Coup d’état Fihride d’Abd ar-Rahman Ibn Habib Al-Fihri (745-755), Le Maghreb sous les Abbassides (757), l’histoire de la dynastie Fihride par l’historien arabe al-Nowayri (1280-1331) :

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Vue sur  Kairouan (Tunisie)
Vue sur Kairouan (Tunisie)

Coup d’état  Fihride d’Abd ar-Rahman Ibn Habib  Al-Fihri (745-755), Le Maghreb sous les Abbassides (757), l’histoire de la dynastie Fihride par l’historien arabe al-Nowayri (1280-1331) :

Coup d’état  Fihride d’ABD ER-RAHMAN IBN HABIB AL-FIHRI (745-755) qui ce SE REND MAÎTRE DE LA PROVINCE D’AFRIQUE

Abd er-Rahman était fils de Habib, fils d’Abou Obéidah, fils d’Okba, fils de Nafî, de la tribu de Fihr. Lors de la défaite de Kolthoum, il s’était réfugié en Espagne, où il essaya sans relâche, mais infructueusement, de s’emparer du pouvoir.

Enfin, lorsque Abou’l-Khattâb Ibn Dirar el-Kelbi eut été envoyé dans ce pays par Handhala ibn Safwan al-Kalbi, en qualité de gouverneur et que tous eurent reconnu son autorité, Abd er-Rahman le fihride , concevant des craintes pour sa sûreté personnelle, s’embarqua secrètement pour se rendre à Tunis, où il débarqua au mois de djoumada premier de l’an 127 (février 745 de J. C.). Il fit aussitôt un appel aux habitants, et les rallia sous ses ordres ; puis il alla camper à Sebkha, (le marais salé).[90]

Dès lors les partisans de Handhala ibn Safwan al-Kalbi, voulurent marcher pour attaquer le rebelle ; mais ce chef les en empêcha, à cause de la répugnance qu’il éprouvait à répandre le sang musulman : pénétré de la crainte de Dieu, il passa sa vie dans la mortification des sens, et il ne croyait pas qu’il fût permis de se servir de l’épée excepté contre les infidèles et les safrites, secte qui enseignait que l’assassinat des musulmans était une chose légale ; mais il fit partir une députation composée des principaux personnages de la province d’Afrique, et chargée de faire renoncer Abd er-Rahman le fihride à sa tentative et de le ramener à l’obéissance. Quand ils se présentèrent pour remplir leur mission, Abd er-Rahman le fihride les chargea de fers et déclara qu’il les ferait mourir si quelqu’un des leurs osait même lui jeter une pierre.

Shebika dans le  Gouvernorat de Kairouan Tunisie  Chebika
Shebika dans le Gouvernorat de Kairouan Tunisie
Chebika

 

Cette menace produisit une impression profonde sur le peuple (de Kairewan), et Handhala ibn Safwan al-Kalbi, en voyant leur découragement, appela le kadi et les hommes les plus distingués par leur piété et leur mérite pour l’accompagner au trésor public. Ayant ouvert ce dépôt, il prit mille dinars sans toucher au reste, et dit aux assistants : Je n’en prends que la somme que réclament mes besoins et qui m’est nécessaire pour parvenir à ma destination.

Il quitta ensuite l’Afrique au mois de djoumada dernier 127 (mars-avril 746 de J. C.), et Abd er-Rahman Ibn Habib le fihride entra à Kairewan et ordonna par la voix d’un héraut que personne n’allât auprès de Handhala ibn Safwan al-Kalbi, pas même pour l’escorter jusqu’à quelque distance de la ville. Alors Handhala ibn Safwan al-Kalbi, dont le ciel exauçait toujours les prières, fit cette invocation :

O mon Dieu ! ne souffre pas qu’Abd er-Rahman ibn Habib al-Fihri jouisse de son autorité usurpée ! Que ses partisans ne tirent aucun profit de cet attentat, et qu’ils répandent le sang les uns des autres ! Suscite, Seigneur, contre eux ce que tu as créé de plus méchant parmi les hommes ! Il prononça aussi des imprécations contre le peuple de la province d’Afrique, et il survint une épidémie pestilentielle qui dura sept années consécutives, excepté pendant de courts intervalles en été et en hiver.

L’historien dit ensuite : Lorsqu’Abd er-Rahman al-Fihri se trouva en possession du pouvoir, beaucoup d’Arabes et de Berbers se soulevèrent contre lui. Orwa ibn ez-Zobeir es-Sadefi[91] se révolta et s’empara de Tunis ; puis, les Arabes établis sur les bords de la mer (es-sazuz) se mirent en état d’insurrection.

