Chronologie des croisades par le chevalier et historien kurde Abul-Fida (1177-1187)

Publié le Mis à jour le

Salahudin al-Ayyoubi
Salahudin al-Ayyoubi

L’extrait de l’histoire d’Aboulféda commence à l’entrée des premiers croisés dans l’Asie Mineure, et se termine à l’année 1322. C’est un court précis des événements mémorables qui signalèrent la lutte entre les forces musulmanes et les guerriers de l’Occident

ABOULFEDA HISTOIRE GENERALE OU ANNALES EXTRAITS (1177-1187)

 

 » An 575 (1177). Saladin part du Caire pour se rendre en Palestine, et arrive devant Ascalon le 24 de djoumada premier (novembre). Pendant que ses troupes étaient dispersées dans le pays pour rançonner les habitants et étendre le dégât, les Francs le surprirent presque seul ; il fit une résistance opiniâtre. Un des fils de son neveu Teky-eddin Omar à peine parvenu à l’adolescence, et dont la beauté faisait l’admiration générale, chargea par ordre de son père, et fit preuve d’une grande bravoure : mais dans une seconde charge, il périt glorieusement pour la défense de la religion. Bientôt la déroute fut complète. Les Francs avancèrent jusqu’auprès du sulthan, et le contraignirent à la retraite. Elle se fit par le désert. Le sulthan et tous ceux qui avaient échappé au carnage furent pendant toute la marche en proie aux horreurs de la faim et de la soif ; le manque d’eau fit périr la plupart des bêtes de somme ; tous les corps qui avaient été détachés pour rançonner la contrée tombèrent au pouvoir de l’ennemi. Le sulthan arriva enfin au Caire le 14 de djoumada second (décembre).

L’auteur du Kamel Altavarykh[ibn al-Athyr] dit avoir vu une lettre écrite de la main de Saladin à son frère Touran schah, son lieutenant à Damas, dans laquelle il lui faisait le tableau de cette journée. Elle commençait par ces mots :

« Je pensais à toi, tandis que les impitoyables javelots s’abreuvaient de mon sang. ».

Il y disait que plus d’une fois la mort s’était présentée à ses yeux et que s’il voyait encore le jour, il en était redevable à Dieu, dont les secrets sont impénétrables ; car, ajoutait-il, quel est l’être qui se conserve à la vie, à moins d’une expresse volonté du ciel !

Cependant les Francs, dont cette victoire avait relevé le courage, cherchent à profiter de la retraite de Saladin en Egypte, et se jettent sur Hamah, dans l’espoir de s’en rendre facilement maîtres. La Syrie avait dans ce moment pour toute défense Touran schah et le peu de monde qu’il avait auprès de lui. Touran schah pensait uniquement à ses plaisirs, et ne demandait que le repos. Par surcroît de malheur, Schehâb eddin, oncle de Saladin et gouverneur de la ville, était tombé malade dès le commencement du siège. Les Francs redoublaient d’efforts, et multipliaient leurs attaques. Déjà ils avaient en leur pouvoir les ouvrages les plus avancés, la ville allait succomber sous leurs armes lorsque les habitants sortirent au-devant d’eux et les chassèrent loin des murs. Quatre jours s’écoulèrent dans cet état. Les Francs perdant tout espoir, se rendirent devant Harem.

Harem appartenait à Kemeschtekin, que nous avons vu dans Alep à la tête des affaires. Malek Saleh, mécontent du service de Kemeschtekin, le fit arrêter, et l’envoya sous les murs de Harem pour en faire ouvrir les portes à un corps de troupes qui devait en prendre possession en son nom : mais les habitants refusèrent obstinément de se rendre, malgré les instances de Kemeschtekin lui-même. En vain les émirs de Malek Saleh lui firent souffrir, à la vue des habitants, les tourments les plus horribles : les habitants restèrent inébranlables ; et la mort de Kemeschtekin au milieu des souffrances, ne fit que les animer davantage. Les Francs arrivèrent sur ces entrefaites devant Harem. Ils l’assiégèrent pendant quatre mois ; Malek Saleh fut contraint d’acheter leur retraite par une forte somme d’argent : mais déjà les habitants étaient entièrement épuisés ; Malek Saleh envoya une nouvelle armée, et les portes lui furent ouvertes sans difficulté.

An 575 (1179-80). Saladin s’empare du château bâti par les Francs au passage d’Ahsan près de Panéas, dans le lieu appelé le Gué de Jacob.

