Chronologie des croisades par le chevalier et historien kurde Abul-Fida (1190-1192)

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Duel entre un croisé et un musulman
Duel entre un croisé et un musulman

L’extrait de l’histoire d’Aboulféda commence à l’entrée des premiers croisés dans l’Asie Mineure, et se termine à l’année 1322. C’est un court précis des événements mémorables qui signalèrent la lutte entre les forces musulmanes et les guerriers de l’Occident

ABOULFEDA HISTOIRE GENERALE OU ANNALES EXTRAITS (1190-1192)

« An 586 (1190). Saladin quitta Kharoubah, dans le dessein de venir arrêter les progrès des Francs…[59] Déjà ceux-ci avaient élevé, à peu de distance des murs de la ville, irais tours, hautes de soixante coudées ; c’était avec du bois qu’ils avaient fait venir des îles voisines. Les tours avaient plusieurs étages ; elles étaient garnies d’armes et de guerriers, et semblaient être à l’épreuve du feu, grâce aux peaux de bœufs, couvertes d’une argile délayée dans du vinaigre, qui en enveloppaient la surface. Mais les musulmans trompèrent la vigilance de ceux qui les défendaient ; ils mirent le feu à la première, la brûlèrent avec tout ce qu’elle renfermait, et firent successivement de même pour tes deus autres. Ce succès mit à l’aise les musulmans, qui commençaient déjà à désespérer du succès de leurs efforts. A la vérité il leur arrivait tous les jours de nouvelles troupes, de côtés différents ; mais comme on apprit, vers le même temps, la marche de l’empereur d’Allemagne (Frédéric Ier.), qui venait de traverser le canal de Constantinople, avec cent mille guerriers, les esprits étaient consternés, et tous paraissaient renoncer à l’espoir de conserver la Syrie. Heureusement Dieu envoya aux Allemands la famine et l’épidémie, qui en firent périr en route ta meilleure partie. Peu de temps après, l’empereur se noya dans une rivière de la petite Arménie, où il voulait se baigner ; sa mort mit la division dans l’armée ; une partie qui reconnaissait le fils aîné de Frédéric (Henri VI), rebroussa chemin pour retourner en Occident. L’autre partie suivit son second fils (Frédéric de Souabe) en Syrie ; mais ce jeune prince, quand il parut devant les murs d’Acre, n’avait pas plus de mille hommes avec lui. On ne put en cela méconnaître la main de Dieu, qui se déclarait pour les musulmans. Cependant des attaques partielles entre Saladin et les Francs ne discontinuèrent pas jusqu’au 20 de djoumada second (20 juillet). Ces derniers sortant enfin de leurs retranchements, infanterie el cavalerie, chassent devant eux Malek Adel et les troupes d’Egypte. Les musulmans reprennent bientôt courage, les chargent avec vigueur, en font un grand carnage, et les contraignent de rentrer dans leurs quartiers. Sans doute cette affaire eût été décisive, si des douleurs d’entrailles n’avaient en ce moment retenu Saladin dans sa tente. Mais quand c’est la volonté de Dieu, quel moyen d’en arrêter le cours !

Au fort de l’hiver, lorsque les vents soufflaient avec le plus de violence, les Francs renvoyèrent à Tyr les navires qui bloquaient le port d’Acre, crainte de quelque tempête. Cette circonstance laissa au sulthan les communications libres avec la ville ; aussi se hâta-t-il d’y introduire par mer des troupes fraîches, pour relever celles qui, jusque-là, avaient eu à soutenir les efforts des chrétiens. Mais comme il n’entra pas dans la ville, la moitié du monde qui en sortait, cette mesure ne fut d’aucun secours pour les assiégés.

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An 587 (1191). Acre était entièrement cernée du côté de terre. Les chrétiens s’étaient de plus entourés d’un forge fossé, pour ôter à Saladin tout moyen de venir les inquiéter ; car, tout en pressant vivement la ville, ils étaient eux-mêmes étroitement resserrés par l’armée du sulthan ; leur ardeur croissait en raison du découragement de la garnison de la place, et de l’inutilité des efforts que faisait Saladin pour les contraindre à se retirer. Enfin, tout espoir étant perdu, la ville députa auprès des Francs l’émir Sayf’ eddin-Aly, pour demander à capituler, offrant en retour une somme d’argent elles prisonniers chrétiens qui étaient au pouvoir du sulthan. Ces conditions furent acceptées ; et le vendredi 17 de djoumada second (10 août), vers l’heure de midi, on vit les étendards de la croix flotter sur les murs de la ville. Les Francs prirent possession de tout ce qu’ils y trouvèrent, et enfermèrent les musulmans dans certains quartiers de la ville, comme garants des promesses que le sulthan avait faites de payer la somme convenue, et de livrer les prisonniers ainsi que le bois de la vraie croix. Un député s’étant présenté, de leur part, au sulthan pour lui demander l’exécution du traité, ce prince donna tout ce qui se trouvait en ce moment dans ses mains. Il désirait qu’en attendant on mît en liberté les Musulmans qui se trouvaient dans Acre ; mais les Francs, qui se jouaient des traités, refusèrent une si juste demande. Les prisonniers restèrent dans le même état ; bientôt même une grande partie de ces malheureux furent égorgés, et le reste gardé en lieu de sûreté.