Ibn Attaf el-Azdi vint prendre une position menaçante à Tabinas; les Berbers se soulevèrent dans les montagnes ; Thabit es-Sonhadji (de la tribu berbère de Sanhadj) suscita une révolte à Badja et se rendit maître de la ville ; enfin, deux hommes, berbers de race et kharidjites de religion, l’un nommé Abd el-Djebbar, et l’autre El-Harith, prirent les armes aux environs de Tripoli. Abd er-Rahman al-Fihri  marcha en personne contre eux tous, les défit les uns après les autres, soumit à l’obéissance le Maghrib entier et humilia l’orgueil de toutes les tribus (Berbers)[92] ; son armée fut toujours victorieuse, rien n’arrêta le progrès de ses étendards, et la terreur qu’il inspira fut partagée par tous les habitants du Maghrib. Il envoya ensuite des présents à Merwân ibn Mohammed le dernier calife omeyyade, accompagnés d’une lettre dans laquelle il attribua à Handhala ibn Safwan al-Kalbi des méfaits dont il ne s’était jamais rendu coupable, et il reçut de ce khalife, en réponse, sa nomination au gouvernement du Maghrib et de l’Espagne.

Carte approximative de  l’étendu   dynastie abbasside en l'an 750, sois lors de la révolution abbasside anti-omeyyade
Carte approximative de l’étendu le la dynastie abbasside en l’an 750, sois lors de la révolution abbasside anti-omeyyade

LE MAGHREB SOUS LES ABBASSIDES (757)

Quelque temps après l’élévation d’Abd er-Rahman, Merwân fut tué et le pouvoir des Abbasides s’établit sur les ruines de la dynastie Omeyade. Aussitôt Abd er-Rahman écrivit à Abou’l-Abbas es-Seffah pour reconnaître son autorité et il fit proclamer la souveraineté de la famille d’Abbas (abbasside).

Lorsqu’Abou Djâfer el-Mensour eut en main le souverain pouvoir, il envoya une lettre à Abd er-Rahman dans laquelle il l’engageait à se montrer un serviteur dévoué, et celui-ci répondit à son exhortation par un écrit renfermant l’assurance de sa fidélité. Il envoya aussi avec sa lettre un cadeau d’objets rares et recherchés, entre autres, des faucons et des chiens de chasse ; faisant savoir au khalife que toute l’Afrique professait l’islamisme, et qu’on avait cessé, par conséquent, d’y faire des esclaves, et qu’ainsi le khalife ne devrait pas exiger ce qu’on ne saurait lui donner.

La lecture de cette communication excita la colère d’el-Mensour qui répondit à Abd er-Rahman par une lettre pleine de menaces. Un violent transport d’indignation s’empare aussitôt du gouverneur, il ordonne qu’on fasse l’appel à la prière ; et, quand le peuple est réuni dans la mosquée, il s’y rend lui-même, portant une robe de soie et chaussé de sandales. Montant alors en chaire, il célébra la gloire de Dieu et le loua de ses bienfaits ; il invoqua la bénédiction divine sur Muhammad  le prophète (psl), et se livra ensuite à des invectives contre Abou Djâfer el-Mensour (l’abbasside).

Je m’étais imaginé, dit-il, que ce tyran voulait propager et maintenir la vérité ; mais je viens de découvrir qu’il tient une conduite tout opposée à la vérité et à la justice, bien qu’il se fût engagé à les défendre, lors que je lui faisais serment de fidélité.

Ce fragment d'une robe d'honneur Abbasside remonte à environ l'an 1000 à Baghdad. Cousu avec en elle  un certificat de bureau: "Pour l'utilisation d'Abou Saïd ibn Zandanfarruk Azamard, le trésorier."
Ce fragment d’une robe d’honneur Abbasside remonte à environ l’an 1000 à Baghdad. Cousu avec en elle un certificat de bureau: « Pour l’utilisation d’Abou Saïd ibn Zandanfarruk Azamard, le trésorier. »

 

Ainsi, maintenant, je le rejette loin de moi comme je rejette ces sandales. Alors, du haut de la chaire où il se tenait, il lança ses sandales au loin et ordonna qu’on lui apportât la robe d’honneur qu’il avait reçue d’el-Mensour ; ce vêtement, marqué de couleur noire, qui était celle de la livrée des Abbasides, fut porté pour la première fois dans la province d’Afrique, quand Abd er-Rahman al-Fihri fit la prière pour el-Mensour.

