Chronologie des croisades par le chevalier et historien kurde Abul-Fida (1289-1321)

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Le siège d'Acre en 1291 les croisés hospitaliers face au musulmans sous l'état mamelouk
Le siège d’Acre en 1291 les croisés hospitaliers face au musulmans sous l’état mamelouk 

L’extrait de l’histoire d’Aboulféda commence à l’entrée des premiers croisés dans l’Asie Mineure, et se termine à l’année 1322. C’est un court précis des événements mémorables qui signalèrent la lutte entre les forces musulmanes et les guerriers de l’Occident

ABOULFEDA HISTOIRE GENERALE OU ANNALES EXTRAITS (1289-1321)

« An 688 (1289). Au mois de moharram (février), Kalâoûn arrive d’Egypte en Syrie ; il rassemble toutes ses forces, puis vient mettre le siège devant Tripoli. La plus grande partie de la ville était entourée par la mer : elle n’était accessible par terre que du côté d’Orient, sur un espace très resserré. Le sulthan avait fait venir plusieurs machines de toutes grandeurs. Il poussa le siège avec une vigueur extrême jusqu’au mardi 4 de rebi second (fin d’avril). La ville étant prise d’assaut, les habitants coururent sur le port ; quelques-uns seulement parvinrent à s’embarquer ; les hommes furent massacrés, et les enfants réduits en esclavage. Le butin fut immense. Je me trouvais au siège de Tripoli avec mon père et avec mon cousin Malek Modhaffer, prince de Hamah. Quand les soldats se furent rassasiés de sang et de pillage, le sulthan fit détruire la ville jusqu’aux fondements. Près de Tripoli, dans la mer, était une île où se trouvait une église dite de Saint-Thomas. Le port la séparait de la ville. Au moment de notre entrée dans ses murs, grand nombre d’habitants, hommes et femmes, se réfugièrent dans l’île et dans l’église. Aussitôt les musulmans se précipitèrent à cheval dans l’eau, passèrent à la nage dans l’île, tuèrent les hommes, et s’approprièrent les femmes, les enfants et les richesses qu’ils y trouvèrent. Dès que le tumulte de la victoire se fut apaisé, j’allai en bateau dans cette île : elle était jonchée de cadavres qui y avaient répandu l’infection. Après l’entière destruction de Tripoli, le sulthan reprit le chemin de l’Egypte, et permit au prince de Hamah de retourner dans sa principauté. Les Francs étaient entrés dans Tripoli en 503, et l’avaient occupée pendant cent quatre-vingt cinq ans environ.

An 689 (1390). Kalâoûn partait du Caire pour venir assiéger Acre lorsqu’il mourut. La maladie le surprit dans sa tente non loin des murs du Caire ; c’est là qu’il rendit le dernier soupir. C’était un prince plein de douceur. Sa bonté égalait son courage ; et l’on n’eut pas à gémir sous son règne de ces cruelles exécutions qui avaient ensanglanté les règnes précédents.

An 690 (1291). Malek Aschraf, qui venait de succéder à Kalâoûn son père, donne rendez-vous à toutes ses troupes sous les murs d’Acre. Mon père, et le prince mon cousin, firent route ensemble jusqu’au château des Kurdes. Là on nous remit une énorme machine nommée mansouri, qui était d’un poids capable de charger cent chariots : j’eus pour ma part la conduite d’un chariot ; j’avais alors dix hommes sous mes ordres. Nous nous mîmes donc en marche : c’était à la fin de l’hiver. A partir du château des Kurdes jusqu’à Damas, la pluie et.la neige ne nous quittèrent pas un moment ; le froid nous incommoda beaucoup, sans parler de l’embarras des chariots que les vaches avaient peine à traîner. Une partie même périt en chemin, et grâces à ces contretemps, nous mîmes un mois à faire cette route, qu’on peut facilement faire à cheval en huit jours, le sulthan avait ordonné d’amener des places de guerre voisines le plus de machines qu’on pourrait, et bientôt on en vit arriver de différentes grandeurs devant Acre, plus qu’il ne s’en était jamais vu.

