Chronologie des croisades par le chevalier et historien kurde Abul-Fida (1168-1171)

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Les Fatimides contrôlent l’Egypte

 

L’extrait de l’histoire d’Aboulféda commence à l’entrée des premiers croisés dans l’Asie Mineure, et se termine à l’année 1322. C’est un court précis des événements mémorables qui signalèrent la lutte entre les forces musulmanes et les guerriers de l’Occident

ABOULFEDA HISTOIRE GENERALE OU ANNALES EXTRAITS (1168-1171)

An 564 (1168-9). Les Francs s’étaient rendus formidables en Egypte. Le gouvernement égyptien était tombé dans une extrême faiblesse, ce qui favorisa leurs progrès. Au commencement du mois de safer (novembre), les Francs étaient entrés de force dans Belbeys, avec l’espoir de se rendre maîtres de toute l’Egypte ; ils livrèrent la ville au pillage, et marchèrent, le 10, sur le Caire. Schaver se prépara à s’y défendre ; quant à Misr (le vieux Caire), craignant de ne pouvoir empêcher les Francs de s’y établir, il la fit évacuer par les habitants, qui furent reçus dans le Caire, et Misr fut abandonné aux flammes. L’incendie dura cinquante-quatre jours.[40] Au milieu de ces calamités, le khalife Adhed implora le secours de Nour eddin ; pour mieux intéresser sa pitié, il lui envoya des cheveux de ses femmes. En attendant l’effet de ces démarches, Schaver fit une tentative auprès des Francs ; il leur proposa un million d’écus d’or, dont cent mille comptant, et le reste successivement, à mesure qu’il aurait réuni quelque portion de cette somme. Les Francs acceptèrent ces conditions, et se retirèrent dans leur pays.

Cependant Nour eddin n’épargnait ni soins, ni dépenses, pour l’armement des troupes qu’il allait diriger sur l’Egypte ; outre les premières dépenses, il donna cent mille écus d’or à Schyrkouh, sans compter les étoffes, les bêtes de somme, les armes, etc. Plusieurs émirs accompagnaient son lieutenant, entre autres, Saladin, fils de son frère Ayoub. Nour eddin avait exigé que le jeune Saladin fît partie de l’expédition, quoiqu’elle dût avoir pour résultat le renversement de sa famille. Saladin, au contraire, y allait avec répugnance, quoiqu’il dût y trouver la source de sa fortune et de sa puissance : tant il est vrai qu’on repousse quelquefois ce qui doit vous élever en puissance, et qu’on recherche ce qui doit vous ruiner.[41] Les Francs, sans attendre l’arrivée de Schyrkouh, évacuèrent l’Egypte, et ce pays en fut délivré. Quant à Schyrkouh, il arriva au Caire le 4 de rebi second (4 janvier 1169). Le khalife lui accorda une audience, à la suite de laquelle il fut comblé de présents. En même temps, des mesures furent prises pour que les troupes de Syrie ne manquassent de rien. Cependant Schaver ne se mettait pas en peine de remplir, envers Nour eddin, ses engagements, qui étaient de déterminer le montant des revenus de l’Egypte, et de lui en remettre le tiers. Tous les jours il se présentait devant Schyrkouh, et n’était avare ni de promesses, ni d’espérances ; mais Satan ne leur promettait que pour les, mieux tromper.[42] Sa perfidie lui suggéra l’idée d’appeler à un festin Schyrkouh et ses émirs, dans l’espoir de s’emparer, par ce moyen, de leurs personnes. A la vérité, son fils Kamel le dissuada de ce projet ; mais ses mauvais desseins avaient commencé à percer, et les officiers syriens résolurent de s’en délivrer tout-à-fait. Saladin, Ezz eddin Djerdyk, etc., s’ouvrirent là-dessus à Schyrkouh, qui refusa de se prêter à leur dessein. Pendant ces menées, Schaver venait chez Schyrkouh, comme de coutume. Un jour que le lieutenant de Nour eddin était allé visiter, par dévotion, le tombeau de Schafey, [43] Schaver se présenta à sa tente. Saladin et Djerdyk l’instruisirent de l’absence de Schyrkouh, et s’offrirent pour l’accompagner jusqu’au lieu où il se trouvait dans ce moment. Mais, tout d’un coup, pendant qu’ils faisaient route ensemble, Saladin et sa suite se jettent sur Schaver, le renversant de cheval, et le garrottent, avec d’autant plus de facilité que tous ses gens avaient pris la fuite. Ceci se passa le 7 du mois. Schyrkouh, à son retour, n’osa pas désavouer ses officiers ; mais pour le khalife, il n’eut rien de plus pressé que de demander la tête de Schaver : elle lui fut envoyée sur-le-champ. En même temps, Schyrkouh se présenta au khalife, qui lui conféra la dignité de vizir. Le général en reçut sur l’heure les marques distinctives, avec le titre de malek mansour (général victorieux), et le commandement suprême des troupes. Schyrkouh s’en revêtit, et alla occuper le palais affecté au vizirat. Le diplôme qui fut expédié dans cette circonstance avait été rédigé par Fadhel[44] ; il commençait ainsi : Au nom de Dieu, etc., le serviteur et ami de Dieu A hou. Mohammed, l’imam Adhed-Lidin-Allah, prince des croyants, au seigneur illustre Malek Mansour, sulthan des armées, ami des imams, [45] défenseur du peuple fidèle (ommet), Assad eddin Abou’lharts Schyrkouh Adhedjy, [46] puisse le ciel en faire le soutien de la religion, et le conserver longtemps, pour le bien du khalife ! puisse-t-il perpétuer sa fortune et exalter ses commandements ! salut : Louons Dieu de l’avoir si heureusement suscité, ce Dieu unique, que nous supplions de verser ses plus abondantes faveurs sur Mohammed et sur sa vénérable lignée, les imams de la race de Mahdi.[47] Puis venaient d’autres détails analogues au même sujet, et que nous passons, pour abréger. Adhed écrivit, de sa propre main, sur un pli du diplôme, ces paroles : « C’est une faveur dont, jusqu’ici, aucun vizir n’avait été honoré. Accepte avec confiance le glorieux fardeau par lequel le prince des croyants veut récompenser ton mérite ; prends hardiment la dignité qu’il te confère, et traîne la queue de ta robe dans la gloire ; car l’honneur s’en perpétuera jusqu’à la dernière génération. »