Il fit déchirer cette robe en mille lambeaux, et il ordonna à son secrétaire, Khalid ibn Rabiâ, de dresser un acte de renonciation à l’autorité abbaside, destiné à être lu du haut de toutes les chaires de la province.

Ces ordres furent exécutés.

fihridtreealf okba - Copie

 

MORT D’ABD ER-RAHMAN IBN HABIB Le Fihride  (755)

Lors de la mort de Merwan ibn Mohammed, surnommé El-Himar, quelques Omeyades se sauvèrent par la fuite, et arrivèrent avec leurs familles dans la province d’Afrique, où ils s’allièrent, par mariage, à Abd er-Rahman et ses frères.

Parmi ces réfugiés se trouvaient deux fils d’El-Welîd ibn Yézid ibn Abd el-Melik, dont l’un se nommait El-Kadi et l’autre El-Moumin. Ils avaient une cousine qui épousa El-Yas ibn Habib (frère d’Abd Rahman). Abd erRahman les logea dans l’hôtel (dur) de Schebba ibn Hassan ; mais, en même temps, il les guetta, afin d’entendre leurs discours. (Un soir) pendant qu’ils étaient à boire du nebid (du vin) et que leur page remplissait les coupes, El-Kadi dit à son frère : Comme Abd er-Rahman s’aveugle ! croit-il que nous le laisserons jouir en paix de l’autorité qu’il possède, nous qui sommes fils de khalifes ! Abd er-Rahman se retira aussitôt, sans être aperçu, et il donna l’ordre de les faire périr. Quand leur cousine en eut connaissance, elle dit à son époux El-Yas : S’il tue tes parents, tu encourras notre mépris ; vois, du reste, comme Abd er-Rahman a nommé son propre fils Habib pour lui succéder, tandis que c’est toi qui conduis ses armées et portes son épée, l’instrument de sa tyrannie ! Elle continua ainsi d’exciter El-Yas contre son frère, et une autre circonstance accrut cette animosité.

Chaque fois qu’il éclatait une révolte, Abd er-Rahman envoyait El-Yas pour la comprimer ; mais il attribuait ensuite à son propre fils Habib l’honneur de la victoire ; il avait aussi désigné Habib pour son successeur, ce qui porta El-Yas et son frère Abd el-Warith à projeter la mort d’Abd er-Rahman ; plusieurs des habitants de Kairewan, des Arabes et d’autres personnes entrèrent dans ce complot. Il fut décidé qu’El-Yas serait déclaré gouverneur, et que la prière publique se ferait au nom d’Abou Djâfer el-Mensour.

Pour accomplir ce projet, El-Yas alla une nuit, après la dernière heure du soir, trouver son frère et demanda à être introduit auprès de lui. Qui peut le ramener ici ? dit Abd er-Rahman, il vient déjà de prendre congé de moi avant de se rendre à Tunis. Il était, dans ce moment, en déshabillé, n’ayant conservé que sa robe intérieure, qui était de couleur rosé, et il tenait un de ses enfants sur ses genoux ; toutefois il reçut son frère, et pendant cette entrevue, qui dura longtemps, le troisième frère, Abd el-Warith, faisait, en cachette, des signes à El-Yas. Ce dernier se leva enfin pour se retirer et embrassa Abd er-Rahman, sous prétexte de lui dire adieu ; mais, pendant qu’il se penchait sur lui, il lui enfonça un poignard entre les épaules, de sorte que la pointe en sortit par la poitrine.

Abd er-Rahman poussa un cri. Fils d’une prostituée ! dit-il, tu m’as assassiné. Il chercha alors à parer avec le bras un coup d’épée qu’El-Yas lui porta ; mais il eut la main abattue et il succomba couvert de blessures. L’assassin lui-même fut si troublé des suites de son propre forfait, qu’il s’enfuit de la chambre.

Qu’as-tu fait ? lui dirent ses compagnons qui l’attendaient.

— Je l’ai tué, répondit-il.

— Retournes-y donc lui couper la tête ; autrement nous sommes tous perdus.