An 577 (1181-2). Renaud de Châtillon, [54] seigneur de Carac, se dispose à marcher sur la ville du prophète (Médine), ne visant à rien moins qu’à s’emparer de cette noble contrée. A cette nouvelle, Ezz eddin Ferok schah, qui remplaçait son oncle Saladin dans Damas, se dirige sur Carac avec toutes ses forces, pille tout le pays et tient l’ennemi en échec. Renaud est contraint de renvoyer une partie de ses forces et de renoncer à son dessein.

Salahudin et ces hommes
Salahudin et ces hommes

Malek Saleh meurt la même année, âgé seulement de dix-neuf ans. Le fils de Nour eddin s’était toujours fait remarquer par des mœurs pures et un grand amour pour la religion. Le médecin lui ordonnant le vin pendant sa maladie, le jeune prince aima mieux mourir que de manquer au précepte de sa religion. Emad eddin Zengui, son cousin, prince de Sindjar, obtint de le remplacer à Alep, moyennant la cession qu’il fit de sa principauté à son frère Ezz eddin Massoud, prince de Mossoul.

An 578 (1182). Saladin se rend d’Egypte en Syrie, marquant par d’horribles dégâts son passage à travers les états des Francs. Pendant que les chrétiens réunissaient leurs forces pour l’arrêter dans sa marche, Ferok schah prit sans peine la ville de Schakyf, et ravagea tout le pays environnant.

Saladin quitte Damas dans le mois de rebi premier (juillet) ; il place son camp près de Tibériade, d’où il étend ses courses dans les provinces chrétiennes du côté de Panéas, Beyssan, Djynyn et du pays de Gaur (c’est le pays qui est arrosé par les eaux du Jourdain, entre le lac de Tibériade et la Mer Morte). De retour à Damas avec un butin considérable, il alla assiéger Béryte, et ne retourna à Damas qu’après avoir dévasté toute la contrée.

Saladin pénétra ensuite dans les provinces de la Mésopotamie, où il étendit rapidement ses conquêtes. Pendant cette expédition, le prince de Carac arma une flotte sur le golfe Elanitique. Il en fit deux divisions ; l’une bloqua, Ela ; l’autre, qui se dirigeait vers Aydab, [55] fit plusieurs descentes sur la côte, et surprit les musulmans dans des régions où le nom des Francs était resté jusque-là entièrement inconnu. Cependant Malek Adel, qui gouvernait l’Egypte en l’absence de son frère, équipa promptement une flotte sur la côte d’Aydab, et en, remit la conduite au chambellan Hossam eddin Loulou, chef des forces navales, en Egypte, homme brave et heureux à la guerre, Loulou, se mettant incontinent en mer, commença son expédition par les Francs qui assiégeaient Ela, et qui furent tous tués ou faits prisonniers. Ensuite il marcha contre la seconde division qui cherchait à pénétrer dans la Hedjaz, avec le dessein de soumettre la Mekke et Médine. Loulou, atteignit enfin les chrétiens près de Rabog, sur la côte[56] ; on en vint aussitôt ans mains, et Dieu accorda la victoire aux musulmans. La plupart des Francs y périrent ; le reste tomba au pouvoir du vainqueur. Une partie fut envoyée, pour y être immolée, à Mina, (vallée située dans, les environs de La Mekke, où les pèlerins s’acquittent de leurs sacrifices), et les autres furent conduits en Egypte, où pas un n’échappa à la mort.

Vue aérienne de la citadelle d'Alep construite sous les Hamdanides vassaux des Abbassides  et reconstruite lors des croisades par Nûr al-Dîn Zangî
Vue aérienne de la citadelle d’Alep construite sous les Hamdanides vassaux des Abbassides et reconstruite lors des croisades par Nûr al-Dîn Zangî

An 579 (1183). Emad eddin Zengui cède Alep à Saladin en échange de Sindjar, Nisibe et quelques autres places de la Mésopotamie, dont, le sulthan s’était emparé l’année précédente, Saladin, dont l’ambition semblait s’irriter par les conquêtes, fit tout de suite proposer à Sarkhok, qui commandait dans Harem, de lui en remettre la propriété, Sarkhok s’y refusa ; il essaya même d’introduire les Francs dans Harem ; heureusement la garnison de la citadelle prévint son dessein, elle s’empara de la personne de Sarkhok, et livra la ville au sulthan.

Épée Ayyoubide de Syrie ou d'Egypte datant des croisades
Épée Ayyoubide de Syrie ou d’Egypte datant des croisades

Le sulthan s’occupa d’abord de mettre ordre à l’administration d’Alep : avant de se rendre à Damas, il voulait établir à Alep Malek Dhaher Gazi, son fils, pour gouverneur. Il entra sur les terres des Francs, passa le Jourdain le 9 de djoumada second (fin de septembre), attaqua Beyssan et la livra aux flammes, étendit ses courses dans toute la contrée, puisse rendit devant Carac, d’où il envoya dire à Malek Adel de venir le joindre, nommant pour gouverner l’Egypte à sa place Teki-eddin Omar son neveu. Ils assiégèrent ensemble Carac jusqu’au milieu de chaban (commencement de décembre). Le sulthan retourna ensuite à Damas, laissant le gouvernement d’Alep à son frère.