Les Francs s’occupèrent d’abord de rétablir leur autorité dans Acre. Au commencement de Schaban (fin d’août), ils se mirent en mouvement, se dirigeant vers Césarée, toujours suivis et observés par l’armée musulmane. De Césarée, ils se rendirent à Arsouf ; là, il s’engagea un combat dans lequel les chrétiens chassèrent les musulmans de leurs positions, pénétrèrent jusqu’aux bagages, et tuèrent une partie des valets de l’armée. Les Francs marchèrent ensuite sur Japha, et la trouvèrent abandonnée. Ces pertes successives faisant craindre au sulthan le même sort pour Ascalon, il se décida à s’y rendre lui-même, la fît évacuer, puis ordonna de la raser entièrement. Aussitôt les mineurs s’attachèrent aux remparts de la ville ; et bientôt elle n’offrit plus qu’un monceau de ruines. Le sulthan animait les travailleurs par sa présence. Enfin le 2 de ramadhan (fin de septembre), quand il ne resta plus rien à détruire, il se rendit à Hamlah, dont il fit raser le château. C’est à cette même époque que Lidda vit son église abattue. Le sulthan, appelé à Jérusalem pour quelques mesures d’ordre, se trouva dès le 8 de retour dans son camp de Nathron. Il se fit sur ces entrefaites quelques ouvertures de paix entre Saladin et les Francs. Un parlait de marier Malek Adel son frère avec la sœur du roi d’Angleterre, et de lui donner Jérusalem en propriété avec Acre, qui aurait servi de dot à sa femme. Les prêtres y mirent obstacle par leurs prétentions ; ils voulurent que Malek Adel embrassât le christianisme, et la chose n’eut aucun résultat.

Le 3 de doulkaadah (3 décembre), les Francs se dirigent de Japha vers Ramlah. Il ne se passait pas de jours sans quelques combats entre les deux armées. Les embarras se multipliaient, et l’hiver vint encore ajouter aux difficultés de ta guerre. Pour ces motifs, et à cause du découragement général, le sulthan licencia ses troupes, et le 24 se rendit lui-même à Jérusalem, où il s’établit avec sa suite pour prendre quelque repos. Désirant cependant mettre à profit son séjour dans cette ville, il se mit à en réparer les fortifications, et à en ajouter de nouvelles. Les soldats charriaient les pierres ; le prince lui-même se trouvait à cheval au milieu d’eux pour les animer par son exemple. L’ardeur était grande ; car en un seul jour les ouvriers avaient assez de pierres pour travailler pendant plusieurs jours.

L'entrée de Salahudin al-Ayyoubi a al-Quds
L’entrée de Salahudin al-Ayyoubi a al-Quds

An 588 (janvier 1192). Au commencement de l’année, tandis que le sulthan se trouvait encore à Jérusalem, les Francs se mettent à relever les murs d’Ascalon.

Le marquis Conrad qui commandait dans Tyr, est assassiné par des Bathéniens qui s’étaient travestis en moines pour s’introduire plus aisément dans la ville.

Une des causes premières de la paix, ce fut une maladie du roi d’Angleterre et l’ennui d’une guerre si longue. Ce prince s’adressa à Malek Adel pour faire parvenir à son frère des propositions de paix ; elles furent d’abord rejetées ; mais sur les représentations des émirs qui soupiraient après le repos, qui d’ailleurs étaient au bout de leurs ressources, le sulthan accéda à ces propositions. Le traité fut conclu un samedi 18 de schaban (fin d’août), et juré le mercredi 22. Le roi d’Angleterre refusa de jurer, prétendant que les rois ne font pas de serment. Le sulthan n’insista pas davantage, et l’on se contenta de lui prendre la main en signe d’engagement : Biais le comte Henri (de Champagne), neveu du roi et son lieutenant en Palestine, fit le serment, ainsi que les principaux seigneurs francs. Le fils d’Humfroy et Balyan (d’Ybelin) furent choisis, avec plusieurs officiers, pour aller recevoir la parole du suit ban. Quant à Malek Adel et aux deux princes Afdhal et Dhaher, ils firent le serment, ainsi que Malek Mansour, prince de Hanjah, Schyrkouh, prince d’Emesse, Bahram schah, prince de Baalbek, les princes de Tell-Bascher et de Schayzar, les émirs et les officiel les plus marquants. La paix se faisait par mer et par terre pour trois ans et trois, mois, à partir du mois d’Eloul, c’est-à dire, le 21 de chaban (septembre). Par ce traité, les Francs restaient en possession de Japha, Césarée, Arsouf, Hayfa, Acre et leurs territoires. Une autre clause portait qu’Ascalon serait entièrement rasée. Le sulthan obtint de foire comprendre dans le traité le pays des Ismaéliens ; les Francs obtinrent la même faveur pour le prince d’Antioche et de Tripoli. Lidda et Ramlah devaient rester par moitié entre les chrétiens et les musulmans. Telles furent les bases du traité.

