Chronologie des croisades par le chevalier et historien kurde Abul-Fida (1171-1175)

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Les Conquêtes du sultan salahudin al-Ayyoubi au bilad al-Sham (Syrie, Levant) entre 1174 et 1189
Les Conquêtes du sultan salahudin al-Ayyoubi au bilad al-Sham (Syrie, Levant) entre 1174 et 1189

L’extrait de l’histoire d’Aboulféda commence à l’entrée des premiers croisés dans l’Asie Mineure, et se termine à l’année 1322. C’est un court précis des événements mémorables qui signalèrent la lutte entre les forces musulmanes et les guerriers de l’Occident

ABOULFEDA HISTOIRE GENERALE OU ANNALES EXTRAITS (1171-1175)

An 567 (1171). Le second vendredi de moharram (8 septembre), on supprimée la prière du jour, dans les mosquées d’Egypte, le nom du khalife Adhed ; [50] elles ne retentissent plus que du nom du khalife de Bagdad. Cette grande innovation fut provoquée par Nour eddin. Lorsque ce prince vit l’autorité de son lieutenant bien affermie, étant d’ailleurs rassuré par la surveillance sévère qu’on exerçait sur le palais d’Adhed, il écrivit à Saladin de lever le masque, et de faire proclamer dans les chaires le nom des khalifes abbassides. Saladin, qui redoutait quelque émeute populaire, fit des difficultés ; mais pressé par de nouvelles instances, il remplit ses désirs, et tout se passa sans le moindre tumulte. Adhed était, dans ce moment, retenu dans son palais par la maladie ; il mourut le 10 de moharram (13 septembre) sans avoir rien su de cette mesure, qui consommait pour toujours la ruine de sa famille.

Après sa mort il y eut agence publique, et, Saladin reçut les compliments de condoléance, il n’oublia pas de prendre possession du palais et des richesses qui y étaient renfermées : elles étaient immenses en bijoux, en livres et en meubles précieux.[51] Les gens d’Adhed, furent relégués dans un coin du palais, et mis sous une surveillance sévère ; les esclaves de l’un et de l’autre sexe l’évacuèrent entièrement ; les uns furent vendus, d’autres, affranchis, et le reste, distribué entre, différents maîtres.

Ainsi finit, la dynastie des Fatimides, après avoir régné sous quatorze khalifes, pendant deux cent soixante douze ans (près de deux cent soixante et une années solaires), c’est-à-dire, depuis l’an 296 (août 909), que Mahdi fut proclamé à Sedjelmasseh (dans l’Afrique occidentale). Admirez les vicissitudes de ce monde ; il ne donne que pour retirer, et ses douceurs sont toujours mêlées d’amertume. La gloire de ce monde périssable se ternit tôt ou tard, ou plutôt elle n’est jamais entièrement pure.

Quand la nouvelle des événements d’Egypte arriva à Bagdad, le peuple s’y livra, pendant plusieurs jours, à de bruyantes, démonstration ; de joie. Le khalife envoya des khilates (pelisses) à Nour eddin, à Saladin et aux khatibs (prédicateurs), et l’on déploya les étendards noirs (couleur des abbassides, par opposition à la couleur blanche des khalifes d’Egypte).

Mais bientôt une méfiance réciproque s’élève dans l’esprit de Nour eddin et de Saladin. Ce dernier avait déjà commencé les travaux du siège de Schaubek (Mont-Béat), qui appartenait au ! Francs ; il y renonce, de peur que, cette place conquise, Nour eddin ne pût sans obstacle se rendre maître de l’Egypte.[52] Ce motif n’échappa pas à Nour eddin ; mais il dissimula son dépit. Saladin, à son retour en Egypte, réunit ses parents et ses principaux officiers, el leur demanda leur avis dans le cas où, comme on te disait, Nour eddin prétendrait lui disputer la possession de l’Egypte. Taky-eddin Omar, son neveu, s’écria qu’on marcherait à sa rencontre pour repousser la force par la force. Cela se passait en présence du père de Saladin. Ayoub eut l’air de se fâcher, et dit : « Eh ! bien, moi qui suis votre père, du moment où j’apercevrais Nour eddin, je mettrais pied à terre, et je baiserais devant lui la poussière. » Puis s’adressant à son fils : « Fais répondre à Nour eddin que si un homme venait de sa part pour te mener à lui, la corde au cou, tu courrais pour t’y rendre. » La chose en resta là ; mais lorsque Ayoub se trouva seul avec son fils, il lui dit : « Si Nour eddin faisait mine de nous ravir notre conquête, je serais le premier à lui disputer le passage ; mais gardons-nous de laisser voir de pareilles dispositions, car il ferait trêve à toutes ses entreprises pour venir à nous, et qui sait ce qui nous arriverait ? tandis qu’en affectant une grande soumission, nous gagnons du temps de manière a pouvoir espérer quelque expédient qui nous tirera d’embarras. » Saladin céda aux conseils de son père.

