MER DE BAB EL ABWAB, DES KHAZARS ET DE DJORDJAN (MER CASPIENNE) et LA PLACE QUE LES MERS OCCUPENT SUR LE GLOBE Par le géographe abbasside al-Mas’ûdî (9eme siècle) de son kitab « Murūj adh-dhahab wa-ma’ādin al-jawhar ou Prairies d’Or et Mines de Pierres Précieuses » :

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Carte de la mer Caspienne
Carte de la mer Caspienne tiré du ‘Livre des curiosités des sciences et des merveilles pour les yeux’ , en arabe « al-Kitāb Gharā’ib al-funūn wa-mula’ al-‘uyūn », ouvrage arabe anonyme de cosmographie illustrée, compilé en Egypte (al-Misr) durant la première moitié du 11eme siècle.

MER DE BAB EL ABWAB, DES KHAZARS ET DE DJORDJAN (MER CASPIENNE) et  LA PLACE QUE LES MERS OCCUPENT SUR LE GLOBE Par le géographe abbasside al-Mas’ûdî (9eme siècle) de son kitab « Murūj adh-dhahab wa-ma’ādin al-jawhar ou Prairies d’Or et Mines de Pierres Précieuses »  : 

 » La mer des Barbares (Caspienne) qui ont couvert ces parages de leurs établissements, est connue sous le nom de mer de Bab-el-Abwab, mer des Khazars, de Djil (Guilan), de Deïlem, de Djordjan, de Tabaristan. Ses côtes, qui sont occupées par plusieurs tribus turques, se prolongent d’un côté jusqu’au pays de Kharezm et du Khoraçan. Elle a une longueur de huit cents milles, sur une largeur de six cents milles, et représente à peu près un ovale dans le sens de sa longueur.

Nous donnerons ci-dessous, dans cet ouvrage, quelques détails sur les populations qui entourent ces mers si fréquentées. Cette mer, que nous avons nommée mer des Barbares, renferme dans son sein des monstres qu’on appelle tenanin, dont le singulier est tennin.

Il en est de même de la Méditerranée, où les monstres marias sont en grand nombre, surtout dans les parages de Tripoli de Syrie, de Latakieh et de la montagne el-Akra, qui fait partie des dépendances d’Antioche. C’est sous cette montagne que se trouvent les plus grands amas d’eau de toute cette mer ; aussi est-elle appelée par excellence le fondement de la mer. La Méditerranée s’étend jusqu’aux côtes d’Antioche, de Rousis (Rhosus), d’Alexandrie, d’Aias, de Hisn el-Motakkab située au pied du mont Lokkam ; elle baigne la côte de Massissa, où sont les bouches du Djihan, la côte d’Adanah, où se jette le Sihan, et la côte de Tarsous, où se jette l’el-Baredan (Cydnus), appelé aussi fleuve de Tarsous. Le pays qui suit est privé de toute culture et désert ; il forme la limite entre les terres des musulmans et celles des Grecs, du côté de la ville de Kalamieh jusqu’à Chypre, Candie et Karaçia ; puis on rencontre le territoire de Seloukia (Seleucia Trachea) et son grand fleuve (Calycadnus) qui s’y jette dans la mer, et toutes les places fortes du pays de Roum jusqu’au canal de Constantinople. Nous passerons sous silence les nombreux fleuves de cette région qui versent leurs eaux dans la Méditerranée, tels que le fleuve el-Barid, le fleuve el-Açel, etc. Les côtes de cette mer commencent au détroit dont nous avons parlé plus haut, et sur lequel est situé Tanger, dont le territoire se relie au littoral du Maghreb ; puis viennent la région appelée Ifriqiya, es-Sous, Tripoli de Barbarie, Kairawan, la côte de Barkah, er-Rifadeh, Alexandrie, Rosette, Tunis, Damiette, la côte de Syrie et de ses villes frontières, la côte du pays de Roum, s’étendant jusqu’aux terres habitées par les Latins, puis se reliant à la côte d’Espagne, qui vient elle-même aboutir au rivage opposé à Tanger, sur le détroit de Ceuta. Sur toute cette ligne, le continent et le pays habité, soit par des musulmans, soit par des Grecs, ne sont interrompus que par le cours des fleuves, par le canal de Constantinople, dont la largeur est d’environ un mille, et par quelques autres canaux qui, se déchargeant dans la Méditerranée, ne pénètrent pas bien avant dans les terres. Ainsi donc, toutes les contrées riveraines de cette mer forment une suite non interrompue de côtes, se reliant entre elles sans interruption, sauf les échancrures que produisent les fleuves et le canal de Constantinople. La Méditerranée, avec les pays qui l’entourent jusqu’à ce détroit qui sort de l’Océan, et où se trouve le phare, puis la côte de Tanger et celle d’Espagne, ressemble à une coupe dont le détroit serait la poignée. En effet, une coupe figure assez exactement cette mer, qui cependant n’est pas ronde, d’après ce que nous avons dit de sa longueur.