Après la mort de Schaver, on avait vu entrer son fils Kamel dans le palais, sans qu’on sût depuis ce qu’il était devenu. Schyrkouh pouvait donc enfin se livrer au repos ; son autorité semblait à l’épreuve des accidents de la fortune. Mais lorsqu’ils jouissaient à leur gré du fruit de nos bienfaits, nous les avons appelés à nous, au moment qu’ils y pensaient le moins.[48]La mort enleva Schyrkouh à ses projets, après deux mois et cinq jours de vizirat (ce fut à la suite d’une indigestion, suivant le compilateur des Deux Jardins). Ses principaux officiers employèrent mille intrigues pour obtenir de le remplacer ; mais le khalife, sans égard pour leurs prétentions, fit tenir Saladin au palais, et lui conféra la dignité de vizir, avec le glorieux titre de malek nasser (général protecteur).

Les principaux émirs refusèrent d’abord de reconnaître son autorité, et il fallut bien des négociations et des prières pour les ramener à la soumission ; le seul Aïn Eddaulèh, persistant dans son esprit d’opposition, fut renvoyé en Syrie, auprès de Nour eddin.

C’était malgré lui que Saladin avait suivi son onde dans la dernière expédition. « Mon oncle, disait-il lui-même, m’ordonna un jour de me préparer à partir, et cela en présence de Nour eddin, qui parlait dans le même sens ; et moi de dire : Me donnât-on le royaume d’Egypte, je refuserais de m’y rendre, tant ce que j’avais souffert au siège d’Alexandrie était encore présent à ma mémoire. Mais mon oncle insista avec plus de force auprès de Nour eddin, qui, sans égard pour mes répugnances, me signifia qu’il fallait absolument partir. En vain me récriai-je sur l’état de gène où je me trouvais alors, on me compta l’argent qui m’était nécessaire, et je partis comme un homme qu’on mène à la mort. »

Cependant Saladin n’eut pas de peine à faire reconnaître partout son autorité ; il ne l’exerçait, du reste, que comme lieutenant de Nour eddin. (Dans ses lettres à ce prince, Saladin se disait son esclave ou mameluck.)

