Chronologie des croisades par le chevalier et historien kurde Abul-Fida (1240-1249)

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Bataille entre arabes et croisés
Bataille entre arabes et croisés

L’extrait de l’histoire d’Aboulféda commence à l’entrée des premiers croisés dans l’Asie Mineure, et se termine à l’année 1322. C’est un court précis des événements mémorables qui signalèrent la lutte entre les forces musulmanes et les guerriers de l’Occident

ABOULFEDA HISTOIRE GENERALE OU ANNALES EXTRAITS (1240-1249)

An 638 (1240-1). Dès que Malek Saleh Negm’ eddin[70] se fut affermi en Egypte, il fit arrêter les mamelouks et les émirs qui avaient commencé la révolution. En même temps il créa un nouveau corps de mamelouks attachés à sa personne.

Les Kharismiens, profitant de l’éloignement de Malek Saleh mettent une partie de la Mésopotamie à feu et à sang, puis viennent du côté d’Alep. Les troupes de cette ville sortent à leur rencontre, et sont entièrement défaites. Après le combat, les Kharismiens massacrèrent une partie de leurs prisonniers pour effrayer les autres, et se faire payer une plus forte rançon de ceux à qui ils laissaient la vie. En même temps ils dévastèrent les pays environnants. Alep se remplissait de fuyards ; la désolation était à son comble. Quand ces barbares ne virent plus de mal à faire, ils rentrèrent dans leurs cantonnements de Harran.

Ils revinrent peu de temps après en Syrie, et ravagèrent tout le pays de Tell-Ataz, Sermyn, Maarrah, etc. Les troupes d’Alep, qui brûlaient de venger leur défaite, se réunirent à celles de Damas et d’Emesse pour se mettre à la poursuite-des barbares. Les Kharismiens reprirent aussitôt le chemin de Harran, dévastant tout ce qui se trouvait sur leur passage. La principauté de Hamah trouva seule grâce à leurs yeux, parce que le chef de cette principauté était un chaud partisan du nouveau sulthan d’Egypte. Cependant l’armée de Syrie ne donnait pas de relâche aux Kharismiens, et dans l’action qui s’engagea près d’Edesse, elle remporta une victoire complète, à la suite de laquelle elle s’empara de Harran. Tandis que de leur côté les troupes de Mossoul enlevaient Nisibe et Dara aux Kharismiens, les confédérés s’emparèrent de Rakkah, d’Edesse, etc., et vinrent ensuite assiéger Malek Moadham Touran schah, fils de Malek Saleh, dans la ville d’Amide, qui ouvrit ses portes. Il ne resta plus à Moadham que Hisn-Kaifah et Haytam, où de prince se trouvait encore à la mort de son père (en 648).

Malek Djowad, après son expulsion de ses possessions de Mésopotamie, fit demander au sulthan, la faculté de se retirer en Egypte. Sur son refus, il se jeta dans Acre entre les mains des Francs, qui le reçurent pour son argent, et le livrèrent ensuite pour de l’argent à Malek Saleh Ismaël, prince de Damas, qui le fit étrangler.

Malek Saleh Ismaël, craignant quelque entreprise de la part du sulthan, cherche son appui dans les forces des Francs ; ceux-ci consentent à le défendre moyennant la cession qu’il leur fait des places de Sefed et de Schakif (Arnoun).

Archer musulman
Archer musulman

An 641 (1243-4). Malek Saleh Ismaël, prince de Damas, jet le prince de Carac, se liguent ensemble contre le sulthan d’Egypte. Ils engagent les Francs à entrer dans la ligue, en leur faisant la cession de Tibériade et d’Ascalon, ainsi que de Jérusalem et des lieux de pèlerinage. « Je passais dans ce moment à Jérusalem pour me rendre en Egypte, dit le cadi Djémal eddin ; je vis des prêtres qui tenaient des coupes de vin sur la sakhrah pour l’offrir à leur Dieu.[71] » Les Francs se mirent aussitôt en devoir de relever les fortifications de Tibériade et d’Ascalon.

An 642 (1244). Sur l’invitation du sulthan d’Egypte, les Kharismiens s’avancent jusque sous les murs de Gaza, en dirigeant leur marche à travers les frontières de la principauté de Damas. Le sulthan espérait s’en faire un appui contre les princes que Malek-Saleh Ismaël avait ligués contre lui ; et c’est dans ce dessein qu’il faisait partir ses troupes pour se réunir à ces barbares. De son côté, Malek Mansour Ibrahim, qui avait succédé à Schyrkouh son père dans la principauté d’Emesse, se mit en mouvement avec ses troupes et celles de Damas. Il vint d’abord à Acre pour animer les Francs à combattre, leur promettant une portion de l’Egypte après la victoire. Les Francs s’ébranlèrent, cavalerie et infanterie. Les troupes de Carac arrivèrent aussi, et le combat s’engagea sous les murs de Gaza. Les troupes de Damas et d’Emesse furent mises en déroute ; les Francs prirent aussi la fuite ; les uns et les autres furent poursuivis l’épée dans les reins par les Egyptiens et les Kharismiens. Le sulthan, profitant de l’enthousiasme de ses soldats, s’empara de Gaza, de Jérusalem et de toute la côte, et envoya au Caire les prisonniers et les têtes des morts. Pendant qu’on s’y livrait à la joie, le sulthan faisait venir d’Egypte les troupes qui y étaient encore, et les réunissant à celles qui venaient de vaincre, il les envoya assiéger Malek Saleh Ismaël et le prince d’Emesse dans la ville de Damas.