Dans les premiers jours de djoumada premier (premiers jours de mai), les armées de l’islamisme se trouvèrent réunies devant Acre. L’attaque commença sur-le-champ. Les assiégés ne prenaient pas la peine de fermer les portes de la ville ; ils les laissaient la plupart du temps ouvertes, tant leur ardeur était grande pour se mesurer avec nous. Les troupes de Hamah étaient, comme à l’ordinaire, placées à l’extrême droite. Dans cette position, nous avions la ville en face et la mer à notre droite. Près de nous étaient postées des barques munies de mantelets, revêtus de peaux de buffle, d’où on nous lançait des javelots et des traits d’arbalètes. Il fallait nous défendre à la fois contre les attaques de la garnison, et à droite contre les attaques qui venaient du côté de la mer. Les chrétiens avaient construit un navire qui portait une machine : ils s’approchèrent de nous, de manière à nous incommoder jusque dans nos tentes. En vain nous cherchions un moyen de nous en garantir, lorsqu’une nuit il s’éleva un vent terrible qui enleva le navire et l’ensevelit dans les flots : la machine fut mise en pièces et hors d’état de servir, et les Francs n’essayèrent pas même d’en construire une nouvelle. Une nuit ils firent une sortie, forcèrent les postes les crus avancés, et arrivèrent jusqu’aux tentes, en coupant avec leurs sabres les cordes qui les soutenaient. Un de leurs cavaliers s’étant trop avancé, se trouva pris dans la fosse d’aisance d’un émir, et y perdit la vie. Cependant les musulmans parvinrent à se rallier, reprirent l’avantage, et repoussèrent les chrétiens dans leurs murs. Les guerriers de Hamah se firent surtout remarquer par le nombre de chrétiens qu’ils tuèrent. Des que le jour parut, le prince de Hamah, mon cousin, fit suspendre quelques-unes des têtes au cou des chevaux pris par nos gens pour donner ce spectacle au sulthan. Acre fut pressée encore plus virement. Enfin Dieu nous en ouvrit les portes le vendredi 17 de djoumada second (mai). Les habitants voyant les musulmans entrer l’épée à la main dans la ville, se sauvèrent en foule dans les vaisseaux. En dedans de la ville étaient plusieurs tours fortifiées comme des citadelles. Un grand nombre de Francs s’y étaient retirés, dans l’intention d’y faire une vigoureuse résistance. On commença par piller la ville qui renfermait d’immenses richesses, puis le sulthan ordonna à ceux qui se défendaient dans leurs tours de descendre : tous se soumirent à cet ordre, et furent ensuite massacrés sous les murs de la place. Le sulthan ordonna de détruire la ville et la rasa jusqu’au sol. Ce qui paraîtra fort singulier, c’est que sous Saladin les Francs étaient entrés dans Acre un vendredi à midi, le 17 de djoumada second ; ils avaient également massacré les musulmans de la ville. Dieu avait décrété, en cet instant même, qu’Acre serait prise cette année, le même jour et à la même heure.

La prise d’Acre répandit la terreur parmi les Francs de la Palestine : ils abandonnèrent Sidon et Béryte, qui furent immédiatement occupées par les musulmans. Les habitants de Tyr prirent aussi la fuite. Le sulthan en fit prendre possession, ainsi que d’Atelyeh et de Tortose, et les fit entièrement détruire. Ainsi toutes les villes de Syrie rentrèrent sous les lois de l’islamisme, avantage qu’on n’avait osé ni espérer ni même concevoir : ainsi fut lavée la souillure imprimée par la présence de ces meutes Francs, qui naguère menaçaient l’Egypte, Damas et toute la Syrie. C’est à Dieu que nous sommes redevables de ce bienfait : soyons-en reconnaissants, et rendons-lui de solennelles actions de grâces.

Hache Mamelouk du siège d'Acre en 1291
Hache Mamelouk du siège d’Acre en 1291

An 697 (1298). Les troupes d’Egypte et de Syrie pénètrent dans la petite Arménie, et occupent une grande partie du pays. Comme cette invasion avait excité les plaintes du peuple, Dondyn (Constant, fils de Lyfoun) profile de cette circonstance pour renverser son frère Sanbath et prendre sa place ; il se hâte en même temps de demander la paix aux troupes de l’islamisme, et ne l’obtient qu’en soumettant sa principauté à la puissance du sulthan d’Egypte, et en cédant tout le pays qui est en deçà de la rivière Djyhann (Pyrame), du côté du sud : cette contrée ne rentra sous la domination du prince de la petite Arménie que deux ans après, à la faveur de l’entrée des Tartares en Syrie.

An 699 (1299-1300). Kazan, petit-fils d’Abaga, passe l’Euphrate et pénètre en Syrie avec une nombreuse armée, composée de Mogols, de Géorgiens, d’apostats musulmans, etc. L’armée musulmane se mit aussitôt en marche, et le combat s’engagea dans une vallée située à l’est d’Emesse ; les musulmans, complètement défaits, furent poursuivis avec vigueur jusque sur les frontières d’Egypte : les Tartares s’emparèrent de Damas, et se répandirent dans toute la Syrie, y compris Carac, Jérusalem et Gaza.

Après cette victoire Kazan repassa l’Euphrate, laissant un corps de troupes mogoles en Syrie. L’émir Kapdjak, qui avait déserté la cause de l’islamisme, devait en avoir le commandement ; mais dès que Kazan eut quitté la Syrie, Kapdjak chercha à se raccommoder avec le sulthan d’Egypte, et vint se réunir a l’armée égyptienne. Cette désertion déconcerta les projets des Mogols, et les obligea à se sauver au-delà de l’Euphrate, ce qui fit retomber la Syrie entre les mains de l’islamisme.