On ne connaît point de monstres marins dans la mer de l’Abyssinie, ni dans les golfes qui en dépendent et que nous avons décrits ; mais ils abondent du côté de l’Océan. Au surplus, les opinions varient sur leur origine et leur nature. Les uns pensent que le tennin est un vent noir qui se forme au fond des eaux, monte vers les couches supérieures de l’atmosphère et s’attache aux nuages, semblable au zoubaak (trombe de terre), qui se soulève sur le sol et fait tournoyer avec lui la poussière et tous les débris de plantes desséchées et arides. Ce vent s’étend sur un plus grand espace à mesure qu’il s’élève dans le» airs, de sorte qu’en voyant ce sombre nuage accompagné d’obscurité et de tempêtes, on a cru que c’était un serpent noir sorti de la mer.

Carte du monde du géographe arabe abbasside al-Mas'udi
Carte du monde du géographe arabe abbasside al-Mas’udi

D’autres pensent que le tennin est un reptile qui vit dans les profondeurs de l’Océan ; devenu fort, il fait la guerre aux poissons, et alors Dieu lui envoie les nuages et les anges, qui le font sortir de l’abîme sous la forme d’un serpent noir, brillant et luisant, dont la queue renverse sur son passage les édifices les plus solides, les arbres, même les montagnes, et dont le souffle seul déracine une multitude de troncs vigoureux. Le nuage le jette dans le pays de Yadjoudj et Madjoudj, où il fait pleuvoir sur lui une grêle qui le tue, après quoi sa chair sert de nourriture aux peuplades de Yadjoudj et Madjoudj. Telle est l’opinion qui est attribuée à Ibn Abbas. Il existe encore d’autres opinions sur le tennin. Les historiens et les compilateurs d’anecdotes fournissent à cet égard beaucoup de détails du même genre, que nous nous abstiendrons de mentionner ici. Ainsi les tennins seraient des serpents noirs, vivant d’abord dans les plaines et les montagnes, où les torrents et les pluies, les surprenant, les entraînent dans la mer. Là, nourris des nombreux reptiles qu’elle renferme, leurs corps deviendraient énormes, et leur vie d’une grande durée. Celui de ces serpents qui aurait atteint cinq cents ans serait le maître de tous les autres serpents de la mer, et alors arriverait ce que nous venons de rapporter d’après Ibn Abbas. Enfin il y aurait des tennins noirs et d’autres blancs comme le sont les serpents eux-mêmes.

Carte du monde d'al-Masudi avec écris : “Ard Majhoola” qui  ce réfère aux Amériques (orienté avec le sud en haut)
Carte du monde d’al-Masudi (947) avec écris : “Ard Majhoola” qui ce réfère aux Amériques (orienté avec le sud en haut)

