Conquête de Mahdia en Ifriqiya Ziride par les Francs en 1146 par ibn al-Athir :

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la Porte fatimide de Mahdia
La Porte fatimide de Mahdia

Conquête de Mahdiyya par les Francs[23]

Nous avons dit sous l’année 541 que la famille de Yoûsof, prince de Gabès, s’était rendue auprès de Roger de Sicile pour lui demander du secours.

Cela excita le vif mécontentement de ce prince, qui était lié par un traité de paix qui devait encore durer deux ans avec El-H’asan ben ‘Ali ben Yah’ya ben Temîm ben ElMo’izz ben Bâdîs, le Çanhadjide Ziride d’Ifrîkiyya, et qui se rendait compte qu’il ne pouvait laisser échapper l’occasion de faire des conquêtes en profitant de la famine qui ravageait tout le Maghreb depuis 537 et était à son comble en 542 (de 1142 à 1147) : en effet, la population abandonnait villes et bourgades, et beaucoup étaient venus en Sicile, car les hommes se mangeaient les uns les autres et la mortalité était considérable.

 

 

Le sud de l'Italie et la Sicile islamique au début de la domination Normande appelé dans les chroniques arabe "Francs"  par Angus Mc Bride, Osprey   1 2 3 4
Le sud de l’Italie et la Sicile islamique au début de la domination Normande appelé dans les chroniques arabe « Francs » par Angus Mc Bride, Osprey
1) Chevalier Siculo-normand ver 1130 jc
2) Napolitain, fantassin ver 1100
3) Sicilien musulman fantassin archer

Roger se décida donc, et équipa une flotte considérable composée d’environ deux cent cinquante galères remplies d’hommes, d’armes et de vivres.

Partie de Sicile, cette flotte arriva d’abord à Pantellaria, île située entre Mehdiyya et la Sicile, et y rencontra par hasard un bâtiment venu de Mehdiyya.

Ceux qui le montaient furent faits prisonniers et amenés à Georges [d’Antioche], chef de l’expédition, qui les interrogea sur l’état de l’Ifrîkiyya.

Comme ce bâtiment était porteur d’une cage renfermant des pigeons voyageurs, et que l’équipage jura n’en avoir encore expédié aucun, il força l’homme qui était préposé à ces oiseaux d’écrire ceci de sa main :

« Arrivés à Pantellaria, nous y avons trouvé des bâtiments de Sicile dont les matelots nous ont appris que la flotte maudite a appareillé pour les îles de Constantinople. »

Le pigeon fut lâché et porta à Mehdiyya une nouvelle qui réjouit El-Hasan et son peuple.

Georges, qui avait voulu par cette ruse arriver inopinément, régla sa marche de manière à se présenter devant Mehdiyya au point du jour et à l’investir avant que les habitants pussent s’enfuir.

La réussite de son plan  n’aurait permis à personne de se sauver ; mais la volonté divine souleva un vent violent qui ne permit aux navires que l’emploi des avirons, de sorte que le jour était levé et qu’ils furent aperçus quand ils arrivèrent le 2 çafar (21 juin).

Georges, qui vit son coup manqué, envoya ce message à El-H’asan :

« Je n’amène cette flotte que pour venger Mohammed ben Rechîd et le rétablir dans son gouvernement de Gabès ; quant à toi, les traités que tu as avec nous ne sont pas expirés encore, et nous ne te demandons qu’un corps d’armée qui marche avec nous. «

El-H’asan convoqua les juristes et les principaux habitants pour délibérer avec eux, et leur avis fut de combattre, puisque la ville était assez forte pour résister :

« Mais, répartit El-H’asan, je crains que l’ennemi débarquant ne nous assiège par terre et par mer et n’intercepte l’arrivée des vivres, dont nous n’avons pas pour un mois. Comme je préfère à mon pouvoir de voir les fidèles échapper à la captivité et au massacre qui seraient la conséquence de la prise de la ville de vive force, et que d’autre part on me demande d’envoyer des troupes contre Gabès, la situation est celle-ci : ou bien consentir, et ainsi commettre un acte illicite en prêtant secours à des infidèles contre des musulmans ; ou bien refuser, et alors l’ennemi prétextera la rupture des traités, son but n’étant que de gagner du temps pour nous couper de la terre ferme. Comme nous ne sommes pas en état de le combattre avantageusement, je pense que nous devons quitter la ville avec nos femmes et nos enfants ; que quiconque y est disposé s’empresse de faire comme nous !«

Le chateau Aghlabide de Jabal Hamid , as-Siqiliya ,  de nos jours Erice,( Sicile).
Le chateau Aghlabide de Jabal Hamid , as-Siqiliya , de nos jours Erice,( Sicile).