Saladin demanda la permission de faire venir auprès de lui son père et toute sa famille, ce qui lui fut accordé. Ils reçurent tous des dotations considérables en Egypte.[49] L’influence de Saladin allait toujours croissant, à mesure que le khalife perdait de la considération et des égards dus à sa personne. A peine Saladin fut-il chargé de la direction des affaires, qu’il s’interdit sévèrement le vin et tous les amusements frivoles ; tous ses soins se portèrent sur les devoirs qui lui étaient imposés, et il ne démentit pas, jusqu’à sa mort, la sage résolution qu’il venait de prendre.

Les nègres du palais essayèrent de se soulever, et furent exterminés. Saladin profita de cet événement pour s’arroger l’inspection du palais du khalife ; il en confia la garde à Boha eddin Karacousch, eunuque blanc ; en sorte qu’il ne s’y fit plus rien que par son ordre.

An 565 (1169-70). Les Francs entreprennent le siège de Damiette. Saladin, qui s’attendait à être attaqué de ce côté, l’avait munie d’hommes, d’armes, et de tout ce qui pouvait garantir cette place. Les Francs se trouvaient, depuis cinquante jours, devant cette ville, lorsqu’une puissante diversion faite par Nour eddin en Syrie, les obligea à rentrer dans leurs propres limites. C’est une chose inouïe, disait Saladin, que la libéralité d’Adhed : pendant le siège, j’ai reçu de sa générosité un million d’écus d’or d’Egypte ; sans compter les habits, etc.

Nour eddin tente sans succès une attaque sur Carac (Petra Deserti), et se retire.

Un tremblement de terre jette la désolation dans la Syrie. Nour eddin mit tous ses soins à en réparer les ravages. Les Francs, qui en avaient aussi éprouvé les effets, se hâtèrent, crainte d’une attaque, de réparer les ruines de leurs châteaux ; de manière que les hostilités furent pour le moment de part et d’autre oubliées.

An 566 (1170-1). Saladin fait une invasion dans les terres des Francs, du côté d’Ascalon et de Ramlah, puis retourne en Egypte ; il revient ensuite assiéger Ela, sur le bras oriental de la Mer Rouge ; il y fait transporter des barques, serre la ville par mer et par terre, et la prend dans les premiers jours de rebi second (décembre). Ela fut livrée au pillage. L’expédition terminée, Saladin reprit le chemin de l’Egypte.

 

Aboul Fida ou Aboul Réda, en arabe أبو الفداء Abul-Fida (12731331) est un historien et un géographe musulman, Kurde.

Né à Damas dans la maison familiale, Aboul Fida appartient à la dynastie des Ayyoubides, qui est une branche de la dynastie Rawadi ou Rawandi. Il se distingua à la fois comme écrivain et comme guerrier pendant les croisades. Après avoir participé à la lutte contre les croisés, il entra au service du sultan d’Égypte Qalâ’ûn, et fut nommé par lui gouverneur, puis prince d’Hama en Syrie. Il est surtout connu par son ouvrage de géographie Localisation des pays, synthèse de la géographie littéraire et mathématique, et par ses travaux d’histoire : il abrégea et poursuivit jusqu’à son époque l’Histoire d’Ibn al-Athir.

On a d’Aboul Fida :

  • une Histoire abrégée du genre humain, en arabe, traduite partiellement en latin par Johann Jacob Reiske, sous le titre d’ Annales moslemici ;
  • une géographie intitulée Vraie situation des pays, traduite également par Reiske.
  • Un résumé (en arabe) de l’histoire des croisades tiré des « Annales » d’Abul Fida ainsi que son autobiographie (traduite en français) ont été publiées dans le « Recueil des historiens des croisades », Historiens orientaux, tome premier, publié par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à Paris, par l’Imprimerie nationale en 1882.
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