Extrait du Roman du chevalier antique Antar ibn Shaddad al-Absi – al-Diwan Antarah :

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Saracen_by_Pervandr antar

introduction :

Antar (Antara Ibn Chaddad al-Absi, arabe : عنترة بن شداد العبسي) fut un poète arabe pré-islamique du vie siècle, fils de Chaddad, prince de la tribu des Beni ‘Abs. Il a vécu de 525 à 615 apr. J.-C..

Antar est né d’une servante abyssinienne, ce qui lui valut un mépris auquel il ne put échapper que lorsque son père lui demanda de participer à une contre-attaque sur des tribus qui avaient attaqué les Beni ‘Abs. Il montra beaucoup de bravoure et de générosité, ce qui lui permit, entre autres, de pouvoir séduire Abla, sa cousine, dont le cœur lui avait été longtemps refusé à cause de ses origines et de sa peau noire.

Une grande partie de sa mu’allaqa décrit son comportement au combat ; Antar devait participer à de nombreuses batailles, notamment à celles de la guerre de Dahis et El Ghabra, née d’un litige entre deux tribus. Antar périt en 615, assassiné par une flèche empoisonnée décochée par un de ses anciens rivaux dont il avait crevé les yeux, mais qui s’était entraîné pendant des années à tirer à l’arc malgré sa cécité en guidant son tir d’après le bruit de sa cible.

Il nous reste de son œuvre de courtes stances lyriques, réunies dans le Divan d’Antar, et il est l’auteur reconnu d’une des sept Moallakât, ces poèmes antéislamiques, qui se compose de 75 vers du mètre Kâmil.

C’est à al-Asma’ï, le grammairien arabe de la fin du IIe siècle de l’hégire (739-831 JC), que l’on fait remonter ce roman véritable classique arabe chevaleresque. Antar, dont le roman retrace minutieusement la vie et les aventures du chevalier pré-islamique jusqu’à sa mort, n’est point un personnage imaginaire. Il est connu dans tout l’Orient comme un guerrier très célèbre, et comme l’auteur d’un des sept poèmes (muallaqat) suspendus à la sainte Mecque dans la Kaaba. L’intrépidité et la vaillance de ce héros, nous dit l’historien Aboulféda (Abu al-Feda), était le sujet favori des anciens poètes.leurs poèmes ce sont conservés dans la mémoire des Arabes jusqu’à l’époque où al-Asmaï le grammairien, chargé de raconter des histoires au khalife Abbasside Harun-al-Rachid, eût l’idée de rassembler toutes ces traditions orales pour en faire un corps d’ouvrage en prose, mêlé de vers, sous le titre d’Antar.  Le livre d’Antar est un des plus anciens et des plus précieux, monuments de la littérature arabe, puisqu’il transmet une foule de faits et d’opinions dont l’origine est antérieure à l’Islam (600 de J.-C.),  sur les moeurs des arabes et qu’il a été composé par al-Asmaï au second siècle de l’Hégire (800 de J.-C.), à l’époque où les sciences et les, arts, furent cultivés avec le plus de succès par les Arabes et protégés avec tant d’ardeur par les califes Abbasside de Baghdad. Le livre s’ouvre par un abrégée des premières tribus arabes depuis Ismaël (aleyhi salam)  fils d’Ibrahim (aleyhi salam). On y voit leurs établissements successifs, alors que devenues trop nombreuses pour demeurer dans la vallée de la Mecque, elles se répandirent dans le pays d’Hedjaz et jusqu’au Yémen. La division se met bientôt dans ces tribus, à la tête de chacune desquelles est un chef. La mieux gouvernée et la plus puissante de toutes est celle d’Abs et d’Adnan, au sort de laquelle la destinée du héros Antar est constamment liée dans le cours de sa vie. 

Antar ibn Shaddad al-Absi
Antar ibn Shaddad al-Absi

 

 

NAISSANCE D’ANTAR.