Il donna aussitôt l’ordre du départ et emmena son entourage et les objets d’un faible poids ; le peuple aussi s’en alla avec femmes et enfants et en emportant les objets et les meubles facilement transportables, mais il y en eut également qui se cachèrent chez les chrétiens et dans les églises.

La flotte était en vue de la ville, mais la force du vent empêcha le débarquement de se faire avant que les deux tiers de la journée fussent passés, et alors il ne restait plus personne de ceux qui avaient voulu se sauver.

Les Francs pénétrèrent dans la ville sans aucune difficulté.

À son entrée dans le palais, Georges le trouva intact, puisqu’El-H’asan n’avait emporté que les objets précieux d’un faible poids et qu’il s’y trouvait encore plusieurs de ses concubines.

Il vit les trésors remplis d’objets précieux et de toutes sortes de choses curieuses et rares, et fit apposer les scellés sur ce palais après en avoir fait sortir les concubines d’El-H’asan.

Les princes descendants Zirides de Zîri ben Menâd avaient été, jusqu’à El-H’asan, au nombre de neuf et avaient régné deux cent quatre-vingts ans, de 361 à 543 (971 à 1148).[24] Un des officiers d’El-H’asan, qui avait antérieurement été envoyé en ambassade à Roger, avait reçu de ce prince une lettre de sauvegarde pour lui et pour sa famille, et ne s’enfuit pas de la ville avec les autres.

Après que le pillage eut duré environ deux heures (seulement), on proclama une amnistie générale, qui fit sortir de leurs retraites ceux qui s’étaient cachés.

Scène de bataille représenté sur ce bol Fatimide - Ziride  en Ifriqiya
Scène de bataille représenté sur ce bol Fatimide – Ziride en Ifriqiya

 

Le lendemain matin,  il fit convoquer les Arabes du voisinage, qu’il traita bien et à qui il distribua des sommes considérables ; il envoya également des hommes du djond de Mehdiyya restés en ville porter des lettres de grâce aux habitants qui s’étaient enfuis, avec des montures destinées à ramener les femmes et les enfants. Les fuyards, en effet, étaient déjà torturés par la faim, bien qu’ayant laissé à Mehdiyya des choses précieuses dans des cachettes et de l’argent en dépôt. Une semaine s’était à peine écoulée que la plus grande partie de la population était rentrée dans ses foyers.

Quant à El-H’asan, qui était accompagné de ses femmes, de ses enfants, dont douze garçons et plusieurs filles, ainsi que de ses plus proches serviteurs, il se dirigea vers El-Mo’allak’a,[25] où se trouvait Moh’riz ben Ziyâd.

En route il rencontra un émir arabe du nom de H’asan ben Tha’leb, qui lui réclama un arriéré dont le trésor était débiteur ; mais le prince ne pouvait se dessaisir d’aucune somme, car il aurait ainsi risqué d’être arrêté dans son voyage, et il laissa comme otage son fils Yah’ya.

Il arriva le lendemain auprès de Moh’riz, qu’il avait autrefois distingué par dessus tous les Arabes, qu’il avait couvert de bienfaits et d’argent. Moh’riz lui fit un excellent accueil et compatit aux revers qui le frappaient.

Le prince déchu passa auprès de lui quelques mois, mais à contrecœur : il voulait gagner l’Egypte pour se rendre à la cour du khalife Alide El-H’âfiz’, et acheta à cet effet un navire. Mais comme Georges eut vent de son projet et équipa des galères pour le poursuivre, il renonça à ce plan et songea à se rendre au Maghreb auprès d’Abd el-Mou’min.

