Abd al-Mumin l’Almohade conquiert Mahdia sur les Francs et devient maître de toute l’Ifriqiya (1159) par Ibn al-Athir :

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Les  croisades
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Abd el-Mou’min l’Almohade conquiert Mehdiyya sur les Francs et devient maître de toute l’Ifrîkiyya [56]

Sous l’année 543 nous avons dit que la conquête par les Francs de Mehdiyya sur le Ziride El-H’asan [ben ‘Ali ben Yah’ya] ben Temîm ben El-Mo’izz ben Bâdîs Çanhâdji, et sous l’année 551, comment les Francs avaient massacré et pillé les Musulmans de Zawîla, proche de Mehdiyya.

Quelques-uns de ces derniers s’enfuirent auprès d’Abd el-Mou’min pour se mettre sous sa protection.

Ce prince, qui était à Merrâkech, les accueillit honorablement et reçut de leur bouche le récit de leurs souffrances en même temps que l’expression de leur conviction qu’il était le seul prince musulman à qui ils pussent recourir pour obtenir satisfaction.

Des larmes lui jaillirent des yeux et il baissa la tête, puis, la relevant, il leur dit d’avoir confiance, qu’il leur prêterait aide, au moins au bout de quelque temps.

Il fit alors installer ses visiteurs et leur distribua deux mille dinars.

Par ses ordres on prépara des sacs à provision, des outres et tout ce qu’il faut à une armée en marche ; il écrivit à ses lieutenants dans le Maghreb, —dont il était le maître jusqu’auprès de Tunis — de conserver et emmagasiner sur place toutes les récoltes en laissant le grain dans l’épi, et de creuser des puits sur toutes les routes.

Conformément à ces ordres, le produit de trois récoltes successives fut amassé, transporté aux lieux de halle et recouvert de terre,[57] de manière à former de véritables collines.

En çafar 554 (21 fév. 1159), ce prince, qui entreprenait le plus souvent ses voyages dans ce mois, partit de Merrâkech pour l’Ifrîkiyya, avec 100.000 combattants et un nombre égal de suivants et de goujats.

Grâce aux précautions qu’il avait prises, ce flot d’hommes traversa des campagnes cultivées sans toucher à un épi et, en arrivant au lieu de campement, faisait la prière avec un tel ensemble qu’un seul imâm suffisait et que le cri d’Allah akbar sortait simultanément de toutes les bouches sans que personne fût en retard.

Devant ’Abd el-Mou’min s’avançait El-H’asan ben ‘Ali Çanhâdji, l’ancien prince de Mehdiyya et d’Ifrîkiyya, dont nous avons dit l’arrivée auprès du prince almohade.

Une marche ininterrompue mena l’armée le 24 djomâda II (12 juillet) jusqu’à Tunis, occupée par Ahmed ben Khorâsân, prince de cette ville.[58]

La flotte arriva également ; elle comptait soixante-dix galères, transports et chalands.[59]

Quand la ville fut investie, on somma les habitants de se rendre et, sur leur refus, on commença le lendemain l’attaque avec une vigueur extrême.

Il ne restait plus [semblait-il] qu’à prendre la ville et à y laisser entrer la flotte, quand un veut violent s’éleva et força les Almohades à se retirer et à remettre leur conquête au lendemain. Or, quand la nuit fut tombée, dix-sept des principaux habitants de la ville vinrent demander à ‘Abd el-Mou’min quartier pour leurs concitoyens.

Le prince, pour récompenser leur empressement à se soumettre, promit de respecter la vie, la famille et les biens des messagers, [P. 160] mais exigea que les autres habitants, pour sauver leurs tôles et celles des leurs, lui abandonnassent la moitié de leurs biens meubles et immeubles et renvoyassent Ahmed ben Khorâsân et sa famille Khorassanide.

Ces conditions ayant été acceptées, il prit possession de la ville, posta des gardes pour empêcher les soldats d’y pénétrer et fit procéder par des commissaires au partage des biens. Les juifs et les chrétiens qui habitaient la ville eurent à choisir entre la conversion à l’Islamisme et la mort ; les autres habitants eurent à payer un loyer prélevé sur la moitié de la valeur de leurs habitations.

Au bout de trois jours, ‘Abd el-Mou’min se dirigea sur Mehdiyya, accompagné par sa flotte, qui suivait la côte de conserve avec lui, et y arriva le 18 redjeb.[60] Il y avait alors dans cette ville plusieurs fils de rois francs et des chevaliers d’une bravoure exceptionnelle ; ils avaient évacué Zawîla, située à une portée de flèche de Mehdiyya, et ce l’ut de ce côté qu’arriva ‘Abd el-Mou’min.