Traduit de l’arabe par L. Marcel Toyrac.

 

Dix cavaliers des Bènou-Abs, devenus pauvres et privés de tout par suite de leur large hospitalité, résolurent de faire une expédition et une razzia sur les biens des Arabes, suivant l’usage de ces temps-là. Ils se réunirent et vinrent trouver l’émir Cheddâd qu’ils instruisirent de leur dessein; car il était leur chef et leur héros au jour du combat. L’émir approuva ce projet, et les onze guerriers partirent de la terre de Chréebba, revêtus d’armures de fer et de cottes de mailles, cherchant l’occasion de prendre des chevaux et des chameaux. Ils s’éloignèrent de leur pays, ne voulant pas piller dans le voisinage de leurs demeures, et entrèrent sur le territoire des Bènou-Qahtan. Ils s’embusquaient durant le jour, et la nuit s’avançaient dans les ténèbres.

Ils arrivèrent ainsi au pied des montagnes de Adja et de Selma, et dans la vallée ils découvrirent une tribu riche et nombreuse, dont les tentes étaient pour la plupart en étoffés de soie, et dont les bannières et les enseignes flottaient au vent. Le camp était vivant comme la mer bruyante, et l’on voyait se mouvoir, comme les vagues qui s’entrechoquent, les esclaves, les serviteurs, les belles jeunes filles et les chevaux aux couleurs variées. Ces gens étaient paisibles et ne songeaient point à s’inquiéter des vicissitudes de la fortune.

Les Bènou-Abs, frappés de la foule des chevaux et des guerriers, n’osèrent les attaquer et se détournèrent vers les pâturages. Là, mille chamelles paissaient au large : leur bosse bien nourrie penchait sur le côté, tant l’herbe et les plantes abondaient en ce lieu. Une esclave noire les faisait paître sur la limite du désert. Belle, souple et bien proportionnée, elle se balançait sur ses hanches, comme une branche flexible. Son sein était ferme et ses dents semblables à des grêlons. A ses côtés étaient deux négrillons, ses fils, qui tournaient autour d’elle, à droite et à gauche, l’aidant à la garde du troupeau.

Lorsque les Bènou-Abs aperçurent les chamelles, ils se hâtèrent de les atteindre, et les chassèrent devant eux comme on chasse les lièvres. Aiguillonnées de tous côtés par la pointe des lances, les chamelles allongèrent le pas et précipitèrent leur marche. Les deux négrillons suivaient avec leur mère; et, sur leurs traces, les Bènou-Abs, préparés à recevoir quiconque tes attendrait.

Ils cheminaient depuis peu, quand soudain la poussière surgit derrière eux, et sous ses flots retentissent les cris des hommes et te grondement des braves. En un clin d’œil les survenants rejoignent les Bènou-Abs.

— « Malheur à vous ! s’écrient-ils. Vous voilà pris et humiliés ! Où vous sauvera la fuite, quand nous sommes sur vos pas ? Vos pieds vous ont conduits au terme de votre existence, et vous vous êtes hâtés vers la mort et la catastrophe.

Les Bènou-Abs se voyant atteints, tournèrent bride, pointèrent les lances, reçurent le choc des assaillants et se ruèrent sur eux comme des faucons, affermissant leurs cœurs et poussant des cris qui retentissaient dans le désert. Le sang coula et ruissela; les cavaliers jonchèrent la face de ta terre, pâture prochaine des bêtes fauves de la plaine. Les guerriers ennemis perdirent courage; impuissants à soutenir le choc des Bènou-Abs, ils tournèrent sur leurs talons, laissant, leurs braves massacrés. Aussitôt les Bènou-Abs recueillirent les dépouilles des morts et rassemblèrent les chevaux dispersés. Ils les joignirent aux chamelles, et se hâtèrent vers leurs pays et leurs habitations, à travers les plaines et les vallées.