An 568 (1172-3). Saladin s’étant rendu sous les murs de Carac pour en former le siège, Nour eddin partit de Damas avec toutes ses forces pour joindre, comme il avait été convenu, ses efforts à ceux de son lieutenant : mais à peine fut-il arrivé à Rakyra, non loin de Carac, que Saladin, qui ne pouvait penser sans frayeur à une entrevue avec ce prince, se hâta de regagner l’Egypte, laissant des présents pour Nour eddin : il motivait son départ sur l’état inquiétant de son père, et le danger de perdre l’Egypte avec lui. Nour eddin parut se contenter de l’excuse, quoiqu’il vît bien clairement les vues secrètes de Saladin. Au reste celui-ci n’eut pas même la consolation de ravoir son père. Il était mort, laissant la réputation d’un homme sage et de mœurs irréprochables.

An 569 (1173). Cependant Saladin et sa famille n’étaient rien moins que rassurés contre les vues hostiles de Nour eddin ; la crainte de ne pouvoir repousser ses efforts leur inspira l’idée de nouvelles conquêtes, qui leur offriraient un asile au besoin. Dès l’année précédente, Schems Eddaulèh Touran schah, frère de Saladin, était entré en Nubie. Le pays n’ayant pas répondu à ses vues, il passa cette année dans le Yémen avec des forces considérables. Cette partie de l’Arabie était alors sous les lois d’Abd’alnabi, qui essaya vainement de s’y maintenir. Il fut battu ; Zébid, sa capitale, fut prise, il tomba lui-même au pouvoir du vainqueur. Touran schah poussa ses conquêtes jusqu’à Aden, et bientôt son autorité fut reconnue dans tout le Yémen.

Il se trama contre la vie de Saladin un complot qui avait pour but le rétablissement de la dynastie des Fatimides en Egypte. Les conjurés, tous hommes du premier rang, furent mis en croix.

Saladin, dans toutes ses conquêtes en Arabie comme en Egypte, abandonnait à Nour eddin tous les droits de la souveraineté, sans pouvoir, par ces marques de déférence, calmer l’esprit alarmé de ce prince. Nour eddin se disposait enfin à réaliser son projet de marcher sur l’Egypte, lorsque la mort vint le surprendre à Damas, à l’âge de 57 ans, après avoir rempli le monde de sa réputation de justice et de vertu. Son amour pour la retraite et les pratiques de dévotion était admirable, son zèle pour la prière si ardent qu’il y consacrait même une partie de la nuit. Ses connaissances dans la jurisprudence étaient étendues, et son règne fut illustré par les nombreux collèges qu’il fonda pour en propager la science.

Nour eddin ne laissait qu’un fils âgé de onze ans, qui lui succéda sous le nom de Malek Saleh Ismaël. L’armée lui jura fidélité, et Saladin lui continua les mêmes marques de soumission qu’à son père Nour eddin.

