Guerre d’Abu Yaqub al-Mansur l’Almohade contre les Francs en Andalousie, Ravages d’Ali l’Almoravide en Ifrîkiyya, Mort de d’Abu Yaqub al Mansur l’Almohade et avènement de son fils Mohammed al-Nasir 1199 , par Ibn al-Athir

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Bataille pendent la Reconquista croisés.
Bataille pendent la Reconquista croisées, 13eme siècle 

Guerre d’Aboû Yoûsof Ya’koûb l’Almohade contre les Francs d’Espagne[105] al Andalus :

Cet événement est de cha’bân 591 (10 juil. 1195).

En effet le roi franc d’Espagne Alphonse [IX de Castille], ainsi que la reine de Tolède[106] écrivirent à Ya’koûb une lettre ainsi conçue[107] :

« En ton nom, ô Dieu très grand, créateur des cieux et de la terre ! Pour en venir au fait, ô émir, nul être doué d’une saine raison ou d’une intelligence nette n’ignore que tu es le chef de la religion hanîfienne[108] tout comme je le suis de la religion chrétienne. D’autre part, tu n’ignores pas jusqu’à quel point les chefs d’Espagne poussent le laisser-aller, l’abandon, l’insouciance du soin de leurs sujets, ainsi que les plaisirs auxquels ils s’adonnent. Aussi je leur impose la loi du plus fort, je vide leurs demeures, je réduis leurs enfants en captivité, je promène ignominieusement les hommes mûrs et je massacre les jeunes. Tu ne peux te soustraire à l’obligation de les protéger, car la force est entre tes mains et vous croyez que Dieu vous impose le devoir de nous combattre un contre dix. Mais maintenant Dieu, connaissant votre faiblesse, ne vous impose plus que de nous combattre un contre deux. C’est nous à l’heure présente qui allons vous combattre un contre plusieurs, sans que vous puissiez nous repousser ni que vous soyez capables de nous résister. On m’a rapporté aussi que tu as commencé à faire des levées et que tu penses à combattre, mais que tu diffères d’année en année, que tu n’avances un pied que pour reculer l’autre, et j’ignore si c’est la pusillanimité qui t’arrête ou le manque de foi en ta révélation. On m’a dit encore que tu ne trouves pas de moyen de faire la guerre. C’est peut-être que tu n’oses t’y exposer ? Eh bien ! je te déclare, à l’effet de te tranquilliser, que je te tiens pour excusé et que je regarde comme respectés tous les traités, conventions et serments si tu amènes ici toutes tes forces dans tes bateaux et les galères. Je marcherai contre toi avec toutes mes troupes pour l’attaquer dans l’endroit que tu préféreras. Si tu l’emportes, c’est un butin immense qui tombera entre tes mains et que tu pousseras devant toi ; mais si je reste vainqueur, c’est mon pouvoir qui l’emportera sur le tien, c’est mon autorité qui s’étendra sur les deux religions, c’est ma prééminence qui s’imposera aux deux peuples. C’est Dieu qui exauce les désirs, et qui par sa bonté accorde la félicité ; il est le seul maître et il n’y a de bien qu’en lui ! «

bataille d'alarcos almohade al andalus

Après avoir pris lecture de ce message, Ya’k’oûb écrivit ce verset (Coran, XXVII, 37) au haut de la lettre :

« Retourne vers ceux qui t’envoient. Nous irons les attaquer avec une armée à laquelle ils ne sauraient résister ; nous les chasserons de leur pays avilis et humiliés », et la renvoya au prince chrétien.

Puis il réunit une formidable armée et s’embarqua pour l’Espagne.

D’après une autre version, un parti franc, mécontent, nous l’avons dit, de la paix conclue en 586 (7 fév. 1190), parvint à réunir, à l’époque dont nous parlons, des troupes qui envahirent le territoire musulman, où elles massacrèrent et pillèrent tout et commirent d’épouvantables ravages.

Ce serait la nouvelle de ces événements qui aurait déterminé le passage de Ya’k’oûb en Espagne avec des troupes innombrables.

De leur côté, les Francs, sachant ce qui se préparait, réunirent des guerriers recrutés jusque dans les régions les plus éloignées d’Europe, et s’avancèrent avec ardeur et une confiance dans le succès qui reposait sur leur nombre.