Il députa en conséquence ses trois fils aînés, Yah’ya, Temîm et ‘Ali, auprès de son cousin le Hammâdide Yah’ya ben El-’Azîz pour renouveler le traité qui les liait et lui demander de passer par chez lui pour se rendre auprès d’Abd el-Mou’min. Yah’ya, après avoir accordé la permission qui lui était demandée, se refusa à le voir quand il fut arrivé et l’envoya, lui et ses enfants, dans l’île des Benoû Mazghennân [Alger], sous la surveillance d’officiers chargés de ne pas les laisser agir à leur guise.

Cet état de choses dura jusqu’à la prise de Bougie par ‘Abd el-Mou’min en 547 (7 avril 1152) ; El-H’asan se présenta alors au vainqueur, et nous dirons quelle en fut la suite.

Huit jours après s’être installé à Mehdiyya, Georges expédia deux flottes, l’une contre Sfax l’autre contre Sousse.

Cette dernière ville était gouvernée par ‘Ali, fils du prince lui-même, qui retourna auprès de son père dès qu’il eut appris la prise de Mehdiyya ; les habitants aussi abandonnèrent la ville, que les Francs occupèrent sans coup férir le 12 çafar (1er juillet 1148).

Les remparts Abbasside de Sfax (9eme siècle Aghlabides) Tunisie.
Les remparts Abbasside de Sfax (9eme siècle Aghlabides) Tunisie.

Mais à Sfax, dont la population s’était renforcée de nombreux Arabes, il y eut de la-résistance ; les habitants firent une sortie où les Francs, après avoir feint de fuir et les avoir, attirés assez loin, firent volte-face et les mirent en déroute ; les uns furent rejetés dans la ville, les autres dans la campagne, et un certain nombre furent tués.

Les Francs s’emparèrent de la place le 23 çafar (12 juillet) à la suite d’un assaut qui leur coûta beaucoup de monde, et réduisirent en esclavage les hommes survivants, les femmes et les enfants.

Une amnistie générale fut ensuite proclamée et permit à la population, rentrée dans ses foyers, de racheter femmes et enfants.

Le vainqueur traita avec mansuétude les habitants de Sfax aussi bien que ceux de Sousse et de Mehdiyya.

Ensuite arrivèrent des lettres de Roger qui accordaient l’amnistie, à toute l’Ifrîkiyya et qui étaient-remplies de belles promesses.

Après avoir rétabli l’ordre dans les villes conquises, Georges conduisit sa flotte à Ik’lîbiyya [Clypea, aujourd’hui Galipîa], château-fort bien défendu naturellement.

Mais à cette nouvelle les Arabes se jetèrent dans la place et la défendirent si vigoureusement que les Francs durent se rembarquer après avoir subi des pertes sensibles, et regagner Mehdiyya.

Malgré cet échec, les Francs se trouvèrent maîtres de la région qui s’étend de Tripoli de Barbarie jusqu’aux environs de Tunis et depuis le [désert du] Maghreb jusqu’en-deçà de K’ayrawân.

 

Notes du Traducteur:

[23] Ce chapitre figure dans la Biblioteca, i, 469, Histoire. des Berbères., n, 581, et les Histoire. arabe. des Croisades., i, 462.

[24] Amari (Biblioteca, i, 472) dit : de 946 à 1148. Mais Bologgîn, à partir de qui Ibn Khaldoun fait commencer le pouvoir indépendant de cette dynastie, fut en effet laissé en Afrique par El-Mo’izz lors du départ de ce Fatimide pour l’Egypte, en 362 de l’hégire.

[25] Le Malka ou Malga de nos jours, village bâti sur une portion de l’emplacement de Carthage.

Traduction française de ibn al-Athir du kitab  «Al-Kamil fi al-Tarikh  »

Abu al-Hasan Ali ‘izz al-Din ibn al-Athir historien arabe sunnite (né en 1160 à Cizre, mort en 1233 à Mossoul). Son œuvre principale est Al-Kamil fi al-Tarikh (La Perfection des histoires. 1231), considérée comme l’un des plus importants livres d’histoire du monde musulman. Il est également l’un des principaux chroniqueurs arabo-musulmans des croisades dont il fut un témoin oculaire, ayant participé à la guerre sainte (djihad) contre la troisième croisade 

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