An 570 (1175). La discorde ne tarda pas à se mettre parmi Les principaux émirs du faible Malek Saleh ; celle des deux factions qui avait succombé, cherchant à s’appuyer de la puissance de Saladin, l’invita à venir dans Damas. Saladin se dirige aussitôt avec sept cents cavaliers sur cette ville, et rencontre les troupes de la garnison qui venaient au-devant de loi. On lui ouvre les portes de Damas et de la citadelle, on lui livre les trésors laissés par Nour eddin. Il en fait sa propriété, laisse son frère Saïf-el-Islam pour le remplacer dans la ville, et va s’emparer d’Emesse. Pendant qu’une partie de ses troupes en resserrait la citadelle, il prend possession de Hamah, s’annonçant partout comme le lieutenant de Malek Saleh, et n’ayant, disait-il, d’autre dessein que de lui conserver ses conquêtes. En effet ces deux places appartenaient à un émir, vassal de Malek Saleh, que les habitants avaient chassé de leurs murs, à cause de son gouvernement tyrannique : mais Saladin oubliant bientôt ses protestations de fidélité, assiégea Malek Saleh lui-même dans Alep sa capitale. Les habitants prirent les armes, et le repoussèrent avec une grande vigueur. En même temps Kemeschtekin, qui dirigeait les affaires auprès du jeune prince, et qui était en grande partie l’auteur de ces divisions funestes, s’adressa à Senan, prince des Ismaéliens, qui, moyennant une grande somme d’argent, consentit à lui envoyer quelques-uns de ses affidés avec le dessein avoué d’assassiner Saladin. Ces sectaires se trompèrent de victimes. Saladin n’en continua pas moins à presser étroitement Alep, jusqu’au commencement de redjeb (commencement de février), qu’il tourna ses efforts contre les Francs qui avaient attaqué Emesse. Ceux-ci se retirèrent à son approche ; la citadelle d’Emesse ouvrit enfin ses portes ; Saladin s’empara ensuite sans obstacle de la ville de Baalbek. Cependant ces pertes multipliées avaient jeté la terreur dans l’esprit du fils de Nour eddin. Trop faible pour se défendre lui-même, il implora le secours de son cousin Saïf eddin Gazi, prince de Mossoul, qui lui envoya ses frère Ezz eddin avec une puissante armée. Pendant qu’Ezz eddin opérait sa jonction avec les troupes d’Alep, le prince de Mossoul assiégeait Emad eddin Zengui son frère aîné, prince de Sindjar, qui refusait de prendre part à la guerre que venait d’allumer Saladin, Lorsque les troupes d’Alep et de Mossoul se trouvèrent en face du fils d’Ayoub, il demanda à traiter ; il offrit de rendre Hamah et Emesse, sans retenir de ses conquêtes d’autre ville que Damas, qu’il demandait à gouverner à titre de lieutenant de Malek Saleh. Malheureusement les confédérés, par impatience de se battre, furent sourds à toutes ses propositions. Les deux armées en vinrent aux mains sous les murs de Hamah. Saladin y remporta un avantage décisif, et poursuivit les vaincus jusqu’à Alep, dont il forma aussitôt le siège. C’est alors que Saladin secoua tout reste de dépendance envers le fils de Nour eddin ; celui-ci fut contraint de demander la paix, et ne l’obtint que par le sacrifice de toutes les places précédemment tombées au pouvoir du fils d’Ayoub.  »

 

Aboul Fida ou Aboul Réda, en arabe أبو الفداء Abul-Fida (12731331) est un historien et un géographe musulman, Kurde.

Né à Damas dans la maison familiale, Aboul Fida appartient à la dynastie des Ayyoubides, qui est une branche de la dynastie Rawadi ou Rawandi. Il se distingua à la fois comme écrivain et comme guerrier pendant les croisades. Après avoir participé à la lutte contre les croisés, il entra au service du sultan d’Égypte Qalâ’ûn, et fut nommé par lui gouverneur, puis prince d’Hama en Syrie. Il est surtout connu par son ouvrage de géographie Localisation des pays, synthèse de la géographie littéraire et mathématique, et par ses travaux d’histoire : il abrégea et poursuivit jusqu’à son époque l’Histoire d’Ibn al-Athir.

On a d’Aboul Fida :

  • une Histoire abrégée du genre humain, en arabe, traduite partiellement en latin par Johann Jacob Reiske, sous le titre d’ Annales moslemici ;
  • une géographie intitulée Vraie situation des pays, traduite également par Reiske.
  • Un résumé (en arabe) de l’histoire des croisades tiré des « Annales » d’Abul Fida ainsi que son autobiographie (traduite en français) ont été publiées dans le « Recueil des historiens des croisades », Historiens orientaux, tome premier, publié par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à Paris, par l’Imprimerie nationale en 1882.
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