An 702 (1302-3). Un parti considérable de Francs s’était fortifié dans l’île d’Aradus (Arouad), située près de la côte en face de Tortose. A l’abri de leurs remparts, ils s’avançaient jusque sur la côte voisine, et interceptaient les musulmans qui traversaient le pays. Désirant mettre un terme à leurs brigandages, Sayf’ eddin Assandemor, qui gouvernait la Syrie, sollicita une flotte du gouvernement égyptien. La flotte arriva devant l’île au mois de Moharram (août ou septembre), et s’en empara à la suite d’un sanglant combat. Les Francs furent tous tués on faits prisonniers ; leurs murailles furent rasées, et leurs richesses devinrent la proie des guerriers égyptiens.

Après plusieurs tentatives infructueuses les Tartares reviennent en Syrie avec toutes leurs forces, sous la conduite de Kothlou-Schab, lieutenant de Kazan ; au bruit de leur marche, les troupes musulmanes se replièrent, attendant, pour combattre, l’arrivée de Malek Nasser, sulthan d’Egypte. Le combat s’étant engagé, la droite de l’armée musulmane fut repoussée avec perte, mais le centre et la gauche obtinrent un plein, succès, et firent un grand carnage des ennemis.

An 705 (1305). Kara-Sanker, gouverneur de la province d’Alep, envoie un corps de troupes contre le prince de ta petite Arménie ; les musulmans étaient laissés à la conduite d’un mamlouk de Sanker, homme inepte et adonné au vin : Kaschtimour, c’était son nom, s’avança sans précaution dans le pays ennemi. L’Arménie était alors sous les lois de Haytom, frère de Dondyn ; ce prince avait auprès de lui un corps de Mogols et de guerriers Francs (chevaliers) ; fort de ces secours et de ses soldats arméniens, il surprit Kaschtimour près d’Ayas. Les musulmans ne purent résister à ces forces réunies, et lâchèrent le pied ; presque tous furent tués ou faits prisonniers : quelques-uns seulement trouvèrent leur salut dans les montagnes, et le petit nombre de ceux qui rentrèrent dans Alep arrivèrent à pied et entièrement dépouillés.

An 708 (1308). Les Hospitaliers s’emparent de l’île de Rhodes sur l’empereur de Constantinople. Cette conquête donna aux Hospitaliers la facilité de gêner la navigation de la Méditerranée ; aussi les relations entre l’Occident et les états musulmans devinrent dès lors plus difficiles.

Les Francs s’étaient emparés en 680 (1281) de l’île de Gerbe (ou Zerby). Cette île est située à une journée de Kabe, n’ayant que quelques marais entre elle et le continent. Cette année, Abouhafs-Omar, prince de Tunis, envoya une flotte et des troupes de débarquement pour l’arracher aux chrétiens. Ceux-ci reçurent à temps des secours de Sicile, et l’arrivée de la flotte chrétienne força les musulmans à revenir à Tunis.

An 722 (1321). J’allai cette année en Egypte pour faire ma cour au sulthan. Je fis avec lui une excursion jusqu’aux pyramides ; c’est là que j’eus l’occasion de voir le député du roi de Barcelone en Espagne. Le sulthan reçut ses présents avec bonté, et lui donna le double en retour. Après avoir congédié le député, le sulthan fit un voyage dans la Haute-Egypte, où je l’accompagnai jusqu’à Dendera. »

 

Aboul Fida ou Aboul Réda, en arabe أبو الفداء Abul-Fida (12731331) est un historien et un géographe musulman, Kurde.

Né à Damas dans la maison familiale, Aboul Fida appartient à la dynastie des Ayyoubides, qui est une branche de la dynastie Rawadi ou Rawandi. Il se distingua à la fois comme écrivain et comme guerrier pendant les croisades. Après avoir participé à la lutte contre les croisés, il entra au service du sultan d’Égypte Qalâ’ûn, et fut nommé par lui gouverneur, puis prince d’Hama en Syrie. Il est surtout connu par son ouvrage de géographie Localisation des pays, synthèse de la géographie littéraire et mathématique, et par ses travaux d’histoire : il abrégea et poursuivit jusqu’à son époque l’Histoire d’Ibn al-Athir.

On a d’Aboul Fida :

  • une Histoire abrégée du genre humain, en arabe, traduite partiellement en latin par Johann Jacob Reiske, sous le titre d’ Annales moslemici ;
  • une géographie intitulée Vraie situation des pays, traduite également par Reiske.
  • Un résumé (en arabe) de l’histoire des croisades tiré des « Annales » d’Abul Fida ainsi que son autobiographie (traduite en français) ont été publiées dans le « Recueil des historiens des croisades », Historiens orientaux, tome premier, publié par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à Paris, par l’Imprimerie nationale en 1882.
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