Chronologie des croisades par le chevalier et historien kurde Abul-Fida (1250-1260)

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La bataille de al-Mansurah en 1250

L’extrait de l’histoire d’Aboulféda commence à l’entrée des premiers croisés dans l’Asie Mineure, et se termine à l’année 1322. C’est un court précis des événements mémorables qui signalèrent la lutte entre les forces musulmanes et les guerriers de l’Occident

ABOULFEDA HISTOIRE GENERALE OU ANNALES EXTRAITS (1250-1260)

 

 » An 648 (1250). Les Francs s’étant obstinés à garder leurs positions en face de Mansourah, finirent par épuiser leurs ressources sans pouvoir rien recevoir de Damiette. Les musulmans interceptèrent leurs communications avec cette ville, ce qui mit les chrétiens dans l’impossibilité de tenir plus longtemps. Le mercredi 3 de moharram (7 avril), les Francs s’ébranlèrent, se dirigeant sur Damiette, et ayant l’ennemi derrière eux. Les musulmans les atteignirent le lendemain matin, les enfoncèrent et en firent un horrible carnage : trente mille hommes, à ce qu’on dit, furent tués dans cette journée, et bien peu parvinrent à s’échapper. Le roi de France et ses principaux officiers s’étaient réfugiés dans l’endroit le plus, proche (Minieh Abou Abd’allah), Sur la demande du soi, l’eunuque Mohsen les reçut à composition : puis on s’empara de leurs personnes pour les ramener à Mansourah. Le roi fut chargé de chaînes et logé dans la maison de Fakhr eddin, fils de Lokman, secrétaire d’état, et l’eunuque Sabyh fut commis à sa garde. Quand le sulthan fut instruit de la destruction de l’armée chrétienne, il s’avança avec l’armée jusqu’à Farescour, où il fit construire une tour en bois.

Le lundi, dernier jour de moharram, le sulthan est tué par ses troupes. Son imprudente conduite à l’égard des mamelouks et des émirs de son père, et son exclusive confiance dans les courtisans qu’il avait amené de Mésopotamie, lui avaient aliéné tous les cœurs. A peine fut-il arrivé à Farescour, que les Baharides conspirèrent sa perte et se jetèrent sur lui l’épée à la main. Bibars, qui fut sulthan dans la suite, lui porta le premier coup. Le prince s’enfuit dans la tour de bois. On y met le feu. Chassé par les flammes, il court vers le Nil dans l’espoir d’y trouver un bateau. Les flèches, qui volaient de toutes parts, l’empêchent de fuir : il se jette dans l’eau, et aussitôt un coup l’atteint et l’achève. Il régnait à peine depuis deux mois.

Les émirs se réunirent ensuite, et consentirent à reconnaître pour reine Schedjer’ eddor. Le commandement suprême des troupes fut remis à Ezz eddin Aybek le Turcoman. Dès que le calme commença à renaître, on reprit les négociations avec le roi de France, à qui on demandait Damiette pour sa rançon. Le roi ordonna à ceux qui commandaient en son nom dans la ville, d’en ouvrir les portes, et le 3 de safar (7 mai) l’étendard musulman fut arboré sur les remparts de Damiette. Le roi de France fut mis en liberté ; le lendemain matin, il s’embarqua avec ceux des prisonniers à qui on avait rendu la liberté, et mit à la voile pour Acre.

La nouvelle des glorieux résultats de cette campagne vola de bouche en bouche, et bientôt remplit l’univers. C’est en faisant allusion au sort humiliant où se vit réduit le roi de France, qu’un poète a dit :

« Quand tu verras ce Français, dis-lui ces paroles d’un ami sincère :

» Tu venais en Egypte ; tu en convoitais les richesses ; tu croyais que ses forces se réduiraient en fumée.

» Vois maintenant ton armée ; vois comme ton imprudente conduite l’a précipitée dans le sein du tombeau. Cinquante mille hommes ! et pas un qui ne soit tué, prisonnier ou criblé de blessures !

» Et s’il était tenté de venir verger sa défaite, si quelque motif le ramenait en ces lieux,

» Dis-lui qu’on lui réserve la maison du fils de Lokman, qu’il y trouvera encore et ses chaînes et l’eunuque Sabyh. »

Les troupes se remirent en marche pour le Caire, et les émirs écrivirent aux autorités de Damas pour justifier les événements qui venaient d’avoir lieu. Les émirs de Syrie, bien, loin d’adhérer à ce qui s’était fait, invitèrent Malek Nasser Youssouf, prince d’Alep, à venir prendre possession de Damas.