Une bataille des plus acharnées fut livrée le 9 cha’bân 591 (19 juillet 1195) au nord de Cordoue, à K’al’at Ribâh’ (Calatrava) dans un endroit connu sous le nom de Merdj el-H’adîd[109] ; la fortune, d’abord contraire aux musulmans, tourna ensuite contre les chrétiens, qui furent honteusement battus  grâce à la faveur divine :

« Dieu a abaissé la parole des infidèles et élevé la sienne. Il est puissant et sage » (Coran, IX, 40).

146.000 chrétiens furent massacrés, 13.000 furent faits prisonniers, et un butin immense échut aux musulmans :

143.000 tentes, 46.000 chevaux, 100.000 mulets et 100.000 ânes.

Une proclamation de Ya’koûb avait annoncé que chacun resterait maître de son butin personnel, à l’exception des armes, et ce qui fut déposé entre ses mains dépassait, après compte fait, 70.000 armures complètes.

Du côté des musulmans, la perte fut de 20.000 tués.

Ya’koûb, poursuivant les fuyards, trouva que Calatrava, que les chrétiens avaient d’abord occupée, avait été évacuée par eux, tant leur terreur était grande ; il y installa un gouverneur et un corps de milice, puis regagna Séville.

Après sa défaite, Alphonse se rasa la tête, retourna son crucifix, prit un âne pour monture en jurant de ne plus se servir de cheval ni de mulet avant de voir les chrétiens victorieux, et recruta de nouvelles troupes.

Ya’koûb, qui en fut informé, envoya à Merrâkech et ailleurs l’ordre d’enrôler des soldats, mais sans exercer aucune contrainte, et de nombreux volontaires et soldés répondirent à son appel.

En rebî’ I 592 (comm. le 2 févr. 1196), eut lieu une nouvelle bataille où les Francs furent encore honteusement battus, et à la suite de laquelle leurs richesses, armes, montures, etc., devinrent la proie des vainqueurs.

Ya’koûb alla assiéger Tolède, qu’il attaqua vigoureusement ; il abattit les arbres des environs, y lança diverses expéditions qui s’emparèrent de plusieurs places fortes où l’on massacra les hommes et où l’on réduisit les femmes en captivité, tandis qu’on en ruinait les habitations et qu’on démantelait les murailles. Aussi les chrétiens étaient-ils réduits à l’extrémité, tandis que l’autorité de l’islâm s’accroissait.

Ya’koûb retourna séjourner à Séville, et quand l’année 593 (23 nov. 1196) commença, il s’avança de nouveau sur le territoire des chrétiens, qui alors s’humilièrent et dont les rois demandèrent la paix d’un commun accord.

Ya’koûb voulait d’abord poursuivre ses conquêtes et en finir avec eux ; il se décida cependant à leur accorder une trêve de cinq ans, par suite des nouvelles qu’on lui apporta des terribles ravages exercés par le Mayorcain ‘Ali ben Ish’âk’ en Ifrîkiyya, et il regagna Merrâkech à la fin de 593 (vers novembre 1197).

Casbah Hammadite (11eme siècle) de Bejaia, Algerie
La Casbah Hammadite du 11eme siècle de Bejaia, Algerie

Ravages d’Ali l’Almoravide en Ifrîkiyya[110]

Pendant les trois années que passa Ya’koûb en Espagne à combattre le bon combat,  on ne reçut pas en Ifrîkiyya de nouvelles de lui : les ambitions d’Ali ben Ish’âk, l’Almoravide de Mayorque, qui tenait la campagne avec les Arabes hilaliens, se réveillèrent alors, et il recommença ses attaques contre l’Ifrîkiyya.

Ses troupes se répandirent partout, semant le pillage et la dévastation ; les traces mêmes des villes furent effacées, les habitants disparurent et ces régions « restèrent désertes et toutes bouleversées » (Coran, II, 261 ; XVIII, 40 ; XXII, 44).

Il voulait aller assiéger Bougie pour profiter de ce que Ya’koûb était occupé à combattre les infidèles, et ne cacha pas son intention de marcher, dès qu’il aurait pris Bougie, contre le Maghreb.

Mais quand Ya’koûb sut ce qui se passait, il traita avec les chrétiens pour réduire le rebelle et le chasser, comme il avait fait déjà en 581.