Le 4 de ramadan (milieu de septembre), le sulthan se rendit à Jérusalem pour s’assurer par lui-même de l’état de la ville. C’est en cette occasion qu’y ordonna d’en fortifier les murailles, et qu’il augmenta la dotation du collège qu’il venait d’y fonder. Bans les temps qui précédèrent l’islamisme, la maison où l’on avait établi le collège portait le nom de Sainte-Anne, parce que, à en croire la tradition, la mère de Marie y avait reçu la sépulture. Au moment où les musulmans entrèrent dans la ville, cet édifice fut consacré à l’instruction publique. Les Francs, il est vrai, en arrivant en Palestine en 492 l’avaient rendue au culte : mais Saladin en fit de nouveau un collège, dont il donna la direction, ainsi que, des biens qui y étaient affectés, à Boha eddin.[60]

Saladin, en exécution du traité, envoya cent mineurs achever de détruire Ascalon, et réussit par-là à déloger les Francs qui s’y étaient établis. Il se disposait à cette époque à faire un pèlerinage à la Mekke ; son intention était de prendre l’Ihram à partir de Jérusalem même.[61] Déjà il avait écrit à ce sujet à son frère Sayf’ elislam, prince de le Yémen ; mais il renonça à ce dessein sur les remontrances des émirs, qui lui représentèrent avec beaucoup de force le peu de compte qu’il fallait faire du traité de paix, et tout ce qu’on avait à craindre de la perfidie des Francs. Le 5 de schowal (milieu d’octobre), il partit de Jérusalem pour se rendre à Naplouse, de là à Beyssan, puis à Kaukab, où il passa la nuit dans la citadelle ; enfin à Tibériade. C’est là qu’il eut une entrevue avec l’émir Karacousch, qui venait de recouvrer la liberté, après être resté entre les mains des Francs tout te temps qui s’était écoulé depuis leur entrée dans Acre. Karacousch accompagna le sulthan jusqu’à Damas, et se rendit de là en Egypte. Quant au sulthan, il entra, un samedi 21 (commencement de novembre), dans Béryte, où Bohémond, prince d’Antioche, vint lui faire sa cour. Le sulthan lui fit un accueil distingué, et le quitta le lendemain : il arriva enfin à Damas un mercredi 25. Les habitants, qui depuis quatre ans étaient privés de sa présence, le reçurent avec de grandes démonstrations de joie. Ce prince donna congé aux troupes, et s’appliqua à faire fleurir la justice et les bienfaits de la paix au milieu de ses peuples.  »

 

Aboul Fida ou Aboul Réda, en arabe أبو الفداء Abul-Fida (12731331) est un historien et un géographe musulman, Kurde.

Né à Damas dans la maison familiale, Aboul Fida appartient à la dynastie des Ayyoubides, qui est une branche de la dynastie Rawadi ou Rawandi. Il se distingua à la fois comme écrivain et comme guerrier pendant les croisades. Après avoir participé à la lutte contre les croisés, il entra au service du sultan d’Égypte Qalâ’ûn, et fut nommé par lui gouverneur, puis prince d’Hama en Syrie. Il est surtout connu par son ouvrage de géographie Localisation des pays, synthèse de la géographie littéraire et mathématique, et par ses travaux d’histoire : il abrégea et poursuivit jusqu’à son époque l’Histoire d’Ibn al-Athir.

On a d’Aboul Fida :

  • une Histoire abrégée du genre humain, en arabe, traduite partiellement en latin par Johann Jacob Reiske, sous le titre d’ Annales moslemici ;
  • une géographie intitulée Vraie situation des pays, traduite également par Reiske.
  • Un résumé (en arabe) de l’histoire des croisades tiré des « Annales » d’Abul Fida ainsi que son autobiographie (traduite en français) ont été publiées dans le « Recueil des historiens des croisades », Historiens orientaux, tome premier, publié par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à Paris, par l’Imprimerie nationale en 1882.
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