Le soir ils firent halte au bord d’un étang. L’émir Cheddâd jeta les yeux sur cette femme qu’ils avaient poussée devant eux avec le troupeau, et l’amour pour elle fut doux à son cœur. Il désira la posséder; car il avait vu la délicatesse de ses extrémités, la souplesse de sa taille, le balancement des vagues de ses hanches, la beauté de sa noire couleur, la coquetterie de ses yeux et la magie de ses paupières. Il avait vu l’éclat de ses yeux plus tranchants que les sabres du trépas et l’éclair de ses dents plus brillantes que les miroirs; et son sourire était doux et sa taille flexible comme une branche verte; et, comme le poète a dit a ce sujet :

« Il y a dans les noires une expression telle que si tu en pénétrais le sens, tes yeux ne regarderaient plus ni les blanches ni les rouges ; une souplesse de hanches, une coquetterie de regards qui enseignerait la sorcellerie à l’ange magicien Harout. Si la joue blanche n’offre point une noire lentille, quel prix a-t-elle pour les amoureux? Si le musc n’était noir, il ne serait pas le musc ; et n’était la noirceur de la nuit, quel plaisir aurais-tu à contempler l’aurore? »

L’émir Cheddâd abandonna le butin entier à ses compagnons et prit pour lui cette esclave noire et ses deux enfants. Elle s’appelait Zébiba. Arrivé au camp de sa tribu, l’émir l’envoya au pâturage avec les négrillons pour faire paître ses chameaux. Les jours et les nuits passèrent sur elle, et sa grossesse apparut et sa démarche s’alourdit. Les mois passèrent; le terme fixé par le créateur arriva. Une nuit d’entre les nuits, elle cria jusqu’au point du jour et mit au monde un enfant mâle.

Cet enfant était noir comme l’éléphant; il grognait; il avait le nez épaté, les narines larges, les cheveux crépus, les babines pendantes, les coins des yeux troubles. Il était d’humeur difficile ; on admira son squelette robuste, ses pieds énormes, ses longues oreilles, ses puissantes épaules et ses prunelles d’où jaillissaient des étincelles de feu. L’émir Cheddâd se reconnut tout entier dans son fils; il fut rempli de joie et le nomma Antar.

Lorsque sa mère l’empêchait de téter, il grondait et rugissait comme le lion, ses yeux prenaient la couleur du sang-de-dragon et brillaient comme des charbons ardents. A l’âge de neuf mois, il se roulait parmi les cordes des tentes, il saisissait les pieux et les arrachait; il renversait les chiens dans la poussière, se battait avec les petits garçons et les jetait à terre. Il atteignit ainsi le mois du sevrage, et sa réputation se répandit dans la tribu.

 

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Antar ibn Shaddad al-Absi sur son cheval
Antar ibn Shaddad al-Absi sur son cheval

SON AVENTURE AVEC L’ESCLAVE DADJI.

Traduit de l’arabe par L. Marcel Toyrac

 

Chas, le fils aîné du roi Zohaïr et son héritier désigné, avait un esclave nommé Dadji. Celui-ci était fier, violent, orgueilleux. Chas l’aimait pour sa force et le soin qu’il prenait de ses biens. Les autres esclaves le craignaient à cause du maître. Il était insolent envers tous, et tous lui obéissaient, faibles et forts, de près et de loin. Mais Antar (qui atteignait sa quatorzième année) n’en faisait nul cas; pour lui, le terrible Dadji était plus méprisable que les chiens.

Or, un jour d’entre les jours, les pauvres, les veufs et les orphelins étaient groupés debout auprès de l’étang, pour abreuver leurs chameaux et leurs moutons. Et Chas, pour faire boire les troupeaux de ses maîtres, s’était emparé des avenues de l’aiguade et en défendait l’approche à tous les pasteurs. Et voilà qu’une vieille femme des plus âgées, grave et vénérable, jadis riche et portant les signes de la noblesse, s’approcha et dit à Chas :

— Seigneur, accorde-moi une grâce ; permets que j’abreuve ces pauvres brebis qui seules me restent des biens que m’ont légués les seigneurs. Leur lait est ma nourriture. Je suis une pauvre femme : la fortune m’a lancé ses flèches, elle a fait périr mes hommes, elle m’a attristé dans mes enfants et mon mari. Sois compatissant pour mon isolement et ma pauvreté. Exauce ma prière.