Les Persans, bien loin de nier l’existence du tennin dans la mer, prétendent qu’il a sept têtes et l’appellent adjduhan. Ils y font souvent allusion dans leurs récits. Dieu seul sait la vérité dans tout cela. Au surplus, comme beaucoup d’esprits rejettent les histoires de ce genre, et que bien des intelligences ne les acceptent pas, nous ne nous risquerons pas à les rapporter. Telle est l’aventure d’Amran, fils de Djabir, qui remonta le Nil jusqu’à sa source et traversa la mer sur le dos d’un animal qu’il tenait fortement par la crinière. C’est un animal marin d’une telle dimension, qu’à le mesurer seulement jusqu’à une petite partie de ses jambes, il dépasse le disque du soleil, depuis le commencement de son lever jusqu’à son coucher. Le monstre avait la gueule ouverte dans la direction du soleil, comme pour l’aspirer. Amran passa la mer en se cramponnant à la crinière de cet animal, tandis qu’il était en mouvement ; il vit ainsi l’eau du Nil venant du paradis et jaillissant de certains châteaux d’or. Après avoir reçu du roi une grappe de raisin, il retourna chez l’homme qui l’avait vu partir, et qui lui avait enseigné comment il devait faire pour remonter à la source du Nil ; mais il le trouva mort. Ensuite Amran, avec sa grappe de raisin, eut affaire au diable. Ce récit, et d’autres plus merveilleux encore inventés après coup, sont dus à l’imagination des traditionnistes. Il en est ainsi d’une prétendue coupole d’or située au milieu de la mer Verte, et portée sur quatre colonnes de rubis vert, rouge, bleu et jaune. De ces quatre colonnes suinte une grande quantité d’eau qui se répand dans la mer Verte, vers les quatre points cardinaux, sans jamais se mêler ni se perdre. Arrivée aux côtés différents du littoral de la mer, cette eau forme le Nil, ailleurs le Sihan, en un troisième lieu le Djihan, et enfin l’Euphrate. Un autre conte du même genre nous représente l’ange chargé de la surveillance des mers, posant le pied sur l’extrémité de la mer de Chine ; l’eau fuit devant lui en bouillonnant, et il en résulte le flux ; lorsque l’ange retire son pied. L’eau, revenant à sa première place et rentrant dans son lit, produit le reflux. C’est exactement comme un vase à moitié rempli d’eau. Si l’on y place la main ou le pied, l’eau monte jusqu’aux bords du vase ; si on les retire, elle rentre dans ses limites. D’autres prétendent que l’ange met seulement le pouce de sa main droite dans la mer pour produire le flux, et qu’il l’en retire pour faire naître le reflux.

Astrolabe persan 18eme siècle
Astrolabe persan 18eme siècle

Les choses que nous venons de raconter ne sont ni absolument impossibles, ni imposées à notre croyance, mais entrent dans la catégorie de ce qui est possible et admissible. Comme tradition elles proviennent de simples individus, et ne portent pas le caractère de ces histoires qui ont été transmises par une suite non interrompue d’hommes dignes de foi, ni de celles qui se sont répandues sans contestation parmi les musulmans, qui deviennent obligatoires dans la théorie comme dans la pratique, et qu’il n’est pas permis de rejeter. Lorsque des traditions de cette espèce sont accompagnées de preuves qui en démontrent la vérité, on doit les accepter avec soumission, et s’y conformer ; quant aux récits contenus dans l’Écriture et aux règles de conduite qu’ils nous tracent, il faut obéir à ce précepte du Koran (LII, 7) : « Ce que le Prophète vous apporte, acceptez-le ; ce qu’il vous refuse abstenez-vous-en. » Quant aux légendes que nous avons rapportées, quoique dénuées de preuves, nous avons voulu en faire mention afin de bien convaincre le lecteur que dans ce livre, comme dans nos autres écrits, nous avons examiné scrupuleusement les faits que nous avons recueillis, et que les sujets que nous y traitons ne nous sont pas étrangers.

Quant aux mers qui se trouvent sur la partie habitée de ce globe, on fixe généralement leur nombre à quatre ; d’autres en comptent cinq, d’autres six, d’autres, enfin, en reconnaissent jusqu’à sept, toutes bien distinctes les unes des autres et sans communication. Nous citerons d’abord la mer d’Abyssinie, puis la Méditerranée, puis la mer Ni ta s, puis la mer Mayotis, puis la mer des Khazars, puis enfin l’Océan, dont on ne connaît pas les limites, et qui est aussi nommé mer Verte, mer Ténébreuse ou mer Environnante. La mer Nitas communique avec la mer Mayotis, et se joint à la Méditerranée par le canal de Constantinople qui s’y décharge. Comme nous l’avons dit, cette dernière tirant elle-même son origine de la mer Verte, toutes ces mers ne formeraient, suivant cette description, qu’une seule et même masse d’eau, dont toutes les parties se relient entre elles. Toutefois ces mers ni aucun de leurs affluents n’ont de communication avec la mer d’Abyssinie.