L'armée almohade berbère
Les Muwahidun (Almohades), par Angus, McBride Osrey
1) Prince Emir Almohade/Muwahhid au 13eme siècle, Muhammad al-Nasir
2) Fantassin Andalous au 12eme siècle 
3) Garde Almohade/Muwahhid au 12eme siècle 

Mort de Ya’koûb ben Yoûsof l’Almohade et avènement de son fils Mohammed al-Nasir 1199

Ya’koûb mourut le 18 rebî’ II (16 févr. 1199) ou, selon d’autres, de djomâda I, 595 (16 mars 1199), à Salé, où il était venu de Merrâkech, afin de voir la ville nommée Mehdiyya, qu’il avait fait édifier vis-à-vis Salé, dans la région la plus belle et la plus plaisante.[111]

Ce prince, qui avait régné quinze ans, était plein d’ardeur pour la guerre sainte et la religion, et sage administrateur.

Il abandonna le rite malékite et professa le rite zâhirite.

Les juristes Z’àhirites, qui furent alors nombreux au Maghreb, jouirent de beaucoup d’autorité sous son règne ; on les appelait aussi H’azmiyya,  du nom de leur chef Aboû Mohammed [‘Ali ben Ahmed] ben H’azm, mais les partisans de ce système s’étaient fondus avec les Malékites.[112]

Ils reparurent et se développèrent beaucoup sous son règne ; mais, vers la fin, la sympathie de ce prince alla aux Châfe’ites, et dans certains endroits il les appela aux fonctions de kâdis.

La Grande mosquée Fatimide de Mahdia Tunisie.
La Grande mosquée Fatimide de Mahdia Tunisie.(10eme siècle)

Mehdiyya, insurgée contre Ya’k’oûb al-Mansur l’Almohade , se soumet à son fils Mohammed al-Nassir.

Lors de son départ d’Ifrîkiyya en 581 (3 avril 1185), Ya’k’oûb’ donna à Aboû Sa’îd ‘Othmân le gouvernement de Tunis et à Aboû ‘Ali Yoûnos celui de Mehdiyya : ils étaient frères et comptaient parmi les grands de la cour, de même que leur père ‘Omar Inti.

Il nomma commandant de la garnison de Mehdiyya Mohammed ben ‘Abd el-Kerîm, guerrier brave, renommé et très dur pour les Arabes, dont il n’épargna que ceux qu’il intimidait.

Ce chef, ayant appris qu’une portion des arabes ‘Awf étaient campés à un certain endroit, marcha contre eux, mais par des chemins détournés, de sorte qu’après les avoir dépassés il fit volte-face ; mais ils avaient eu connaissance de sa marche, si bien qu’ils s’enfuirent devant lui sans combattre et en abandonnant leurs biens et leurs femmes.

Mohammed fit main basse sur le tout et rentra à Mehdiyya, où il remit ces dernières au gouverneur ; mais du butin proprement dit il s’appropria ce qui lui convint et ne laissa que le reste au gouverneur et à la milice.

Alors les Benoû’ Awf se rendirent auprès d’Aboû Sa’îd ben ‘Omar pour embrasser l’Unitéisme (Almohade/Muwahidun), et sollicitèrent son intervention à l’effet de se faire restituer leurs biens et leurs femmes.

Aboû Sa’îd fit appeler Mohammed ben ‘Abd el-Kerîm et lui donna l’ordre de restituer les dépouilles dont il s’était emparé ; mais comme le général répondait ne pouvoir le faire, puisque la milice les avait, le gouverneur l’interpella rudement et voulut employer la force.

Alors Mohammed Je pria d’attendre jusqu’à ce que, rentré à Mehdiyya, il pût reprendre ce qui était encore entre les mains de la milice, s’engageant à parfaire de sa poche le manquant.

Il obtint ce délai et retourna à Mehdiyya ; mais il n’était pas tranquille, et après avoir réuni ses compagnons il leur raconta ce qui venait de lui arriver avec Aboû Sa’îd, et s’engagea par serment à ne pas les abandonner.

Ils lui en jurèrent autant, et alors il arrêta Aboû ‘Ali Yoùnos et s’empara de Mehdiyya. Aboû Sa’îd obtint cependant l’élargissement de son frère Yoùnos moyennant une rançon de 12.000 dinars, somme que Mohammed distribua à la milice.

À la suite des armements faits par Aboû Sa’îd en vue du siège de Mehdiyya, Mohammed députa à ‘Ali ben Ish’âk’ l’Almoravide, et celui-ci s’engagea par serment à le soutenir.

Alors Aboû Sa’îd ne donna pas suite à son projet ; mais la mort de Ya’k’oûb ayant fait monter sur le trône son fils Mohammed, celui-ci envoya par mer une armée commandée par son oncle, et par terre une autre armée que commandait son cousin El-H’asan ben Aboû H’afç ben ‘Abd el-Mou’min.