Lorsque l’esclave Chas, au milieu de la foule des hommes et des femmes, entendit le discours de la vieille, son sang bouillonna, son palais fut rempli d’amertume, ses yeux devinrent sanglants, et l’écume surgit aux coins de sa bouche. Il se tourna vers la vieille et la poussa dans la poitrine. Elle tomba sur le dos et sa nudité parut au jour. A cette vue, le sentiment de l’honneur arabe bouillonna dans la tête d’Antar. Il ne put maîtriser son courroux; une teinte jaune couvrit son visage noir comme la nuit sombre. Il s’élança vers l’esclave Dadji, et d’une voix élevée : — Malheur à toi, s’écria-t-il, malheur à toi, fils de l’adultère, nourrisson de l’esclave aux aisselles empestées. Quelle est cette infamie? Et pourquoi déshonores-tu les femmes arabes ? Que Dieu coupe tes articulations et les articulations de quiconque t’approuve.

Dadji était large d’épaules, fort et robuste. A l’injure d’Antar, il faillit s’évanouir de colère. Il s’élança vers lui et l’assaillit d’un coup de poing au milieu du visage : peu s’en fallut qu’il ne vidât les orbites de ses yeux. Antar patienta jusqu’à ce qu’il eût repris son souffle et qu’il fût revenu de la violence du coup. Et soudain il saisit l’esclave par un pied et le renversa sur le dos. Il glissa alors une main entre ses jambes et de l’autre le saisit au cou et le souleva par la force de ses deux bras jusqu’à ce qu’on vit la noirceur de ses aisselles. Puis il frappa la terre avec ce corps robuste, broya ses os et fit entrer sa longueur dans sa largeur.

Lorsque les esclaves virent les calamités descendre sur Dadji, ils crièrent de tous côtés contre Antar : — Malheur à toi! disaient-ils. Tu as tué l’esclave du prince Chas. Quel est celui d’entre tes hommes qui te protégera?

Aussitôt ils l’assaillirent avec des bâtons et des pierres, et Antar, trop faible contre la multitude, prit la fuite. Il dépouilla sa djibbè et l’entortilla autour de son bras pour se couvrir des coups, ainsi que font les guerriers dans la bataille. Alors saisissant le bâton d’un des esclaves, il retourna sur eux, comme le lion qui revient sur les chasseurs, et les chargea comme ils le chargeaient.

Or Malik, le plus jeune des fils du roi Zohaïr, était beau, brave, éloquent et bon. Sa figure était semblable à l’aurore, et sa taille droite comme la lance. Ce jour-là il était allé goûter les plaisirs de la chasse, et ses esclaves marchaient devant lui comme des lions. Arrivé prés de l’étang, il entendit les cris qui retentissaient dans la plaine et vit la poussière s’élever et s’accroître. Poussant son coursier, il se dirigea vers cette masse confuse et s’enfonça dans la poussière pour découvrir les causes du tumulte. Et voici qu’il aperçut une foule nombreuse d’esclaves tournant autour d’un nègre seul contre tous. Il fixa attentivement ce nègre et reconnut Antar qui luttait avec avantage. Le sang coulait de tout son corps meurtri par les bâtons et les pierres ; mais son énergie n’était pas ébranlée : il était résolu à la mort et à la catastrophe, et ne pouvait consentir à la fuite.

Malik vit cette bravoure et son cœur fut attendri.

— Que Dieu te combles de faveurs, s’écria-t-il, ô nègre au bras robuste et aux muscles vigoureux ! Malheur à vous, ajouta-t-il s’adressant aux esclaves. Fuyez, ou ce sabre vous exterminera tous, du plus proche au plus éloigné !

