Prise de Bône (Annaba) en Ifriqiya par les Francs ; mort de Roger II et insurrection de toute l’Ifriqiya contre la domination Franque croisée (1153-1156) par ibn al-Athir

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La citadelle de la Qasbah aghlabide Abbasside  de Annaba
La citadelle de la Qasbah Aghlabide Abbasside de Annaba en Algerie 

Prise de Bône (Annaba) en Ifriqiya par les Francs ; mort de Roger II et avènement de son fils Guillaume[45]

En 548 (28 mars 1153) la flotte de Roger, roi franc de Sicile, sous le commandement de son page Philippe de Mehdiyya, alla mettre le siège devant Bône. Secondé par les Arabes, cet officier s’empara de la ville au mois de redjeb (sept.-oct.) ; il réduisit les habitants en captivité et s’empara de ce qu’elle contenait, mais en permettant [P. 124] à un certain nombre de savants et de gens de bien d’aller, avec leurs familles et leurs biens, se réfugier dans les localités voisines.

Après y avoir séjourné dix jours, il regagna Mehdiyya en emmenant une partie des prisonniers, et de là rentra en Sicile.

Roger le fit emprisonner à cause de l’indulgence qu’il avait montrée à l’égard des musulmans de Bône ; on disait d’ailleurs que Philippe et les autres pages, musulmans au fond du cœur, cachaient leurs croyances, et des témoins déposèrent qu’il ne jeûnait pas en même temps que le roi et qu’il était musulman.

Roger le fit juger par un tribunal composé d’évêques, de prêtres et de chevaliers, qui le condamna à être brûlé, et cette sentence fut exécutée en ramadan de cette année (nov.-déc.).

Ce mauvais traitement fut le premier qui fut (à cette époque) infligé aux musulmans de Sicile, mais Dieu ne tarda que peu à frapper Roger II, qui mourut d’une angine dans la première décade de dhoû‘l-hiddja de la même année (fin février 1154) : il avait près de quatre-vingts ans et en avait régné vingt environ.[46]

Son fils Guillaume [I le Mauvais], qui lui succéda, eut une administration injuste et conçut des projets sinistres ; il prit pour vizir Mayo Barâni [Majone de Bari], dont le mauvais gouvernement provoqua le soulèvement de plusieurs places fortes de Sicile et de Calabre, et ce mouvement s’étendit jusqu’en Ifrîkiyya, ainsi que nous le dirons.

[P. 125] En 548 (25 mars 1153) des vaisseaux de Sicile que montaient un grand nombre de Francs arrivèrent en Egypte et y mirent au pillage la ville de Tennis.[47]

Guillaume Ier de Sicile (de la Maison de Hauteville), dit Guillaume le Mauvais

 Insurrection des îles et de toute  l’Ifrîkiyya contre la domination franque[48] ! 

Sous l’année 548, nous avons dit qu’à la suite de la mort de Roger, roi de Sicile, son fils Guillaume l’avait remplacé sur le trône, et que la mauvaise administration de celui-ci lui avait fait perdre plusieurs places fortes de cette île.

En 551 (24 févr. 1156), le désir de s’affranchir augmenta chez ses sujets, et les îles de Djerba et de Kerkenna aussi bien que les populations de l’Ifrîkiyya se soulevèrent contre lui.

Celui qui donna le signal de la révolte fut ‘Omar ben Aboû‘l-H’asan H’oseyn Forriyâni,[49] à Sfax.

Roger, à la suite de la conquête de cette ville, en avait d’abord nommé gouverneur le père d’’Omar, c’est-à-dire Aboû ‘l-H’oseyh, qui était un homme savant et vertueux ; mais celui-ci, alléguant sa faiblesse et son âge, pria le roi de nommer ‘Omar gouverneur.

La sicile Islamique sous les Normand 12eme siècle  par Angus Mc Bride Osprey  1 2 3
La sicile Islamique sous les Normands 12eme siècle par Angus Mc Bride Osprey
1) Noble Italo-Normand
2) Garde siculo-normand
3) Percepteur d’impôt musulman sicilien 

 

Roger y consentit, mais emmena comme otage le vieillard en Sicile.

En partant pour sa destination, celui-ci dit à son fils :

« Je suis vieux et j’approche du terme de ma vie. Profite de la première occasion favorable pour te révolter et ne garder aucun ménagement à l’égard de nos ennemis ; ne songe pas que ma vie est en jeu et agis comme si j’étais déjà mort ».

Dès que l’occasion se présenta, ‘Omar appela les habitants à la révolte, ordonnant aux uns de monter sur les remparts, aux autres d’envahir les demeures des Francs et autres chrétiens et de les massacrer tous. Comme on lui fit observer qu’il y avait lieu de craindre pour la vie de son père prisonnier : «

C’est, dit-il, d’après ses ordres que j’agis ; et si nous tuons quelques milliers d’ennemis, ne sera-t-il pas bien vengé ? »

Le soleil n’était pas levé que tous les Francs étaient égorgés jusqu’au dernier ; cela se passait au commencement de 551 (24 févr. 1156).

L’exemple d’Omar fut imité à Tripoli par Yah’ya[50] ben Mat’roûh’, puis par Mohammed ben Rechîd à Gabès ; d’autre part, l’armée almohade d’Abd el-Mou’min s’empara de Bône, de sorte que dans toute l’Ifrîkiyya les Francs ne conservèrent que Mehdiyya et Sousse.