Ce lieu fut bientôt rempli de soldats et de goujats, et en une heure de temps la population se trouva ainsi reconstituée ; la portion de l’armée qui n’y trouva pas de place s’installa en dehors, et fut bientôt rejointe par une foule innombrable de Çanhâdja, d’Arabes et de gens du pays.

Des attaques réitérées furent dirigées contre la ville, mais elles restèrent infructueuses à cause de la force naturelle de sa position, de la solidité de ses murailles et du peu de prise qu’elle présentait aux assaillants, car elle a la forme d’une main en saillie sur la mer et rattachée à la terre par le poignet seulement.

dirham almohades du 11eme siècle anonyme

Les Francs lançaient sur les flancs de l’armée musulmane leurs plus braves guerriers, qui la harcelaient et se retiraient au plus vile, ce qui fut cause qu’Abd el-Mou’min éleva une muraille à l’ouest de la ville, afin d’empêcher ces sorties ; d’autre part, la flotte assiégea Mehdiyya par mer.

‘Abd el-Mou’min, s’étant embarqué sur une galère avec El-H’asan ben ‘Ali, qui y avait régné, en fit le tour, et, frappé de la solidité de l’emplacement de cette ville, il dut reconnaître qu’on ne pouvait s’en emparer de vive force ni par terre ni par mer, qu’il fallait nécessairement recourir au blocus.

El-H’asan, à qui il demanda comment il avait pu abandonner une pareille forteresse, lui répondit que c’était par suite du petit nombre d’hommes sûrs dont il pouvait disposer, du manque de vivres et de la décision du destin, raisons dont le prince Almohade reconnut la valeur.

Il se fit débarquer, et donna l’ordre de réunir du blé et des vivres sans plus combattre. Bientôt on vit s’élever dans le camp deux montagnes l’une de blé et l’autre d’orge, dont la vue frappait de loin les arrivants, qui restaient tout surpris d’apprendre de quoi elles étaient composées.

Pendant que le siège se prolongeait, Sfax fit sa soumission, de même que Tripoli, les montagnes de Nefoûsa, les K’çoûr de l’Ifrîkiyya et leurs dépendances ; Gabès fut conquis de vive force. ‘Abd el-Mou’min fit en outre conquérir diverses localités par son fils Aboû Mohammed ‘Abd Allah.[61]

Les habitants de Gafça, voyant les progrès du pouvoir Almohade,  furent unanimement d’avis de le reconnaître au plus tôt et de faire remise de leur ville, et ce fut leur prince Yah’ya ben Ternira ben el-Mo’izz qui alla, avec plusieurs des principaux, trouver ‘Abd el-Mou’min. Celui-ci répondit d’abord à son chambellan qui lui annonçait leur arrivée : « Tu te trompes ; ce ne sont pas les gens de Gafça ».

Mais comme le chambellan maintenait son dire : « Comment donc, dit-il, cela est-il possible ?

Le Mahdi annonce que les nôtres doivent couper les arbres et abattre les murailles de cette ville. Acceptons cependant leur offre et épargnons-les, afin que Dieu accomplisse l’œuvre décrétée dans ses destins. » [Coran, VIII, 43 et 46] Et il leur envoya quelques-uns des siens pour les recevoir. Un poète qui figurait dans la députation adressa à ‘Abd el-Mou’min un poème qui débute ainsi :

[Basît’] Nul ne tressaille de joie, quand il se trouve au milieu des épées et des lances, comme le khalife ‘Abd el-Mou’min ben ‘Ali.[62]

Un cadeau de mille dinars fut sa récompense.

Le 22 cha’bân de la même année (7 septembre) parut la flotte sicilienne composée de cent cinquante galères, sans compter les transports. Elle arrivait de l’île d’Iviça, qui dépend de l’Espagne, d’où elle amenait tous les habitants qu’elle avait réduits en captivité et d’où un ordre du roi franc l’avait envoyée à Mehdiyya.

En arrivant, elle cargua ses voiles pour pénétrer dans le port, mais laflotte d’Abd el-Mou’min s’avança contre elle, tandis que toute l’armée se rangea sur le littoral.

Devant ce déploiement de forces, les Francs restèrent saisis de frayeur. Mais alors l’action s’engagea, et ‘Abd el-Mou’min, le front prosterné contre terre, restait à pleurer et à invoquer la faveur céleste pour les siens ; la flotte chrétienne battue dut rehisser ses voiles pour s’enfuir, poursuivie par les musulmans qui s’emparèrent de sept galères et auraient pris la plupart des vaisseaux ennemis s’ils avaient eu des bâtiments de la même espèce.[63]

Ce fut un fait d’armes remarquable et « une prompte victoire » (Coran, XLVIII, 18 et 27). Les marins victorieux reçurent à leur retour les largesses d’Abd el-Mou’min.

