L’émirat Kharijite de Sidjilmassa et la dynastie Midraride (Maroc)

Publié le Mis à jour le

Ruines de Sijilmassa, Maroc.
Ruines de Sijilmassa, Maroc.

Sijilmassa ou Sidjilmassa  était une ancienne ville importante du point vue commercial au Moyen Âge, la ville se trouvait à l’emplacement actuel de la ville de Rissani au sud d’Errachidia, à 40 km au nord des célèbres dunes de Merzouga, dans la région de Tafilalet au Maroc. Actuellement, des ruines attestent de son existence.

Sijilimassa d'après ib Hawqal 10eme siècle

Sijilmassa était une cité marchande pré-saharienne où faisaient halte les grandes caravanes amenant du Bilad el Sudan (Afrique sahélienne, correspondant aux pays inclus entre le Sénégal et le Soudan actuels) et notamment de l’Empire du Ghana, de la poudre d’or, de l’ivoire, des plumes d’autruche, et des esclaves1,2. Elle constituait en outre un centre important des Berbères zénètes.

En 757758, la tribu zénète des Miknassa de rite kharidjite sufrite fonde Sijilmassa sous l’autorité de Semgou Ibn Wassoul al Miknassi3, peu après la grande révolte berbère de 739743 dirigée contre les gouverneurs arabes du Maghreb  qui dépendaient du califat omeyyade de Damas. La ville devient la capitale d’un émirat kharijite, sous la férule des Midrarides avant d’être l’objet de conflits entre les Zirides vassaux des Fatimides et les Maghraouidesinféodés aux Omeyyades de Cordoue, du fait de sa situation au débouché des pistes caravanières. Elle est finalement conquise par les Almoravides vers 1055. Sa situation commerciale continue d’être florissante jusqu’auxive siècle, et son ouverture sur l’ensemble du monde connu est attestée par le voyageur Ibn Battûta qui affirme avoir rencontré des Sijilmassiens au cours de son périple dans la Chine mongole des Yuan.

Du temps de sa splendeur, Sijilmassa est composée d’environ 600 kasbahs qui forment autant de quartiers.

La kasbah principale abrite le palais de l’émir, la grande mosquée, un atelier de frappe monétaire ainsi qu’un immense marché de négociants, dont certains viennent d’aussi loin que l’Égypte ou l’Irak.

Les Midrarides (appelés aussi Wassoulites) adoptent longtemps le rite le plus modéré du kharidjisme, le sofrisme.

Ils mènent une politique d’alliance stratégique avec l’autre grande puissance kharijite du Maghreb, l’émirat rostémide de Tiaret en Algérie fondé par une dynastie d’origine persane.

Ruines des murs de Sijilmassa
Ruines des murs de Sijilmassa

Mais au début du xe siècle, on note un assouplissement dans la pratique du sofrisme et l’émir midraride Muhammad Ibn Maymun va jusqu’à reconnaître l’autorité spirituelle du calife sunnite abbasside de Bagdad. Cela vient du fait que Sijilmassa est devenue une place de commerce de niveau international, et cultive ainsi une certaine forme de cosmopolitisme, attirant même le fondateur de la dynastie fatimide, le chef chiite ismaélien ‘Ubayd Allâh al-Mahdîqui fuyait les persécutions abbassides au Moyen-Orient. Emprisonné sur décision de l’émir midraride, Ubayd Allah est libéré en 909 par ses partisans à la tête d’une grande armée composée de Kutama du Maghreb central, avant qu’il ne proclame le califat fatimide à Kairouan. La ville est par la suite occupée directement par les Omeyyades d’Al-Andalus, sous le règne d’Al-Hakam II, qui y établissent des ateliers monétaires produisant les dinars d’or du califat ibérique.

Sijilmassa, qui perd de son importance au cours des siècles et ne cesse de décliner, éclipsée par Marrakech, est finalement rasée en 1818 par les tribus de la confédération Aït Atta sous le règne du sultan alaouite Moulay Slimane4

Vue sur une ancienne habitation
Vue sur une ancienne habitation

L’émirat de Sijilmassa est une principauté ayant existé dans la région du Tafilalet entre les années 758 et 1055. Sa capitale était Sijilmassa.

L’Émirat est fondé par Abou al-Qassim Samgu ben Wassoul al-Miknassi, en tant que foyer du kharidjisme.