Les esclaves disparurent L’émir Malik fit approcher Antar de son étrier et l’interrogea sur les causes du combat. Le nègre lui raconta toute l’histoire, la conduite de Dadji à l’égard de la vieille, comment il l’avait renversée et comment il avait déchiré le voile de son honneur. Ce récit accrut l’attachement de Malik pour Antar; il reconnut que le jeune homme était brave et zélé pour les femmes.

— Marche à côté de mon étrier, lui dit-il, et sache que tu as un protecteur contre quiconque vit sous le ciel, mange du pain et boit de l’eau. Et je ne renoncerai point à te défendre, dut ma tête voler devant moi.

A ces paroles, Antar vint à lui et lui baisa ses deux pieds. Puis il marcha avec le prince vers les tentes, parmi ses esclaves.

 

Extrait du Causeur, 1860, tome III.

Antar et Abla
Antar et Abla

AMOUR D’ANTAR POUR ABLA.

Traduit de l’arabe par L. Marcel Toyrac

A compter de ce jour, Malik, fils du roi Zohaïr, conçut pour Antar une amitié profonde.

Lorsqu’Antar retourna vers les tentes, les filles de la tribu se groupèrent autour de lui, l’interrogeant et écoutant le récit de son aventure. Vinrent aussi les femmes de ses oncles et sa cousine qui s’appelait Abla; car la nouvelle de ses exploits n’était répandue dans le camp. Abla était plus jeune qu’Antar dans la vie; elle était riante des dents, brillante comme la lune, d’une beauté merveilleuse et d’une grâce parfaite. Elle se montrait pour Antar pleine de câlineries et d’agaceries caressantes, parce qu’il était son serviteur et l’esclave de son oncle. Elle se présenta donc à lui, ce jour-là, parmi les jeunes filles.

— Malheureux ! lui dit-elle. Pourquoi as-tu tué l’esclave du prince Chas?

— Par Dieu ! maîtresse, répondit le nègre, il n’a eu que ce qu’il méritait. Il a maltraité une étrangère, il l’a frappée dans la poitrine, il a déchiré son voile et en a fait un objet de risée pour les esclaves.

Abla le regarda en souriant.

— Cela est fort bien, dit-elle, et nous nous réjouissons de te voir hors de danger. Tu as mérité aujourd’hui le titre de fils de nos mères, et nous sommes tes sœurs.

Puis les femmes et les filles s’éloignèrent de lui. Et il n’était point de femme parmi les Bènou-Qarad qu’Antar ne senti avec empressement, dès qu’il avait rempli ses devoirs auprès de Samiya, l’épouse de son père dont il était l’esclave. Or les femmes arabes avaient coutume de boire du lait, le matin el le soir; les esclaves, après l’avoir trait, le faisaient refroidir au souffle du vent et l’apportaient à leurs maîtresses. Ainsi faisait Antar pour Samiya, la femme de son père, pour les épouses de ses oncles Zakhmet le Libéral et Malik-ben-Qarad, et pour Abla, la fille de celui-ci. Et le lait qui restait, il le donnait à boire aux femmes du camp.

Un jour Antar entra dans la tente de son oncle Malik, et il trouva la mère d’Abla qui peignait les cheveux de sa fille; ils retombaient sur son dos, noirs comme la nuit ténébreuse. A cette vue Antar fut plein de trouble; Abla s’enfuit, et sa chevelure traînait derrière elle. Le nègre perdit la raison, il cessa de voir et d’entendre, et, par l’effet de la violence de ses émotions, son cœur tressaillit, sa langue parla en vers et il s’écria :

« J’ai vu une Blanche dont les longs cheveux traînent jusqu’à terre, noirs comme la nuit sombre; ils la cachent : on dirait les rayons de l’aurore luttant avec les ténèbres de la nuit. Ses attraits ravissent ceux qui l’entourent ; chacun s’empresse à la servir, enivré du plaisir d’admirer sa beauté et sa grâce. Et moi, je cacherai mon amour au fond du cœur, jusqu’à ce que la fortune me soit favorable. »