Il se conforma à ce conseil ; mais déjà l’alarme était donnée, le peuple occupait les portes du palais, et, Habib, le fils d’Abd er-Rahman, ayant entendu ce bruit, se sauva de Kairewan et arriva le lendemain à Tunis, où il rejoignit son oncle Imran, fils de Habib. Les mewlas d’Abd er-Rahman vinrent alors, de tous côtés, se rallier autour d’eux, et El-Yas s’avança avec ses partisans jusqu’à Semendja pour leur livrer bataille. Habib et Imran allèrent à sa rencontre et se préparèrent au combat ; mais un accommodement s’effectua entre les deux partis, par suite duquel Imran garda le gouvernement de Tunis, de Satfoura[93] et de la péninsule (de Scherîk)[94] ; Habib conserva le commandement de Kafsa, Kastiliya et Nifzawa, et El-Yas obtint pour lui-même le reste de la province d’Afrique et le Maghrib.

Toits de la médina de Tunis  (début du XXe siècle) Fondée par les Omeyyades en 698 autour du noyau initial de la mosquée Zitouna
Toits de la médina de Tunis (début du XXe siècle) Fondée par les Omeyyades en 698 autour du noyau initial de la mosquée Zitouna

Alors, Habib s’en retourna à Kairewan et El-Yas accompagna son frère Imran à Tunis, où il le fit arrêter bientôt après, ainsi qu’Omer ibn Nâfi ibn Abi Obéidah el-Fihri, El-Aswed ibn Mousa ibn Abd er-Rahman ibn Okba et Ali ibn Katan; les ayant fait jeter tous dans les fers, il les embarqua pour l’Espagne, afin de les livrer à Yousef ibn Abd er-Rahman ibn Okba. Il retourna ensuite à Kairewan où il apprit des choses, sur la conduite de Habib, qui lui causèrent de vives appréhensions.[95]

Cette découverte le porta à faire naître la désaffection parmi les sujets de son neveu, et il envoya aussi un agent auprès de lui pour le décider à se rendre en Espagne. Habib accueillit cette proposition et s’embarqua dans un navire fourni par El-Yas ; mais un vent contraire le força de rentrer au port. De là il écrivit à El-Yas pour l’informer que le mauvais temps l’avait mis dans l’impossibilité de partir ; mais, celui-ci, craignant le voisinage de son neveu, fit prévenir Soleïman ibn Ziad ar-Rœini, le gouverneur de l’endroit, de se tenir sur ses gardes (prévoyance inutile) : déjà les anciens mewlas (clients) d’Abd er-Rahman s’étaient ralliés à son fils ; ils se saisirent de Soleïman et le garrottèrent ; ils enlevèrent Habib aux troupes qui le gardaient, et, l’ayant conduit dans le pays ouvert, ils le proclamèrent leur chef et marchèrent sur la ville d’El-Orbes[96] dont ils prirent possession. Aussitôt qu’El-Yas eut appris ce qui venait d’arriver, il marcha contre son neveu.

Lorsque les deux armées se trouvèrent en présence, Habib s’adressa à son oncle et lui dit :

« Ne souffre pas que notre querelle particulière devienne funeste à nos partisans et nos serviteurs dévoués ; car ce sont eux qui font notre force : avance plutôt toi-même, et qu’un combat singulier décide entre nous. De cette manière nous n’aurons plus rien à craindre l’un de l’autre ; si tu me tues, tu n’auras fait que m’envoyer rejoindre mon père, et si je te tue, j’aurai vengé sa mort. »

El-Yas hésita longtemps à accepter ce défi ; mais une clameur générale s’éleva contre lui : La proposition est très juste, s’écria-ton ; ne sois pas poltron, et que ta lâcheté ne t’expose pas, ainsi que tes enfants, à l’opprobre général. Il se décida donc à combattre, et les deux adversaires coururent l’un sur l’autre ; d’un coup d’épée El-Yas blessa Habib à travers ses habits et sa cotte de mailles ; Habib riposta en lui portant un coup qui le renversa de son cheval : sautant aussitôt à terre, il se jeta sur son oncle et lui coupa la tête. D’après ses ordres, cette tête fut élevée au bout d’une lance, et Abd el-Wârith s’enfuit avec ses partisans et chercha un refuge chez une tribu berbère nommée El-Werfadjjouma.[97] Habib entra alors dans Kairewan, en faisant porter devant lui la tête d’El-Yas, celle de Mohammed ibn Abi Obéidah ibn Nafi, l’oncle de son père, et celle de Mohammed ibn el-Mogheira ibn Abd er-Rahman, de la tribu de Koreïsch. A son arrivée, il eut la visite de Mohammed ibn Amr ibn Mosâb el-Fézari, qui avait épousé la tante de son père Abd er-Rahman ; il était venu féliciter Habib sur son succès ; mais celui-ci lui coupa la tête. Tous ces événements se passèrent dans le mois de redjeb 138 (décembre 755 de J. C.).