Samgu est également le fondateur de la dynastie des Midrarides qui gouverne l’état pendant un siècle et demi, avant que les Maghraouas s’emparent du pouvoir, en maintenant toutefois l’indépendance de l’Émirat.

L’Émirat de Sijilmassa disparait au milieu du xie siècle suite à son annexion par les Almoravides.

Cimetière
Cimetière

Ibn Khaldûn, Dynastie Midraride de Sijilmasa (757-976), v. 1370 n-è

Histoire des BANI WASUL, dynastie Miknasienne, qui régna sur la ville et la province de Sijilmasa

Dans les premiers temps de la domination islamique, les Miknasa qui habitaient le territoire de Sijilmasa professaient la religion des Kharijites-sofrites, doctrine qu’ils avaient apprise de certains Arabes qui, s’étant réfugiés dans le Maghreb, devinrent leurs directeurs spirituels et temporels. Les néophytes berbères se précipitèrent alors sur les contrées voisines et secondèrent Maysira dans la révolte qui bouleversa le Maghreb. Une quarantaine de leurs chefs qui venaient d’embrasser le sofrisme, s’accordèrent à répudier l’autorité du khalife légitime, se placèrent aux ordres de ‘Aysa b. Yazîd al-Aswad, personnage très considéré parmi les Kharijites, et fondèrent la ville de Sijilmasa, vers l’an 140/757. Le père de ‘Aysa avait été converti à l’Islam par les Arabes. Tous les Miknasa de cette contrée s’empressèrent d’adopter les croyances de leurs chefs.

Le Maghreb après la révolte berbère, les Midraride (berbère) sont en jaune, les rustumide (perse) en orange, le aghlabides en vert (arabe) les idrissides (arabe) en rouge, les berghwata (berbère) en bleu
Le Maghreb après la révolte berbère, les Midrarides (berbère) sont en jaune, les rustumide (perse) en orange, les aghlabides en vert (arabe) les idrissides (arabe) en rouge, les berghwata (berbère) en bleu et l’émirat d’abu Qura de tlemcen en rose

La conduite de l’émir ‘Aysa causa enfin un tel mécontentement, qu’en l’an 155/772, son peuple le lia bras et jambes et le laissa exposé sur la cîme d’une montagne jusqu’à ce qu’il mourut. Alors les Miknasa se rallièrent autour de leur chef naturel, Abû al-Qasim Samgu b. Wasûl b. Maslan b. Abi Izzul. Le père de Samgu était fort savant dans la loi, ayant fait le voyage de Médine où il rencontra plusieurs Suiveurs, et où il étudia sous Ikrima, l’affranchi d’Abû al-‘AbbasArîb b. Humayd parle de lui dans son histoire. Samgu possédait de nombreux troupeaux. Ce fut lui qui, le premier, prêta le serment de fidélité à ‘Aysa b. Yazîd et entraîna, par cet exemple, toute sa tribu. Après la mort de ‘Aysa, les Miknasa firent choix de Samgu pour le remplacer. Ce chef exerça le commandement pendant 12 ans et mourut subitement en l’an 167/783, sans avoir quitté le pouvoir. Il professait la doctrine des Ibadites-sofrites. Sous son administration la prière publique se faisait au nom des khalifes abbassides, Al-Mansûr et Al-Mahdi.

Son fils Al-Yas, surnommé le vizir, fut élu gouverneur par le peuple ; mais, en l’an 174/790, il fut déposé et remplacé par son frère Abû Mansur Alîsâ b. Abu al-Qasim. Cet émir professait aussi les croyances religieuses des Ibadites-sofrites. Il régna fort longtemps, et dans la 34ème année de son administration, il entoura de murs la ville de Sijilmasa. (824)

Ce fut sous les auspices d’Alîsâ que l’autorité de la dynastie wasûlienne prit de la consistence et que la construction de Sijilmasa fut entièrement achevée. Après avoir fait élever dans cette ville des palais et des édifices publics, il y fixa son séjour vers la fin du second siècle de l’hégire. Ce prince soumit les oasis du Désert, et préleva le Quint sur les produits des mines du Dara’. Il maria son fils Midrar à Arwa bt. ‘Abd ar-Rahman b. Rustam, seigneur de Tahert, et mourut en l’an 208/824.