An 580 (1184). Saladin quitta Damas au mois de rebi second (juin), et se rendit devant Carac. Il ordonna en même temps aux troupes qui avaient leurs quartiers en Egypte de venir le joindre devant cette ville. Les faubourgs ne purent tenir longtemps contre ses forces réunies. Restait encore la citadelle séparée des faubourgs par un fossé que le sulthan tenta plusieurs fois de combler : ses efforts échouèrent par la résistance qu’opposèrent les assiégés. Cependant les Francs marchaient en toute hâte au secours de Carac. Saladin interrompit le siège pour marcher à leur rencontre ; il les trouva dans des lieux inexpugnables ; tandis qu’il les tenait en échec, un autre corps de Francs entra dans Carac. Saladin, contraint par là à renoncer à son dessein, se dirigea vers Naplouse, brûla cette ville, et en dévasta le territoire. Arrivé à Sebasthya, lieu sanctifié par le tombeau de Saint Zacharie, il mit en liberté les musulmans qui y étaient retenus prisonniers. Il se rendit de là à Djynyu, d’où il revint à Damas.

Nom : Citadelle d'Alep Lieu : Syrie, Alep Date/période de construction : XIIe-XIIIe siècle Matériaux de construction : Pierre Décor architectural : Pierre sculptée Destinataire/mandataire : Nûr al-Dîn Zangî (r. 1146-1174) ; al-Malik al-Zâhir Ghâzî (r. 1186-1216) ; al-Malik al-‘Azîz Muhammad (m. 1236)
Nom : Citadelle d’Alep
Lieu : Syrie, Alep
Destinataire/mandataire : Nûr al-Dîn Zangî (r. 1146-1174) 

An 582 (1186). Le prince de Carac enlève, ayant l’expiration de la trêve, une grande caravane de musulmans : Saladin envoya réclamer leur liberté sans pouvoir l’obtenir. Il fut si indigné de ce manque de foi, qu’il jura de tuer le prince Franc de sa main, si Dieu le mettait en son pouvoir.

An 583 (1187). Le sulthan, après avoir réuni toutes ses troupes, se dirigea avec une division vers Carac, et tint en échec le prince de cette ville, pour l’empêcher de se jeter sar les pèlerins. Malek Afdhal son fils, avec le reste de l’armée, ravagea le territoire d’Acre et les pays environnants. Le sulthan protégea le passage des pèlerins, et vint ensuite mettre le siège devant Tibériade, qui fut prise d’assaut. Quant à la citadelle, elle résista avec opiniâtreté. Tibériade appartenait au comte de Tripoli, qui, quelque temps auparavant, avait fait sa paix avec Saladin, et s’était mis sous sa protection. Ce furent les menaces et les représentations des prêtres et du patriarche de Jérusalem qui le forcèrent à se réunir aux autres princes chrétiens contre le sulthan.  »

 

Aboul Fida ou Aboul Réda, en arabe أبو الفداء Abul-Fida (12731331) est un historien et un géographe musulman, Kurde.

Né à Damas dans la maison familiale, Aboul Fida appartient à la dynastie des Ayyoubides, qui est une branche de la dynastie Rawadi ou Rawandi. Il se distingua à la fois comme écrivain et comme guerrier pendant les croisades. Après avoir participé à la lutte contre les croisés, il entra au service du sultan d’Égypte Qalâ’ûn, et fut nommé par lui gouverneur, puis prince d’Hama en Syrie. Il est surtout connu par son ouvrage de géographie Localisation des pays, synthèse de la géographie littéraire et mathématique, et par ses travaux d’histoire : il abrégea et poursuivit jusqu’à son époque l’Histoire d’Ibn al-Athir.

On a d’Aboul Fida :

  • une Histoire abrégée du genre humain, en arabe, traduite partiellement en latin par Johann Jacob Reiske, sous le titre d’ Annales moslemici ;
  • une géographie intitulée Vraie situation des pays, traduite également par Reiske.
  • Un résumé (en arabe) de l’histoire des croisades tiré des « Annales » d’Abul Fida ainsi que son autobiographie (traduite en français) ont été publiées dans le « Recueil des historiens des croisades », Historiens orientaux, tome premier, publié par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à Paris, par l’Imprimerie nationale en 1882.
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