Les assiégés, bien qu’ayant perdu l’espoir d’être secourus, résistèrent encore six mois, jusqu’à la fin de dhoû’l-hiddja,[64] où dix chevaliers francs vinrent demander quartier pour les habitants et solliciter la permission de se retirer dans leur pays en emportant tous leurs biens. À ce moment, les vivres faisaient complètement défaut et ils étaient réduits à manger leurs chevaux.

Ils rejetèrent cependant la proposition que leur fit ‘Abd el-Mou’min d’embrasser l’islamisme, mais pendant plusieurs jours ils recommencèrent d’humbles démarches, et le prince finit par acquiescer à leur demande.

Il leur fournit des vaisseaux pour s’embarquer, [P. 162] mais comme on était dans la saison d’hiver, la plupart de ces bâtiments sombrèrent, et un petit nombre seulement revit la Sicile.

Le prince de cette île avait menacé, au cas où ‘Abd el-Mou’min aurait tué les chrétiens de Mehdiyya, de massacrer les musulmans de Sicile, de réduire leurs femmes en captivité et de s’emparer de leurs biens. Mais ce fut Dieu qui se chargea d’engloutir les Francs.

Le vainqueur fit son entrée dans Mehdiyya, où la domination franque avait duré douze ans, le matin du jour d’achourâ, 10 moharrem 555 (20 janvier 1160) ; cette année fut appelée par lui année des quints.[65]

Il y passa vingt jours à rétablir l’ordre, à en relever les fortifications et à l’approvisionner en vivres, en soldats et en munitions. Il y installa comme gouverneur l’un des siens,[66]à qui il laissa, pour lui servir de conseiller, El-H’asan ben ‘Ali, ancien chef de cette ville.

Il y concéda à celui-ci ; de même qu’à ses enfants, des fiefs et des demeures magnifiques. Tout cela terminé, il reprit la route du Maghreb le 1er çafar de la même année (10 février 1160).

 

 

Notes du Traducteur :

[56] Ce chapitre figure dans l’Histoire. des Berbères. (II, 589), ainsi que dans la Biblioteca (I, 484) et dans les H. ar. des Cr. : (I, 508).

[57] Ce que Reinaud (Historiens, etc. I, 509) traduit par « les transportèrent dans des bâtiments sur lesquels ils apposèrent leur cachet. »

[58] Comparez les récits, qui présentent dus différences, de Merrâkechi, p. 195 de la trad. française ; de Zerkechi, trad., p. 12, et de Tidjâni, Journ. as., 1853, i, 393.

[59] En arabe, chini, t’arida et chelendi.

[60] Ou le 4 août 1159. M. de Slane, Reinaud et Amari ont tous lu « le 12 redjeb », date que donnent aussi Zerkechi (p. 12 de la trad. fr.) et Tidjâni (p. 397).

[61] Ibn Khaldoun énumère les conquêtes que fit ‘Abd Allâh (Berbères, ii, 193 ; et cf. Kartâs, p. 129).

[62] Ce vers est mis dans la bouche d’Aboû ‘Abd Allah Mohammed ben Aboû’ l-’Abbâs ‘Dinar Teyfâchi par Ibn Khallikan, ii, 183, et Zerkechi, trad. fr. p. 14 : cf. Kayrawâni, dont le texte (p. 113) devient, dans la version française de Pellissier et Rémusat (p. 198) : « Aucun de ceux qui agitent les épaules soit parmi les blancs soit parmi les noirs, n’a un courage égal au vôtre ».

[63] D’après une autre leçon « si leurs voiles avaient été hissées ».

[64] Commencement de janvier 1160. La soumission de la ville ayant eu lieu tout au commencement de 555 à la suite de pourparlers engagée en 554, on s’explique facilement que nos sources indiquent soit l’une soit l’autre de ces deux années. Il faut cependant remarquer que, d’après le Kartâs, le vainqueur fut de retour à Tanger en dhoû’l-hiddja 555.

[65] Ce qu’Amari a traduit par « année des cinq » (l’anno dei cinque), comme avait fait Reinaud (Hïstor. etc., i, 514). Cf. la trad. de Zerkechi, p. 14. La même expression se retrouve dans la chronique moderne El-Kholâçat en-nakiyya de Mohammed Bâdji Mas’oûdi, p. 56.

[66] Mohammed ben Faradj Koûmi, d’après Zerkechi (p. 12).

Traduction française de ibn al-Athir du kitab «Al-Kamil fi al-Tarikh »

Abu al-Hasan Ali ‘izz al-Din ibn al-Athir historien arabe sunnite (né en 1160 à Cizre, mort en 1233 à Mossoul). Son œuvre principale est Al-Kamil fi al-Tarikh (La Perfection des histoires. 1231), considérée comme l’un des plus importants livres d’histoire du monde musulman. Il est également l’un des principaux chroniqueurs arabo-musulmans des croisades dont il fut un témoin oculaire, ayant participé à la guerre sainte (djihad) contre la troisième croisade

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