L’historien dit : Abd el-Warith arriva avec ses compagnons chez les Werfadjjouma, et il reçut l’hospitalité d’Aasim ibn-Djemîl, un des membres de cette tribu. Habib le somma, par écrit, de se rendre auprès de lui, et, sur son refus, il confia le commandement de la ville de Kairewan au kadi Abou Koreib Djamîl ibn-Koreib, et se mit en marche pour l’y contraindre ; mais Aasim vint lui livrer bataille et le força à prendre la fuite. Par suite de cet événement, la puissance des Werfadjjouma s’accrut au point que plusieurs des notables de Kairewan conçurent des craintes pour leur propre sûreté et entrèrent en correspondance avec eux. Aasim et son frère Mokrem marchèrent à la tête d’une armée composée de Berbers et de gens qui s’étaient ralliés à eux, et arrivèrent dans le voisinage de Cabes. De là ils se dirigèrent sur Kairewan, et à leur approche Abou Koreib sortit pour arrêter leur marche.

Quand les deux partis se trouvèrent en présence, plusieurs habitants de cette ville s’avancèrent des rangs des Berbers et invitèrent leurs compatriotes à passer du côté d’Aasim. Aussitôt la majeure partie des troupes d’Abou-Koreib l’abandonna, et il se trouva obligé de rentrer dans la ville, où il fit une vigoureuse résistance, à l’aide d’environ mille combattants qui lui restèrent fidèles. C’étaient des personnes éminentes et des gens distingués par leur prudence ou par leur piété. Cependant les Werfadjjouma les attaquèrent avec vigueur, et Abou Koreib fut tué dans cet assaut, ainsi que ses compagnons, qui succombèrent tous en combattant. Les Berbers se trouvant ainsi maîtres de la ville, violèrent la sainteté des harems et se portèrent aux excès les plus horribles.

Après cette victoire, Aasim alla camper dans un endroit nommé le Mosalla[98] de Rouh, et ayant confié le gouvernement de Kairewan à Abd el-Mélik ibn-Abi Djâda de la tribu de Nifzawa tsi, il alla attaquer Habib, qui se trouvait à Cabes. Habîb fut défait de nouveau et obligé de se réfugier dans le mont Aouras, où demeuraient les parents d’une tante de son père. Aasim le suivit de près et lui livra une nouvelle bataille ; mais cette fois il perdit lui-même la vie, ainsi que la plupart de ses compagnons.

Habib se porta aussitôt sur Kairewan, et il mourut en combattant Ibn Abi-Djâda, qui était sorti pour s’opposer à sa marche.

Ces événements arrivèrent dans le mois de moharrem de l’an 140 (juin 787 de J. C.). Ainsi s’éteignit la branche de la famille de Fihr, qui habitait le Magbrib.

Abd er-Rahman ibn Habib gouverna dix ans et quelques mois ; son frère El-Yas n’exerça l’autorité que six mois. Quant à Habib, fils d’Abd er-Rahman, son règne ne fut que d’un an et six mois.

sw800 idrissides tahert rustum bargwata sijilmassa wargla abbasside

Les Berbères Kharijites WERFADJJOUMA S’EMPARENT DE LA PROVINCE D’AFRIQUE en 757 

 

Plus loin, l’historien dit : Les Werfadjjouma, devenus maîtres de Kairewan, livrèrent aux tortures les plus cruelles et à la mort les membres de la tribu de Koreïsch qui y étaient restés ; ils logèrent leurs montures dans la grande mosquée même de la ville, et (par cette conduite scandaleuse) ils firent éprouver à leurs alliés de vifs regrets d’avoir coopéré à leurs succès.

Quelque temps après, ajoute l’historien, un Ibadite, que ses affaires avaient appelé à Kairewan, vit quelques hommes de la tribu de Werfadjjouma faire violence à une femme aux regards du public ; à cette vue, ne pensant plus au motif qui l’avait amené, il sort de la ville et va trouver Abou l-Khaltâb abd el-Alâ Ibn as-Semah el-Maafiri, auquel il raconte le fait dont il vient d’être témoin. Abou ‘l-Khattâb s’élance aussitôt de sa tente en invoquant Dieu : Me voilà, dit-il, prêt à te servir, ô mon Dieu ! je réponds à ton appel.