Dinar au nom de l'émir Mohamed Ibn el Fath de Sijilmassa (10ème souverain midraride)
Dinar au nom de l’émir Mohamed Ibn el Fath de Sijilmassa (10ème souverain midraride)

Midrar, surnommé Al-Muntasir, lui succéda et jouit d’un long règne. Il eut deux fils qui portaient chacun le surnom de Maymûn (fortuné) : l’un, nommé ‘Abd ar-Rahman à ce que l’on rapporte, eut pour mère Arwa, fille d’Ibn Rustam ; la mère de l’autre s’appelait Altaki. Ces princes cherchèrent à dominer leur père, et ayant pris les armes, ils se disputèrent le pouvoir pendant 3 ans. Comme Midrar affectionna davantage le fils d’Arwa, il l’aida à vaincre son adversaire et à le chasser de Sijilmasa, mais il se vit bientôt enlever le trône par celui qu’il avait favorisé. La conduite tyrannique du nouveau souverain envers les habitants de la ville et les membres de sa propre tribu amena sa déposition : on le déporta dans le Dara‘ et Midrar fut rétabli sur le trône. L’affection que Midrar continua à ressentir pour ce fils ingrat lui inspira l’idée de le faire rentrer au pouvoir, mais le peuple déjoua ce projet en déposant leur souverain et rappelant Maymûn, fils d’Altaki. Ce prince portait le surnom d’Al-Amîr. En l’an 253/867, à la suite de ces événements, Midrar mourut et termina ainsi un règne de 45 ans.

Maymûn, son fils et successeur, mourut en 263/876. Son fils Muhammad, partisan dévoué de la doctrine ibadite, lui succéda et mourut en 270/883. Alîsâ b. Al-Muntasir [Midrar], le remplaça. Ce fut sous le règne d’Alîsa que ‘Ubayd Allah, le fatimide, accompagné de son fils, Abû al-Qâsim, arriva à Sijilmasa. Alîsâ ayant été prévenu d’avance par Al-Mu’tadid [le khalife abbasside], eut quelques soupçons du véritable caractère des deux voyageurs, et comme il était tout dévoué à la cour de Baghdad, il les fit incarcérer.

Abû ‘Abd Allah le chiite, qui venait d’occuper Raccada et renverser la dynastie Aghlabide, se mit en marche afin de délivrer les prisonniers. Alîsâ sortit à la tête des Miknasa pour le repousser ; mais il essuya une défaite, et perdit la vie après qu’Abû ‘Abd Allah eut emporté d’assaut la ville de Sijilmasa. Ceci se passa en l’an 296/908.

Le vainqueur se fit aussitôt amener ‘Ubayd Allah et son fils afin de leur prêter le serment de fidélité. ‘Ubayd Allah ayant ainsi recouvré la liberté, prit le titre d’Al-Mahdiet repartit pour l’Ifrîqya après avoir confié le gouvernement de la ville conquise à Ibrahîm b. Ghalib al-Mazati, personnage éminent de la tribu de Kutama.

Deux années plus tard, le peuple de Sijilmasa se souleva contre son gouverneur Ibrahîm, et l’ayant tué ainsi que les autres fonctionnaires Kutamiens, il proclama la souveraineté d’Al-Fath, petit-fils de Midrar. Al-Fath, surnommé Wasûl, était fils de Maymûn, fils d’Altakî, et professait la religion ibadite. Il mourut vers la fin du troisième siècle, peu de temps après son avènement au trône. Ahmad, son frère et successeur, exerça l’autorité souveraine jusqu’à l’an 309/921, quand Masala b. Habbûs, général de ‘Ubayd Allah al-Mahdi, et commandant de l’armée Kutamo-miknasienne, soumit encore le Maghreb.

S’étant emparé de Sijilmasa, il fit prisonnier Ahmad b. Maymûn et donna le commandement de la ville à un cousin de celui-ci, nommé Al-Motezz. Le nouveau gouverneur, qui était fils de Muhammad b. Basadir b. Midrar, se déclara indépendant bientôt après sa nomination. Il mouruten 321/933, peu de temps avant la mort d’Al-Mahdi. Abû al-Muntasir Muhammad, fils et successeur d’Al-Mu’tazz, mourut au bout de 10 [jours] et son fils, Al-Muntasir Semgou, fut revêtu de l’autorité souveraine. Comme ce prince était très-jeune, sa grand mère s’empara des rênes du gouvernement, mais au bout de 2 mois, elle se les laissa arracher par Muhammad b. Al-Fath b. Maymûn.