Le Nitas et le Mayotis ne doivent être qu’une seule et même mer, quoique le continent les resserre à un certain endroit, et qu’il y ait un canal qui les réunit l’une à l’autre. Si dans l’usage on a appelé Mayotis la portion la plus large de cette mer, celle où l’eau est le plus abondante, et Nitas la partie resserrée et peu profonde, il n’en est pas moins certain que chacune de ces dénominations les désigne toutes deux, et si dans certains passages de ce livre nous disons Mayotis ou Nitas, nous entendrons toujours par là aussi bien la portion large de cette mer que celle qui est étroite.

Guerrier khazar avec un prisonnier, représentation de une aiguière du viiie siècle, trouvée en Roumanie
Guerrier khazar avec un prisonnier, tiré représentation d’une aiguière du viiie siècle, trouvée en Roumanie

Bien des personnes ont avancé, mal à propos, que la mer des Khazars communiquait avec la mer Mayotis. Quant à moi, parmi tous les négociants qui avaient parcouru le pays des Khazars ou qui avaient traversé la mer Mayotis et la mer Nitas pour se rendre chez les Russes et les Bulgares, je n’en ai vu aucun qui prétendît que la mer des Khazars communiquâtavec l’une de ces mers, ou bien avec l’un de leurs affluents ou des canaux qui les réunissent ; elle n’a de communication qu’avec le fleuve des Khazars, ce dont nous parlerons plus bas, lorsqu’il sera question du mont Kabk (Caucase), de la ville d’el-Bab wel-abwab, du royaume des Khazars, et de la manière dont les Russes, dans le IVe siècle (de l’hégire), pénétrèrent avec des vaisseaux dans cette mer. Je sais aussi que la plupart des auteurs anciens ou modernes qui se sont occupés de la description des mers affirment que le canal de Constantinople, qui se détache de la mer Mayotis, communique avec la mer des Khazars ; mais j’ignore comment cela est possible et sur quoi ils fondent cette opinion, si elle est le résultat de leurs propres observations, ou s’ils y ont été conduits par l’induction ou l’analogie. Peut-être aussi ont-ils confondu les Russes et les populations riveraines de la mer Mayotis avec les Khazars. J’ai fait moi-même le voyage par mer d’Abeskoun, port du Djordjan, au pays de Tabaristan et ailleurs, et j’ai interrogé sans cesse à ce sujet tous les négociants un peu intelligents et les patrons de navire : tous m’ont affirmé qu’il est impossible d’arriver dans ces parages autrement que par la mer des Khazars et par la voie que les vaisseaux des Russes ont prise. Ces habitants de (‘Azerbaïdjan, d’Erran, de Beilakan, du territoire de Berdah et des autres villes ; ceux du Déilem, du Djebel (Irak persan) et du Tabaristan avaient fui de ce côté, parce que jamais, de mémoire d’homme, dans les temps passés un ennemi ne s’y était présenté, et que rien dans leur histoire ancienne ne le leur rappelait. Ce que nous avançons est connu dans ces contrées et parmi ces peuplades, et d’une notoriété si manifeste, que personne ne songe à la contester. Au surplus, cet événement avait eu lieu dans le temps d’Ibn Abi-es-Sadj.

Dans certains ouvrages attribués à al-Kindi et à son disciple es-Sarakhsi, l’ami d’el-Motaded billah, j’ai lu qu’aux limites de la terre habitée, vers le nord, se trouvait un grand lac situé sous le pôle arctique, et près de ce lac une ville, la dernière des régions connues, et qui s’appelle Toulieh. Il est également fait mention de ce lac dans l’un des traités des Béni Muneddjim.