La première était parvenue à Bougie et la seconde à Constantine, quand l’Almoravide et les Arabes qui le soutenaient s’enfuirent d’Ifrîkiyya pour s’enfoncer dans le désert.

Lorsque la flotte se présenta devant Mehdiyya, Mohammed ben ‘Abd el-Kerîm se plaignit des procédés d’Aboû Sa’îd, déclarant qu’il reconnaissait l’autorité du Prince des croyants Mohammed et livrerait la ville non à Aboû Sa’îd, mais à ceux-là seulement qu’enverrait ce souverain.

La prise.de possession fut opérée en effet par des envoyés de ce dernier, et tout rentra dans l’ordre.

En djomâda II 603 (2 janvier 1207), mourut à l’hôpital de Baghdâd Aboû’l-Fad’l ‘Abd el-Mon’im ben ‘Abd el-’Azîz ’Iskenderâni dit Ibn en-Natroûni.

Il avait été en Ifrîkiyya porter un message au Mayorcain [Ali ben Ishâk’ l’Almoravide], de qui il avait reçu un cadeau de 10.000 dinars maghrébins, qu’il distribua entièrement dans sa ville à ses amis et connaissances.

C’était un homme de mérite, vertueux et tout à fait distingué ; Dieu ait pitié de son âme !

Il était très versé dans la littérature et est auteur de belles poésies.

Il fit à Mossoul un séjour de quelque durée pour étudier sous la direction du cheikh Aboû‘l-H’aram, chez qui je le fréquentai beaucoup.  »

 

 

Notes du Traducteur :

[105] Ce chapitre figure dans les Histoire. arabe. des Croisades. (ii, 1ère p., 78).

[106] Ces six derniers mots, par suite d’une leçon différente adoptée par Defrémery (Histoire., etc.) y sont rendus par « dont la capitale était Tolède ».

[107] On retrouve dans la biographie de Ya’koûb par Ibn Khallikan (iv, 338) un texte quelque peu différent de cette lettre, dont la rédaction y est attribuée à Ibn el-Fakhkhâr.

[108] C’est-à-dire de la religion orthodoxe qui remonte à Abraham et qui a été restaurée par Mahomet

[109] Tornberg a imprimé à deux reprises K’al’at Riyâh’, mais a rectifié cette orthographe dans son Index. Il s’agit de la célèbre bataille d’Alarcos, sur laquelle on peut voir l’Hist. des Berbères (ii. 213) ; Merrâkechi (trad., p. 245) ; Ibn Khallikan (iv, 340) ; le Kartâs (texte, p. 151 ; trad. Tornberg, p. 199). Au lieu de « Merdj el-H’adid », Merrâkechi lit « Fah’e el-Djedid ». C’est le 18 juillet 1195 qu’Alphonse IX perdit cette bataille.

[110] Ce chapitre se retrouve dans les H. ar. des cr. (ii, 1ère partie, p. 83).

[111] La Mehdiyya du Maroc fut fondée par ‘Abd el-Mou’min (voir la. note de la p. 308, trad. fr. de Merrâkechi), et Rabat par Ya’koûb (Ibn Khallikan, iv, 341). Il semble donc que notre auteur a commis une confusion. La mort de Ya’koûb n’est pas racontée de la même manière par tout le monde, et certains prétendent qu’il disparut mystérieusement (Zerkechi, tr. fr., p. 20 ; Ibn Khallikan, iv, 341).

[112] Le texte édité par Tornberg est corrompu ; il faut certainement lire …A-t-il ainsi que l’a d’ailleurs fait aussi Goldziher (Die Zahiriten, p. 174, où le renvoi, dans la note 3, doit se lire « Kâmil,XII, 95-96 ». Comparez aussi Quatremère, Mamlouks, I, B, 269, et les Prolégomènes, iii, 5.

Traduction française de ibn al-Athir du kitab  «Al-Kamil fi al-Tarikh  »

Abu al-Hasan Ali ‘izz al-Din ibn al-Athir historien arabe sunnite (né en 1160 à Cizre, mort en 1233 à Mossoul). Son œuvre principale est Al-Kamil fi al-Tarikh (La Perfection des histoires. 1231), considérée comme l’un des plus importants livres d’histoire du monde musulman. Il est également l’un des principaux chroniqueurs arabo-musulmans des croisades dont il fut un témoin oculaire, ayant participé à la guerre sainte (djihad) contre la troisième croisade 

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