Les émirs d’Egypte reconnurent bientôt l’impossibilité de rétablir l’ordre sous le gouvernement d’une femme, et conférèrent à Aybek le titre de sulthan avec l’exercice de l’autorité souveraine. Voyant enfin l’insuffisance de ces moyens, ils se décidèrent à prendre leur souverain dans la famille de Saladin. Le choix tomba sur un enfant, Moussa, petit-fils de Malek Kamel, qui prit en cette occasion le titre de Malek Aschraf. Toutefois Aybek conserva le commandement des troupes avec le titre d’atabek. D’un autre côté les troupes de Gaza, de concert avec celles de Damas, prêtaient serment de fidélité à Malek Moguyts, petit-fils de Malek Kamel, qui, à la faveur de ces troubles, s’était emparé de Schaubek et de Carac. C’est alors que les émirs égyptiens, pour tarir la source de tant de troubles, déclarèrent soumettre leur pays à la volonté du khalife.

Les émirs se décident d’un commun accord à détruire les remparts de Damiette, à cause des maux que cette ville avait occasionnés aux musulmans à deux différentes reprises. Ils bâtirent une nouvelle ville non loin de l’ancienne, et dans l’intérieur des terres, et l’appelèrent Menschyeh ou Ville-Neuve.[72]

Cependant Malek Nasser était parvenu à lier à ses intérêts tous les princes de Syrie de la famille de Saladin ; à l’aide de cette alliance, il réunit une armée formidable, qui se mit aussitôt en marche pour l’Egypte, et rencontra l’armée égyptienne à Abbasseb. Celle-ci ayant commencé à plier, les troupes de Syrie poursuivirent les Egyptiens avec trop d’ardeur : Malek-Nasser se trouva presque abandonné ; il prit la fuite, et ses troupes se dispersèrent au milieu du désordre. Pendant ce temps, les fuyards de l’armée égyptienne étaient arrivés au Caire et jusque dans la Haute-Egypte. Au vieux Caire, on crut la cause des émirs perdue, et l’on proclama un moment Malek Nasser sulthan du pays.

An 651 (1253). En vertu d’un traité de paix conclu entre Malek Nasser et le gouvernement des mamelouks, ceux-ci devaient étendre leur autorité jusqu’au Jourdain, et abandonner au prince d’Alep ce qui est au-delà de ce fleuve.

An 653 (1255). En vertu d’un nouvel arrangement, Malek Nasser rentre en possession de toute la Syrie jusqu’à Elarysch, et s’oblige à reconnaître l’autorité d’Aybek sur toute l’Egypte. Celui-ci épousa ensuite Schedjer’ eddor, s’il ne l’avait pas déjà fait l’année précédente.

An 655 (1257). Aybek est étouffé dans le bain par les intrigues de Schedjer’ eddor. Les émirs vengent sa mort dans le sang de cette femme et de ceux qui avaient trempé dans le complot, et donnent pour successeur à Aybek son fils Malek-Mansour.

Attaques mongole avec chameau
Attaques mongole avec chameau

 

An 656 (1258). Les Tartares, sous la conduite de Houlagou, s’emparent de Bagdad, et y détruisent la dynastie des khalifes abbassides.

La peste fait de si grands ravages en Syrie, et surtout à Damas, qu’on manque d’hommes pour enterrer les morts.

An 657 (1259). Saif eddin Kothouz s’empare du gouvernement de l’Egypte et prend le titre de sulthan. Cette année, et l’année suivante, les Tartares pénétrèrent en Syrie, sous la conduite de Samoud, fils de Houlagou. Ils s’avancèrent vers Alep. D’abord repoussés avec perte, ils reprirent l’avantage et arrivèrent pêle-mêle avec les musulmans sous les murs de la ville. Grand nombre de personnes furent étouffées aux portes ; les Tartares se dirigèrent ensuite vers Azaz et la prirent par capitulation.