An 643 (1245). Le prince de Damas envoie prier le khalife d’interposer sa médiation entre lui et le sulthan. Le khalife rejette sa prière. Bientôt après la ville ouvre ses portes, et le prince en abandonne la propriété, se réservant seulement Baalbek, Bosra, etc.

Les Kharismiens s’attendaient, après la prise de Damas, qu’on leur céderait tout ce qui serait à leur bienséance. Trompés dans leurs espérances, ils quittèrent le service du sulthan, se donnèrent au prince qu’ils venaient de dépouiller ; et, de concert avec le prince de Carac, ils assiégèrent Damas une seconde fois.

An 644 (1246). Cette ville était en proie à toutes les horreurs du siège et de la famine lorsque les troupes du sulthan, de concert avec celles d’Alep et d’Emesse, se mirent en marche pour la secourir. Les Kharismiens abandonnèrent le siège, pour aller à leur rencontre ; le combat s’étant engagé, ils prirent honteusement la fuite, et se dispersèrent çà et là. Plusieurs détachements furent exterminés avec leurs chefs. Une partie alla se fondre dans les bandes des Tartares, et les autres se répandirent en Syrie, où ils se mirent au service des princes du pays. Ainsi finit la cause funeste de tant de maux.

Ce succès inspira au sulthan une joie immodérée : il envoya aussitôt l’émir Fakr eddin avec une armée pour dépouiller le prince de Carac. En effet l’émir s’empara successivement de la plupart des places appartenant à ce prince.

An 645 (1247). Ensuite il vint assiéger les villes de Tibériade et d’Ascalon, dont les Francs avaient relevé les citadelles, et s’en empara après un siège de courte durée.

An 646 (1248). Les troupes d’Alep enlèvent Emesse à Malek Aschraf, qui avait succédé depuis deux ans à son père Malek Mansour Ibrahim. A cette nouvelle, le sulthan accourt en toute hâte d’Egypte. Déjà il était attaqué de la maladie dont il mourut : c’était une tumeur au jarret, laquelle ayant dégénéré en ulcère, l’obligea à se retirer à Damas. Pendant ce temps ses troupes assiégeaient avec vigueur la ville d’Emesse, sans être arrêtées par le froid ni l’intempérie de la saison. Déjà on commençait à parler de l’expédition des Francs contre Damiette. La maladie du sulthan prenait un caractère toujours plus grave. Ces raisons, jointes aux démarches du khalife, firent abandonner au sulthan ses desseins sur Emesse, quoiqu’elle ne pût pas faire une résistance bien longue, et il se fit transporter en toute hâte en litière dans ses provinces d’Egypte.

Cavalier mamelouk lor des croisades
Cavalier mamelouk lor des croisades

Descente du roi croisé appelé St. Louis en Egypte.

An 647 (1249). Le roi de France (Reyd’efrens) est l’un des princes les plus puissants entre les Francs ; car la France nourrit un peuple qui s’est rendu célèbre entre toutes les nations de Francs. Ce roi était accompagné d’environ cinquante mille guerriers. Il venait de passer l’hiver dans l’île de Chypre, en attendant de pouvoir aborder en Egypte.

Bien n’avait été oublié pour la défense de Damiette. Les machines, les provisions de bouche, tout s’y trouvait en abondance. Les Arabes de la tribu des Bènou-Kenaneh, dont la valeur était depuis longtemps éprouvée, devaient en défendre les murailles. En même temps l’émir Fakhr eddin, fils du scheik des scheiks, avec une grande partie de l’armée, s’était placé en avant de Damiette pour recevoir les Francs au moment de la descente. Cependant à peine ceux-ci eurent atteint le rivage, que l’émir leur abandonna la rive occidentale du fleuve. Les Francs s’y établirent le 22 de safar (juin). Aussitôt les Bènou-Kenaneh, saisis de terreur, évacuèrent Damiette ; les habitants s’enfuirent aussi. Les Francs voyant les portes ouvertes, y entrèrent sans coup férir, et s’emparèrent des approvisionnements et des armes. C’était une perte irréparable. Le sulthan, transporté de fureur, fit pendre tous les Bènou-Kenaneh jusqu’au dernier, et se retira le mardi 24 sur Mansourah, où il plaça son camp. Son état ne cessait d’empirer ; son ulcère avait engendré la phtisie, et l’on commença à désespérer de sa vie.