Carte des 7 mers d'al-Masudi
Carte des 7 mers décrite par al-Mas’udi dans les  » Prairies d’Or et Mines de Pierres Précieuses » vers 947

Dans son traité des mers, des eaux et des montagnes, Ahmed, fils de Taïb es-Sarakhsi, avance, d’après el-Kendi, que la Méditerranée a six mille milles de long à partir de Sour, Tripoli, Antioche, el-Motakkab, la côte de Massissa, de Tarsous, de Kalamiyeh, jusqu’aux phares d’Hercule, et que sa plus grande largeur est de quatre cents milles. Nous avons rapporté en totalité l’opinion des deux écoles, et nous avons fait ressortir la différence qui existe à cet égard entre elles et les auteurs des tables astronomiques, telle que nous l’avons trouvée dans leurs ouvrages ou entendu exposer par leurs partisans. Mais nous laisserons de côté les preuves que chacun donne à l’appui de ses opinions, parce que nous nous sommes fait une loi dans ce livre d’être bref et concis. Il en est autrement pour les explications contradictoires qui ont été données par les anciens, tels que les premiers Grecs et les philosophes des temps passés, sur l’origine et la formation primitive des mers. Bien que nous ayons traité ce sujet avec étendue dans le second des trente livres qui composent nos Annales historiques, où nous avons exposé les différents systèmes, en les rapportant à ceux qui les avaient imaginés, nous ne pouvons pas nous dispenser d’en présenter ici un résumé succinct.

Les uns disent que la mer est un reste de l’humidité primitive, dont la plus grande partie a été desséchée par le feu, et dont le surplus s’est transformé sous l’influence de la chaleur ; d’autres soutiennent que l’humidité primitive tout entière ayant été soumise à l’action dévorante du soleil dans ses révolutions, toutes les parties pures en ont été exprimées, et le reste s’est converti en une matière salée et amère ; d’autres encore pensent que les mers ne sont que des sécrétions, qui découlent de la terre brûlée par la chaleur du soleil accomplissant autour d’elle sa révolution constante.

Quelques-uns croient que la mer n’est autre chose que l’humidité primitive dégagée de tout principe terrestre et grossier, exactement comme l’eau douce mélangée avec de la cendre perd sa douceur et conserve un goût salin, même après qu’elle a été filtrée. On a prétendu aussi que dans l’eau les parties douces et salées étaient mélangées, que le soleil volatilisait les parties douces à cause de leur subtilité, soit qu’il les absorbât lui-même, soit qu’une fois parvenues à de hautes régions où le froid les condense et leur donne, pour ainsi dire, une forme, elles se changent une seconde fois et eau. On a avancé que l’eau étant un élément, les molécules qui se trouvent dans l’air et sous l’action du froid ont une saveur douce, tandis que les molécules qui restent à terre contractent une saveur amère, sous l’influence de la chaleur qui les pénètre. Plusieurs savants ont soutenu que la masse d’eau qui s’écoule dans la mer, soit de la surface du sol, soit de ses entrailles, étant une fois arrivée dans ce vaste réservoir, sollicite partout, pour les absorber, les principes salins que la terre décharge sur elle. Les molécules de feu que renferme l’eau, et la chaleur qui la pénètre au sortir de la terre, en dégagent les parties les plus subtiles et les font monter en nuages de vapeurs ; puis ces nuages, selon une loi rigoureuse et constante, retombent sous forme de pluie dont l’eau reprend une saveur amère. La terre lui donnant un goût salé et le feu la dégageant de ses principes doux et subtils, elle revient nécessairement à sa première amertume. Il ne faut donc pas s’étonner si l’eau de la mer conserve toujours le même poids et la même mesure, puisque les parties subtiles que la chaleur lui enlève se changent en rosée et en eau d’où naissent les torrents qui cherchent les rigoles, les étangs, et coulent dans les parties humides de la terre, jusqu’à ce qu’ils arrivent enfin au vaste gouffre de l’Océan.