Tels furent les vers d’Antar. Les jours et les nuits passèrent ; le trouble et la passion s’accrurent en lui, jusqu’au jour où commencèrent les Mois Sacrés. C’était le temps de fête des Arabes païens; le premier jour du mois de Redjeb, ils faisaient le pèlerinage et visitaient le temple saint de la Mekke, agenouillés et prosternés devant les idoles qu’il renfermait. Ceux qui demeuraient au camp, femmes, filles, guerriers et seigneurs, se prosternaient aussi, ce jour-là, pour s’unir d’intention aux visiteurs de la demeure Sainte. En ce jour donc, les Bènou-Abs, tirèrent leurs idoles ; les hommes et les femmes revêtirent leurs vêtements de fête; les seigneurs firent des exercices, et les jeunes filles se livrèrent à la danse. Abla était parmi elles, parée de colliers de pierres précieuses. Son visage était en fleur, elle brillait comme le soleil et la lune. Antar vit sa beauté, et dans le ravissement il baissa les yeux, médita et récita ces vers :

« Une belle vierge a atteint mon cœur avec les flèches de son regard dont les blessures n’ont point de remède. Elle a passé, elle allait à la fête parmi nos jeunes filles à la gorge arrondie, semblables à des gazelles dont les regards sont des javelots. Elle a marché, et j’ai dit : c’est la branche du saule agitée au souffle du vent. Elle a regardé, et j’ai dit : c’est une gazelle effarouchée, surprise par les dangers au milieu du désert. Elle a souri, et les perles ont brillé entre ses lèvres qui cachent le remède des amoureux malades. Elle s’est prosternée devant la grandeur de son Dieu, et les dieux puissants se sont penchés vers sa beauté. »

Lorsqu’Abla entendit Antar faire l’éloge de sa beauté, tandis qu’elle marchait au milieu de ses compagnes, elle fut remplie de joie, et elle ne cessa de l’occuper par ses regards et ses discours. Antar était éperdu et sans voix ; et avant la fin de la fête, son amour était venu à l’extrême, et dans le feu de la passion, son âme l’entretenait de mille pensées.

Le lendemain, il vint, portant le lait, suivant la coutume ; mais son cœur était préoccupé, ses pieds marchèrent vers l’objet de son amour, et il fit boire Abla avant Samiya, l’épouse de son père Cheddâd. Abla prit l’écuelle de sa main, elle leva les yeux vers lui et avec sa beauté le tua. Samiya fut irritée de l’action d’Antar. Dans son dépit, elle eut préféré n’être pas née, et elle prit la résolution de se plaindre à Cheddâd.

Quelques jours se passèrent; l’amour d’Antar et le trouble de son cœur s’accroissaient, un esclave nommé Dadjir, qui appartenait à Rabi, fils de Zyâd, vint trouver Cheddâd et lui dit : — Seigneur, sache que ton esclave Antar s’expose chaque jour avec tes troupeaux qu’il pousse au large dans les déserts. Armé d’un roseau en guise de lance, il s’exerce à pointer contre les troncs d’arbres; il saute du dos d’une jument au dos d’un cheval ; il les empêche de paître, et les fait tant courir que leur chair s’envole. Je lui ai reproché sa conduite : il m’a frappé, il m’a battu ; si j’eusse insisté, il m’eût tué.

A ce récit, Cheddâd fut rempli de courroux.

— Tu dis vrai, mon fils, répondit-il. Oui, ton discours est sincère; car, depuis que je lui ai confié le soin de faire paître les chevaux, ils n’ont pas gagné d’embonpoint, il ne les a pas dessellés ; il les monte, il les pousse dans le désert et les fait maigrir par la fatigue.