Vue aérienne de la cité Fatimide  de Mahdia en Tunisie
Vue aérienne de la cité Fatimide de Mahdia en Tunisie

 

Les habitants de Zawila, ville qui n’est séparée de Mehdiyya que par une espèce d’hippodrome,[51] suivirent les conseils que leur fit parvenir ‘Omar de massacrer les chrétiens ; puis les Arabes du dehors vinrent aider les habitants de Zawîla contre les Francs de Mehdiyya, dont ils interceptèrent les approvisionnements.

Au reçu de ces nouvelles, Guillaume de Sicile fit venir Aboû’l-H’oseyn, le mit au courant de ce qui se passait et lui ordonna d’écrire à son fils pour le faire rentrer dans le devoir et le menacer des conséquences qu’entraîneraient ses actes :

« Une simple lettre, dit le vieillard, pourra-t-elle agir sur celui qui a fait un pareil coup ? «

Un messager que le prince envoya à ‘Omar pour le menacer et le sommer de renoncer à ses entreprises, ne put obtenir d’entrer dans la ville le jour même de son arrivée.

Le lendemain, il vit tous les habitants sortir de la ville pour accompagner un convoi funèbre et procéder à une inhumation ; puis, quand ils furent rentrés, ‘Omar lui fit dire :

« C’est mon père que je viens d’enterrer, et c’est à cause de sa mort que j’ai reçu les condoléances du peuple ; faites maintenant de lui ce que vous voudrez ! »

Le messager reporta le récit de ce qui s’était passé à Guillaume, qui fit crucifier Aboû’l-H’oseyn ; celui-ci ne cessa jusqu’à son dernier soupir d’invoquer le nom de Dieu très haut.

Les gens de Zawîla, renforcés par les Arabes, les habitants de Sfax, etc., assiégèrent Mehdiyya d’assez près pour que les vivres y devinssent rares.

Mais le roi de Sicile y expédia vingt galères chargées de guerriers, d’armes et de vivres.

Ces renforts pénétrèrent dans la ville, et l’on envoya alors de l’argent aux Arabes pour acheter leur défection.

 

Dans une sortie qui eut lieu le lendemain, les Arabes s’enfuirent ; alors les gens de Sfax, qui combattaient en dehors de la ville avec ceux de Zawîla, furent entourés par les Francs, et, prenant la fuite à leur tour,[52] ils s’embarquèrent et laissèrent les habitants de Zawîla livrés à leurs propres forces.

Ceux-ci, à la suite d’une charge des Francs, durent fuir vers leur ville, dont ils trouvèrent les portes fermées ; ils résistèrent vaillamment au pied même des murailles, mais la plupart furent tués, et le petit nombre des survivants se dispersa ; quelques-uns se réfugièrent auprès d’‘Abd el-Mou’min l’Almohade.

Les femmes, les enfants et les vieillards de la ville se sauvèrent par terre comme ils purent sans pouvoir rien emporter ; les Francs y pénétrèrent, massacrèrent les femmes et les enfants qui n’avaient pu fuir et mirent tout au pillage.

Ils restèrent maîtres de Mehdiyya jusqu’à la conquête qu’en fit ’Abd el-Mou’min l’Almohade.

 

Notes du Traducteur :

[45] Ce chapitre figure dans l’H. des Berbères, n, 586 ; dans la Biblioteca, i, 479 ; dans les H. ar. des Cr., i, 489.

[46] Au lieu de vingt, les H. ar., M. de Slane et Amari lisent soixante, bien que Tornberg ne signale aucune variante. Notre auteur paraît d’ailleurs confondre les deux Roger ; Roger II, né en 1093 et mort en 1154, n’avait que huit ans quand il monta sur le trône.

[47] On trouve cet alinéa dans la Biblioteca, i, 4S0, et dans les H. ar. des Cr., i, 491.

[48] Ce chapitre figure dans l’Histoire. des Berbères, ii, 587, dans la Biblioteca, i, 480, et dans les H. ar. des Cr., i, 498.

[49] Ce mot a été ainsi imprimé et vocalisé par l’éditeur d’Ibn el Athîr, et sa lecture a été adoptée par Aman (voir le Merâcid et le Lobb el-lobâb ; cf. Storia dei Mus. di Sic., iii, 468, ’. M. de Slane a lu Gharyani (L L), ethnique que du reste on retrouve ailleurs et qui sert à désigner entre autres un glossateur de la Modawwana. J’ai lu « ben Aboû‘l-Hasan « avec Amari, Bibl., i, 482 ; ii, 719, etc.

[50] Un ms. lit Mohammed.

[51] Ou, d’après une autre leçon, « par une longueur de deux milles ».

[52] J’ai ici rétabli, d’après Amari et les H. ar., quelques mots omis par Tornberg.

Traduction française de ibn al-Athir du kitab «Al-Kamil fi al-Tarikh »

Abu al-Hasan Ali ‘izz al-Din ibn al-Athir historien arabe sunnite (né en 1160 à Cizre, mort en 1233 à Mossoul). Son œuvre principale est Al-Kamil fi al-Tarikh (La Perfection des histoires. 1231), considérée comme l’un des plus importants livres d’histoire du monde musulman. Il est également l’un des principaux chroniqueurs arabo-musulmans des croisades dont il fut un témoin oculaire, ayant participé à la guerre sainte (djihad) contre la troisième croisade

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