 

 

C’est ainsi qu’il ne se perd absolument rien de cette eau, et que les sources sont comme les machines qui, puisant l’eau d’un fleuve, la versent dans une rigole d’où elle s’écoule de nouveau dans ce fleuve. On a comparé ce phénomène à ce qui se passe dans le corps d’un être animé au moment de la nutrition ; sous l’influence de la chaleur, elle attire vers les membres les parties douces des aliments consommés, et laisse les parties lourdes imprégnées de sel et d’amertume, telles que l’urine et la sueur. Ces résidus sans douceur proviennent cependant de matières humides et douces que la chaleur a rendues amères et salées. Si la chaleur interne croissait outre mesure, l’amertume augmenterait en proportion dans la sueur et dans l’urine, parce que tout ce qui a été soumis à l’action de la chaleur devient amer. Cette opinion a été émise par un grand nombre d’auteurs anciens ; mais on peut voir de ses yeux, par expérience, que toutes les matières humides et douées d’une certaine saveur, ayant passé par la cornue et l’alambic, conservent dans leur sublimé la même odeur et la même saveur, comme le vinaigre le vin de dattes, la rosé, le safran, la giroflée, excepté toutefois les matières salées qui changent de goût et d’odeur, surtout lorsqu’on les soumet deux fois à l’opération du feu et de l’alambic. L’auteur de la Logique (Aristote) est entré dans beaucoup de détails à ce sujet. Ainsi, par exemple, il affirme que l’eau salée est plus pesante que l’eau douce, et il en allègue pour preuve que la première est trouble et épaisse, tandis que l’autre est pure et limpide. Il fait encore remarquer que si l’on fait un vase de cire dont on bouche l’orifice, et qu’on le plonge dans la mer, on pourra constater que l’eau qui aura pénétré dans le vase sera douce et légère, tandis que l’eau qui entoure les parois extérieures du vase aura cru en amertume et en salure.

Toute eau courante est un fleuve ; l’endroit d’où jaillit l’eau est une source ; un lieu où se trouve une grande quantité d’eau est une mer.

On a longuement discuté sur la nature des eaux et sur leur composition. Dans le deuxième des trente livres dont se composent nos Annales historiques, nous avons rapporté tout ce qui a été dit sur la mesure et l’étendue des mers, sur l’utilité que présente la salure des eaux de la mer, sur l’existence ou sur le manque de communications entre ces mêmes eaux. Nous avons expliqué pourquoi elles ne subissent ni augmentation ni diminution apparentes, pourquoi le flux et le reflux sont plus sensibles dans la mer d’Abyssinie que partout ailleurs.

J’ai remarqué que les navigateurs de Siraf et d’Oman, qui parcourent les mers de la Chine, de l’Inde, de Sind, du Zendj (Zanguebar), du Yémen, de Kolzoum et de l’Abyssinie, n’étaient point généralement d’accord avec les philosophes, dont nous avons retracé les opinions, sur l’étendue et la mesure de ces mers ; ils soutiennent même qu’à certains endroits, l’immensité des eaux n’a pas de limites. J’ai fait la même observation dans la Méditerranée, auprès des nawatieh, ou capitaines des vaisseaux de guerre et de commerce, auprès des officiers et des pilotes, enfin auprès de ceux qui sont préposés dans ces parages à la surveillance de la marine militaire, comme Lawi, surnommé Aboulharis, serviteur de Zorafah et gouverneur, vers l’an 300, de Tripoli de Syrie, sur la côte de Damas. Tous exagèrent la longueur et la largeur de la Méditerranée, le nombre de ses canaux et de ses ramifications. Au surplus, cette vérité m’a été confirmée par Abdallah ben Wezir, gouverneur de la ville de Djebelah, sur la côte de Heras, en Syrie, homme qui passe aujourd’hui, en 332, pour le plusentendu et le plus habile marin de la Méditerranée, puisqu’il n’y a pas un capitaine de bâtiment de guerre ou de commerce, naviguant sur cette mer, qui ne se laisse guider par ses paroles, et qui ne rende hommage à la supériorité de son intelligence, de son habileté, à son jugement sain, à son expérience incontestable. Nous avons parié dans nos ouvrages précédents des merveilles de ces mers, et nous y avons consigné les aventures extraordinaires et périlleuses que les personnes mentionnées plus haut nous avaient racontées comme témoins oculaires ; plus tard nous donnerons encore quelques détails sur ce sujet.

