire. Celui-ci se hâta d’envoyer un détachement, qui s’assura de la personne de Josselin, et le mit entre les mains de Nour eddin. Ce coup de main valait une victoire, et les effets s’en firent ressentir dans toute la chrétienté. Nour eddin pénétra dans les domaines de Josselin, et se rendit maître de ses villes et châteaux, tels que Tell Bascher, Ayntab, Dalouk, Azaz, Tell Khaled, Koures, Ravendan, la tour d’Alressas, Bareh, KaferSoud, Kafarlata, Marasch, Nehr Aldjouz, etc. Tout cela fut l’affaire de très peu de temps. Au reste, il n’oubliait pas, à la prise de chaque place, de la munir d’une garnison et des approvisionnements nécessaires.

An 547 (1152). Pendant que Nour eddin était devant Dalouk, les Francs avaient réuni leurs forces pour le contraindre de se retirer. A leur approche, Nour eddin quitta le siège, et il s’engagea une action des plus terribles. Les Francs prirent honteusement la fuite, laissant beaucoup de prisonniers. Le vainqueur retourna devant Dalouk, qui ouvrit ses portes.

An 548 (1153). Les Francs prennent Ascalon sur les khalifes d’Egypte. Les ministres[35] des khalifes avaient toujours mis leurs soins à fournir cette ville de tout ce qui était nécessaire à sa défense ; mais, après la mort d’Adel, fils de Sallar, qui remplissait les fonctions de premier ministre, la discorde se mit dans les conseils des princes de l’Egypte. Les Francs profitèrent de la confusion générale ; ils assiégèrent Ascalon, et s’en rendirent les maîtres.

Quelques navires partis des ports de la Sicile pillent la ville de Tennis (située au milieu du lac de Menzaleh).

An 549 (1154). Le khalife d’Egypte, Dhafer Billah, est assassiné, avec ses deux frères, par Abbas, son vizir, qui voulait laver dans le sang du khalife l’affront qu’il lui faisait dans la personne de Nasr, son fils. Deux jours après, Abbas fit proclamer le fils du khalife, à peine âgé de cinq ans, qui prit le nom de Faiez Bi-Nasr-Allah ; il profita en même temps du trouble que cet événement avait occasionné, pour s’approprier une partie des richesses du palais. Cette révolution avait été vue de mauvais œil par les troupes et les nègres du palais ; ils appelèrent au Caire Thelay, fils de Rezyk, qui gouvernait la province de Minieh (au sud du Fayoum). Thelay s’empara sans peine du gouvernement. Quant à Abbas, il prit la fuite avec Nasr, son fils, et d’immenses richesses, se dirigeant vers la Syrie ; en route, il fut pris par les Francs. Ceux-ci le massacrèrent, prirent ses richesses, et gardèrent son fils prisonnier. Cependant Thelay avait été proclamé vizir au Caire, sous le titre de Malek Saleh. Aussitôt il réclama l’extradition du fils d’Abbas, l’obtint à prix d’argent, et l’immola à sa sûreté.[36]Délivré ainsi de tout compétiteur, il ne garda plus de ménagement à l’égard des personnages les plus importants de l’Etat.

Nour eddin enlève Damas à Modjyr eddin Abek. Depuis qu’ils étaient entrés dans Ascalon, les Francs avaient pris une grande prépondérance dans les affaires de la Syrie. Ils ne voulaient pas souffrir d’esclaves chrétiens dans Damas ; tous ceux qui désiraient sortir de la ville ou retourner chez eux, que leurs maîtres y consentissent ou non, étaient aussitôt mis par eux en liberté. Il était à craindre que les Francs ne finissent par occuper Damas. Nour eddin s’assura d’abord secrètement des habitants ; puis il vint se présenter devant la ville. On lui ouvrit la porte orientale, et il entra sans coup férir. Modjyr eddin s’était renfermé dans la citadelle, qu’il livra sur la promesse de recevoir en indemnité Emesse et d’autres domaines ; mais, à son arrivée à Emesse, au lieu de lui donner cette ville, on lui proposa Balès, et Modjyr eddin se retira, plein d’indignation, à Bagdad, où il fixa son séjour.

Cette année, on l’année suivante, Nour eddin s’empare de Tell Bascher sur les Francs.[37]

An 551 (1156.) Les provinces d’Afrique prennent les armes, et secouent le joug des Francs, dont il se fait un massacre général. En même temps Abd’almoumen (prince de la dynastie des Almohades), s’empare d’Hippone (Bounah Annaba) ; et, à l’exception de Mahadyah et de Sousseh, les Francs perdent toutes les conquêtes qu’ils y avaient faites.  »

 

Aboul Fida ou Aboul Réda, en arabe أبو الفداء Abul-Fida (12731331) est un historien et un géographe musulman, Kurde.

Né à Damas dans la maison familiale, Aboul Fida appartient à la dynastie des Ayyoubides, qui est une branche de la dynastie Rawadi ou Rawandi. Il se distingua à la fois comme écrivain et comme guerrier pendant les croisades. Après avoir participé à la lutte contre les croisés, il entra au service du sultan d’Égypte Qalâ’ûn, et fut nommé par lui gouverneur, puis prince d’Hama en Syrie. Il est surtout connu par son ouvrage de géographie Localisation des pays, synthèse de la géographie littéraire et mathématique, et par ses travaux d’histoire : il abrégea et poursuivit jusqu’à son époque l’Histoire d’Ibn al-Athir.

On a d’Aboul Fida :

  • une Histoire abrégée du genre humain, en arabe, traduite partiellement en latin par Johann Jacob Reiske, sous le titre d’ Annales moslemici ;
  • une géographie intitulée Vraie situation des pays, traduite également par Reiske.
  • Un résumé (en arabe) de l’histoire des croisades tiré des « Annales » d’Abul Fida ainsi que son autobiographie (traduite en français) ont été publiées dans le « Recueil des historiens des croisades », Historiens orientaux, tome premier, publié par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à Paris, par l’Imprimerie nationale en 1882.
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