La prise de Carac apporta une distraction momentanée à ses maux. Pendant que le prince de cette ville s’était rendu auprès du prince d’Alep pour l’intéresser à sa cause, la division se mit en son absence parmi ses enfants, et la ville fut livrée au sulthan. La joie de Malek Saleh ne fut pas de longue durée ; il expira le lundi 14 de chaban (novembre), à l’âge de quarante ans : c’était un prince d’un génie élevé, d’un maintien grave et qui savait en imposer. Il parlait peu, et tout le monda tremblait devant lui. Jamais prince avant lui n’avait réuni autant de mamelouks turcs autour de sa personne. (Il fit bâtir pour eux une caserne dans l’île de Raoudba, en face du Caire ; le Nil, auquel les Arabes donnent le nom de mer ou Bahr, entoure l’île de tout côté. C’est de là que ces mamelouks ont été appelés Baharides.)

Malek Saleh en mourant ne désigna pas son successeur : mais comme il ne lui restait qu’un seul fils, lequel se trouvait encore à Hisn-Kaifah, Schedjer’ eddor, esclave favorite du sulthan, se concerta avec l’émir Fakr eddin et l’eunuque Djémal eddin Mohsen pour conserver le trône à ce jeune prince. La peur qu’ils avaient des Francs leur fit taire la mort de Malek Saleh. Schedjer’ eddor convoqua les émirs et leur dit : Le sulthan vous ordonne de lui jurer fidélité, et après lui à son fils Malek Moadham Touran schah. Il confie la dignité d’atabek (le commandement des troupes) à l’émir Fakhr eddin. Elle écrivit dans le même sens à Hossam’ eddin, fils d’Abou-Ali, qui remplaçait le sulthan dans la ville du Caire. Dès le milieu du mois, les émirs, les milices, tous les personnages marquants du Caire et du vieux Caire avaient juré sans hésiter. Les lettres et les décrets étaient expédiés avec l’élamet (ou paraphe) de Malek Saleh. Un esclave était parvenu à contrefaire l’élamet, sans que personne en eût le moindre soupçon. Mais quand on sut que Fakr eddin avait expédié un courrier à Moadham pour hâter son départ, le bruit de la mort du sulthan commença à se répandre, bien que les chefs de l’armée et de l’administration fissent semblant de l’ignorer.

Cependant les Francs s’avançaient du côté de Mansourah : au commencement de ramadhan (décembre), il s’engagea une action très chaude, dans laquelle grand nombre de chefs musulmans perdirent la vie. Les Francs s’arrêtèrent un moment à Scharmesah, puis ils se remirent en marche. Enfin le mardi matin, 5 du mois de doulkaadah (février 1250), pendant que Fakr eddin était au bain, ils surprirent les musulmans dans Mansourah. L’émir montant bien vite à cheval, se jeta au milieu des Francs et fut tué sur-le-champ, mourant glorieusement pour la religion, après avoir pendant sa vie joui des faveurs de la fortune. Dans cette fâcheuse circonstance, l’armée, secondée par les Turcs baharides, chargea les Francs avec vigueur, et les obligea à prendre la fuite sans leur laisser le temps de se rallier de nouveau. Quant à Moadham, il était arrivé à Damas au mois de ramadhan (décembre) ; il attendit, pour se remettre en route, la fête de la fin du jeûne, et n’arriva à Mansourah que le jeudi 24 de doulkaadah. La guerre se ralluma avec fureur sur le Nil et sur terre ; enfin la flotte musulmane surprit la flotte chrétienne, et s’empara de trente-deux navires, dont neuf galéasses. Ce succès, ruina les affaires des Francs ; ils envoyèrent proposer de rendre Damiette, si on voulait leur abandonner Jérusalem et une partie de la Palestine. Leurs propositions furent rejetées.  »

 

Aboul Fida ou Aboul Réda, en arabe أبو الفداء Abul-Fida (12731331) est un historien et un géographe musulman, Kurde.

Né à Damas dans la maison familiale, Aboul Fida appartient à la dynastie des Ayyoubides, qui est une branche de la dynastie Rawadi ou Rawandi. Il se distingua à la fois comme écrivain et comme guerrier pendant les croisades. Après avoir participé à la lutte contre les croisés, il entra au service du sultan d’Égypte Qalâ’ûn, et fut nommé par lui gouverneur, puis prince d’Hama en Syrie. Il est surtout connu par son ouvrage de géographie Localisation des pays, synthèse de la géographie littéraire et mathématique, et par ses travaux d’histoire : il abrégea et poursuivit jusqu’à son époque l’Histoire d’Ibn al-Athir.

On a d’Aboul Fida :

  • une Histoire abrégée du genre humain, en arabe, traduite partiellement en latin par Johann Jacob Reiske, sous le titre d’ Annales moslemici ;
  • une géographie intitulée Vraie situation des pays, traduite également par Reiske.
  • Un résumé (en arabe) de l’histoire des croisades tiré des « Annales » d’Abul Fida ainsi que son autobiographie (traduite en français) ont été publiées dans le « Recueil des historiens des croisades », Historiens orientaux, tome premier, publié par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à Paris, par l’Imprimerie nationale en 1882.
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