Ses amis lui arrivent de tous côtés, il marche sur Tripoli, s’en empare après en avoir expulsé Omar Ibn Othman le Koreischite. De là il se porte sur Kairewan et, ayant rencontré Abd el-Mélik Ibn Abi Djâda, qui vient avec les Werfadjjouma pour s’opposer à ses progrès, il lui livre bataille, le tue avec ses partisans, poursuit les fuyards, les extermine et s’en retourne prendre possession de Kairewan. Cet événement arriva au mois de safer de l’an 141 (juin-juillet 758 de J. C.).

Les Werfadjjouma étaient restés maîtres de Kairewan pendant quatre mois. Ayant confié le commandement de la ville à Abd er-Rahman ibn Rustem al-farisi, Abou’l-Khaltâb se rendit à Tripoli, d’où il étendit son autorité sur toute la province d’Afrique. Les choses demeurèrent en cet état jusqu’à l’an 144, alors que le khalife Abou Djâfer el-Mensour fit partir Mohammed ibn el-Aschâth, de la tribu arabe de Kozaâ, pour prendre le gouvernement du pays. Abou’l-Khattâb et ses partisans étaient hérétiques (kharidjites) ; ils suivaient, les uns les doctrines des Safrites, et les autres celles des Ibadites. 

notes du traducteur :

[90] Voyez El-Bekri, Notices et Extraits, t. XII, p. 493.

[91] As-Sadefi, membre de la tribu d’Es-Sidef, une branche de celle de Kinda. On sait que Kinda était Himyarite et descendait de Kahtân.

[92] Tribus. Les tribus nomades de la race arabe ne s’établirent dans la province d’Afrique qu’au Ve siècle de l’hégire. Avant d’arriver à l’histoire de cette époque, l’auteur ne peut désigner que les Berbers par le mot Kabaîl, ou la forme du singulier Kabila.

[93] Je suis porté à croire que cette région fut appelée Satfoura parce que la tribu berbère de ce nom y habitait dans les-temps anciens ; la même tribu fut nommée plus tard Koumia, et produisit le célèbre Abd el-Moumin. La province de Satfoura renfermait les pays maritimes qui s’étendent depuis Tunis jusqu’à Tabarca.

[94] Voyez El-Bekri, p. 499. Sur les cartes modernes, cette péninsule est nommée el-Dakhela.

[95] Il y a ici une lacune de deux feuillets dans le man. n° 702 ; mais on trouve dans les deux autres manuscrits la partie qui y manque.

[96] La ville d’El-Orbos est placée sur la carte du général Pelet en latitude, 35°, 15′ ; longitude, 6″ 27′. Il l’appelle Alarbos. Corippus en fait mention dans le Johannide, livre VI, ligne 143 et suiv. où il dit :

Urbs Laribus mediis surgit tutissima silvis

Et muris munita novis, quos condidit ipse

Justinianus.

Procope la nomme Λαριβους; voyez Bellum Vandalicum, p. 533 de l’édition des Historiens byzantins imprimée à Bonn. Dans les manuscrits arabes ce nom est souvent écrit el-Aris; mais la véritable orthographe en est donnée par es-Soyouti dans son dictionnaire géographique, le Merasid el Ittila.

[97] Les manuscrits portent el-Werkadjouma ; mais l’orthographe de ce nom, tel qu’on le trouve écrit dans l’histoire d’Ibn Khaldoun, paraît préférable.

[98] Ce qu’on appelle Mosalla (ou lieu de prières) est une grande place en plein air, où le peuple se réunit pour faire la prière dans certaines occasions, et principalement aux deux beirams. (Voy. la Chrestomathie de M. de Sacy, tom. I, p. 191.)

Traduction française de Chehab ed-Din Ahmed ben Abd al-Wahlab al-Nowayri, de son histoire de la province d’Ifriqiya  et du Maghreb, de al-Andalus et de la Sicile 

Chehab ed-Din Ahmed ben Abd al-Wahlab al-Nowayri, (vers 1280 – 1331) est un historien et jurisconsulte arabe du xive siècle.

Né à Al-Niwaireh en Égypte, il a laissé une encyclopédie historique, intitulée Nihaya al-arab fi fonoun al-adab (c’est-à-dire « tout ce qu’on peut désirer de savoir concernant les différentes branches des belles-lettres »), divisée en cinq parties, de cinq livres chacune. Aussi, il a écrit Chronique de Syrie et Histoire des Almohades d’Espagne et d’Afrique et de la conquete de la ville de Maroc (Marakesh) 

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