Parlons maintenant des signes indicateurs de la présence de l’eau dans certains endroits. C’est une opinion assez accréditée que partout où croissent des roseaux, des joncs et d’autres plantes flexibles, on n’a qu’à creuser à une profondeur peu considérable pour rencontrer l’eau. Dans toute autre condition il faudrait pénétrer très avant dans la terre pour la trouver.

Portrait  d'al-Mas'udi
Portrait d’al-Mas’udi

 

Voici ce que j’ai lu dans le Livre de l’agriculture nabatéenne :

« Celui qui veut savoir si l’eau est peu ou très éloignée de la surface du sol, doit creuser la terre à une profondeur de trois à quatre coudées. Il choisira un vase de cuivre ou un bassin d’argile ayant un large orifice, et garnira ses parois intérieures d’une couche de graisse égale partout. Au soleil couché, il prendra de la laine blanche cardée et lavée, et une pierre de la grosseur d’un œuf qu’il enveloppera de cette laine, de manière à lui donner la forme d’une boule. Ensuite il enduira les côtés de cette boule de cire fondue, la fixera au fond du vase qu’il aura graissé avec de l’huile ou tout autre corps gras, puis il descendra le tout dans la fosse ; la laine doit être bien attachée et fortement retenue par la cire, de sorte qu’elle enveloppe hermétiquement la pierre. Alors il jettera de la terre sur ce vase, et l’enfouira à la hauteur d’une, deux, ou plusieurs coudées, et le laissera ainsi pendant toute la nuit ; te lendemain, avant le lever du soleil, il ôtera la terre et enlèvera le vase. Si ses parois intérieures sont parsemées de gouttelettes nombreuses et rapprochées les unes des autres, si la laine est imprégnée d’humidité» il faut en conclure que l’eau n’est pas éloignée. Si les gouttelettes ne sont pas groupées les unes autour des autres, si la laine n’est que médiocrement humectée, c’est une preuve que l’eau n’est ni très près ni très loin ; si les gouttelettes sont dispersées à de rares intervalles, et que la laine soit à peine mouillée, l’eau doit se tenir à une grande distance ; mais s’il n’y a aucune trace d’humidité, soit dans le vase, soit sur la laine, ce serait peine per due que de creuser dans cet endroit pour y chercher de l’eau. » Dans quelques exemplaires du Livre de l’agriculture j’ai trouvé cet autre renseignement sur le même sujet : « Pour savoir si l’eau est à une distance plus ou moins grande, il faut examiner attentivement les fourmilières. Si les fourmis sont grosses, noires, peu agiles, l’eau est d’autant plus proche qu’elles sont plus lourdes à se mouvoir. Si elles sont si légères dans leur course qu’à peine peut-on les atteindre, l’eau doit être à une distance de quarante coudées. Autant dans le premier cas l’eau sera bonne et douce, autant dans le second elle sera pesante et salée. C’est d’après cet indice que se guidera celui qui vent trouver de l’eau. »

Nous avons traité cette matière avec étendue dans nos Annales historiques. Nous nous bornerons, dans le présent ouvrage, à mentionner brièvement tout ce qu’il sera indispensable de faire connaître. Après avoir traité des mers en général, nous parlerons, s’il plaît à Dieu, de l’histoire de la Chine, et de tout ce qui concerne ce sujet. » (..)

 

Par al-Mas’ûdî  علی بن حسین مسعودی Abū al-Ḥasan ‘Alī ibn al-Ḥusayn ibn ‘Alī al-Mas’ūdī), né à Bagdad à la fin duixe siècle, mort à Fostat en septembre 956, est un encyclopédiste et polygraphe arabe,de l’ère Abbasside. SesMurūj adh-dhahab wa-ma’ādin al-jawhar ou Prairies d’Or et Mines de Pierres Précieuses resteront jusqu’au milieu du xve siècle le manuel de référence des géographes et des historiens de langue arabe

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