Pendant ces derniers temps, les Fatimides avaient eu à combattre Ibn Abi al-‘Afya et à comprimer les mouvements qui eurent lieu à Tahert, et comme l’insurrection d’Abû Yazîd survint ensuite et les empêcha de porter leurs armes dans les provinces éloignées, Muhammad en profita pour se rendre indépendant. Il colora cette démarche en faisant célébrer la prière publique au nom du khalife abbasside. Ayant alors renoncé à la religion des kharijites, il embrassa la croyance orthodoxe des sunnites et prit le surnom d’Ash-Shakir-Li-llahIl fit même battre monnaie portant son nom et son titre honorifique. Ces pièces furent appelées dirhams shakiriens, à ce que nous apprend Ibn Hazm.

Le même auteur nous fournit, au sujet de ce prince, les renseignements suivants :

« Il gouverna avec une justice admirable ; mais, quand les Fatimides furent parvenus à comprimer les révoltes qui avaient occupé jusqu’alors toute leur attention, il se vit menacer par Jawhar al-Kâtib, général de Mu‘izz li-Dîn Illah-Ma‘ad, qui, en l’an 347/958, marcha contre le Maghreb à la tête d’une armée composée de Kutamiens, de Sanhajiens et de troupes auxiliaires. Sijilmasa succomba, et Muhammad b. al-Fath se réfugia dans Tasgidat, château situé à quelques milles de la capitale. Peu de temps après, il pénétra dans Sijilmasa sous un déguisement, mais il fut reconnu et dénoncé par un homme de la tribu de Matghara. Jawhar le fit arrêter et envoyer à Cairouan avec Ahmad b. Bakr, seigneur de Fez ; puis, il s’y rendit aussi. »

Les émissaires des Omeyyades parvinrent ensuite à soulever le Maghreb contre les Fatimides et à faire reconnaître aux Zenata la souveraineté d’Al-Hakam al-Mustansir. Alors un fils d’Ash-Shakir s’empara de Sijilmasa et prit le titre d’Al-Muntasar Bi-llah (soutenu par la grâce de Dieu). 

En l’an 352 (963), il fut détrôné par son frère, Abû Muhammad, qui prit le titre d’Al-Mu’tazz-BillahSous son règne la puissance des Miknasa tomba en décadence et céda devant celle des Zenata.

En l’an 366/976, Khazrun b. Falful, prince de la tribu de Maghrawa, marcha contre Sijilmasa, défit l’armée qu’Abû Muhammad al-Mu’tazz avait menée contre lui, et s’empara de la ville et du trésor royal. Abû Muhammad mourut sur le champ de bataille, et sa tête fut envoyée à Cordoue avec la dépêche qui annonçait cette victoire. Al-Mansur b. Abi ‘Amr, qui venait d’être chargé des fonctions de grand-chambellan à la cour des Omeyyades, vit attribuer à sa haute fortune tout l’honneur du succès que son général avait rapporté. Khazrun obtint alors de lui le gouvernement de Sijilmasa et il y fit célébrer la prière publique au nom du khalife Hisham ; de sorte que, pour la première fois, l’autorité des Omeyyades fut reconnue dans toutes les villes du Maghrib al-Aqsa. Dès lors la puissance des Midrarides et des Miknasa disparut tout-à-fait et fut remplacée par celle des Maghrawa et des Bni Ifren, ainsi que l’on verra dans l’histoire de ces peuples.

Notes et références

  1. Michael Dumper et Bruce E. Stanley, Cities of the Middle East and North Africa: a historical encyclopedia, ABC-CLIO, 2007,, p. 334
  2. Anthony Ham et Alison Bing, Morocco, Lonely Planet Guides, 2007,, p. 361
  3. [1] [archive]
  4. Hsain Ilahiane, Ethnicities, Community Making, and Agrarian Change, University Press of America, 2004, page 53

    Liens externes

    • (en) R. W. Caverly,Hosting Dynasties and Faiths: Chronicling the Religious History Of a Medieval Moroccan Oasis City. Thèse soutenue à Hamline University [1]
    • (en) D. R. Lightfoot, J. A. Miller, Sijilmassa: The rise and fall of a walled oasis in medieval Morocco. Annals of the Association of American Geographers, 86 (1996) pp.78–101 [2]
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