An 658 (1260). Houlagou passe lui-même l’Euphrate et envoie au gouvernement d’Alep un député avec ces mots : « Vous ne pouvez pas tenir devant les Mogols : nous n’en voulons d’ailleurs qu’à Malek Nasser et à ses troupes, et nous allons marcher contre lui. En attendant, recevez deux commissaires de notre part ; l’un dans la ville, et l’autre dans la citadelle. Si l’ennemi est battu, le pays devient notre propriété, et c’est autant de musulmans de sauvés. Si le combat tourne à notre désavantage, vous chasserez les commissaires, vous les égorgerez, comme bon vous semblera. » Le commandant fit dire que l’épée répondrait pour lui. Stupéfait de la réponse, l’envoyé ne put se défendre de verser quelques larmes sur les malheurs qui allaient tomber sur la tête d’Alep. En effet les Tartares s’avancèrent incontinent, et entrèrent de force dans la ville. Le carnage continua du dimanche au vendredi. Il n’y eut de sauvés que ceux qui atteignirent la synagogue des juifs et certaines maisons que les vainqueurs avaient promis de respecter. Ainsi furent sauvés, à ce qu’on dit, plus de cinquante mille âmes.

Hamah envoya aussitôt remettre ses clefs à Houlagou, et lui demanda un commissaire, faveur qui lui fut accordée.

Cependant Malek Nasser et le prince de Hamah se sauvaient avec leurs troupes en Egypte. Une partie des troupes fut surprise dans Naplouse par les Tartares et passés au fil de l’épée.

Ces barbares occupèrent ensuite Damas et toute la Syrie jusqu’à Gaza.

Houlagou fit démanteler Alep et Damas, et retourna dans l’Orient, laissant en Syrie des forces nombreuses. La même année, l’armée d’Egypte, commandée par Kothouz, remporte à Aïn-Djalout une victoire complète sur les Tartares. Leur chef Kelboga est tué, et cet échec les oblige à évacuer la Syrie. Aussitôt les habitants de Damas tirèrent vengeance des insultes des chrétiens de la ville. Ceux-ci en étaient venus à ce point d’insolence de parcourir avec leurs crécelles les quartiers de la ville, et de répandre du vin dans la grande mosquée. Les musulmans se jetèrent dans les maisons des chrétiens, pillèrent leurs biens, et rasèrent une église fort vaste dédiée à Marie (la sainte Vierge), que les chrétiens avaient pris plaisir à orner.

Baybar le mamelouk
Baybar le mamelouk

Sur la fin de l’année, Kothouz revenait en Egypte, après avoir rétabli les princes de Syrie dans leurs états respectifs, lorsqu’il fut assassiné à Kossair, située à une journée de Salehyeh. Bibars (baybar)  Bendocdar commit ce meurtre de concert avec quelques complices ; il avait profité du moment où le sulthan se trouvait éloigné de ses troupes. Lorsque les conjurés furent de retour dans le camp, le chef des émirs demanda qui avait tué le sulthan : « C’est moi, dit Bibars (baybar). — En ce cas, reprit l’autre, l’autorité t’appartient. » Ainsi fut proclamé Bibars Bendocdar, sous le titre de Malek Dhaher.  »

 

Aboul Fida ou Aboul Réda, en arabe أبو الفداء Abul-Fida (12731331) est un historien et un géographe musulman, Kurde.

Né à Damas dans la maison familiale, Aboul Fida appartient à la dynastie des Ayyoubides, qui est une branche de la dynastie Rawadi ou Rawandi. Il se distingua à la fois comme écrivain et comme guerrier pendant les croisades. Après avoir participé à la lutte contre les croisés, il entra au service du sultan d’Égypte Qalâ’ûn, et fut nommé par lui gouverneur, puis prince d’Hama en Syrie. Il est surtout connu par son ouvrage de géographie Localisation des pays, synthèse de la géographie littéraire et mathématique, et par ses travaux d’histoire : il abrégea et poursuivit jusqu’à son époque l’Histoire d’Ibn al-Athir.

On a d’Aboul Fida :

  • une Histoire abrégée du genre humain, en arabe, traduite partiellement en latin par Johann Jacob Reiske, sous le titre d’ Annales moslemici ;
  • une géographie intitulée Vraie situation des pays, traduite également par Reiske.
  • Un résumé (en arabe) de l’histoire des croisades tiré des « Annales » d’Abul Fida ainsi que son autobiographie (traduite en français) ont été publiées dans le « Recueil des historiens des croisades », Historiens orientaux, tome premier, publié par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à Paris, par l’Imprimerie nationale en 1882.
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