Samiya entendit cet entretien et vit là une voie pour sa vengeance. Elle découvrit donc à son mari la blessure de son cœur et lui apprit qu’Antar servait le lait à Abla avant de la faire boire elle-même. Ce rapport accrut l’irritation de Cheddâd; et lorsque son fils revint du pâturage, il le saisit par le bras, le lia d’un lien solide et le frappa avec le fouet jusqu’à ce qu’il vit son corps déchiré. Antar ne dit mot et ne demanda pas la cause de ce traitement. Sa mère Zébiba, debout près de lui, voyait tout et se taisait. Elle ignorait les motifs du châtiment de son fils et n’osait interroger son maître. Mais ensuite elle questionna une des négresses qui l’instruisit de la dénonciation de l’esclave Dadjir et de la plainte de Samiya sur ce qu’Antar lui avait fait boire le lait après Abla. Zébiba garda le secret et prit patience jusqu’au matin. Lorsque parut la lumière de l’aurore, elle vint trouver Antar et lui raconta toute l’affaire.

— Sache, mon fils, lui dit-elle, que c’est Dadjir, l’esclave de Rabi, qui t’a trahi auprès de ton maître et t’a valu cette laide affaire. Et Samiya, elle aussi, s’est fâchée de ce que tu ne la faisais boire qu’après Abla. Ne recommence plus, mon fils; ne contrarie plus son désir. N’oublie pas que tues un esclave, et ne tourne pas tes regards vers ta maîtresse Abla. Ce serait la cause de ta perte.

Antar écouta les paroles de sa mère; puis il se raidit dans ses liens, les rompit et prit sa course à travers la plaine, cherchant Dadjir parmi les bergers. Et dès qu’il l’aperçut :

— Malheur à toi, fils de l’adultère, lui cria-t-il. Tu as fait un rapport a mon maître, il m’a châtié, il m’a battu, il m’a rendu vil.

Disant ces mots, il s’élança sur l’esclave, le saisit par les parties molles du ventre, le souleva par la force de ses deux bras, et de son corps frappant la terre il lui broya le crâne et dispersa sa cervelle en long et en large. Mais lorsqu’il le vit sans mouvement, il craignit pour lui-même, et prenant la fuite il gagna les tentes du prince Malik, celui qui déjà l’avait pris sous sa protection. Arrivé auprès de lui, il lui conta son aventure. L’émir Malik fut surpris, il sourit, le tranquillisa et promit de dissiper son souci. Puis il le laissa rassuré, assis sous la tente, et se dirigea vers le campement des Bènou-Zyâd, où il ne trouva que les femmes. Rabi, lui dit-on, est à un festin où l’a invité ton père, le roi Zohaïr. L’émir vint donc aux tentes de son père, et tout fut au gré de son désir.

A son arrivée, les seigneurs des Bènou-Abs étaient assis, et les coupes circulaient parmi eux. Les Bènou-Zyâd et les Bènou-Rabi étaient les plus proches du roi, et tous les esclaves, debout, s’empressaient à les servir. Malik entra et salua l’assemblée. Tous se levèrent et Rabi lui dit :

— O Malik, prends place et assieds-toi, parce que tous les convives resteront debout tant que tu ne seras point assis.

— Oncle, dit Malik, veux-tu que je m’asseye et que mon cœur soit joyeux?

— Oui certes, dit Rabi, par la vie de tous ceux qui sont en ce lieu.

— Eh bien ! reprit l’émir, je ne m’assiérai point que tu m’aies fait cadeau de ton esclave Dadjir.

— Et qu’est-ce donc qui a fait naître ce désir en ton esprit.

— Sa bonne mine, son adresse et son empressement à accomplir ce qu’on lui ordonne.

— Assieds-toi donc, dit Rabi, je te le donne, et avec lui deux autres esclaves, si tu le désires.

— Prends à témoin les convives que Dadjir m’appartient entièrement.

— Oui, dit le fils de Zyâd, et j’en atteste aussi la venté de celui qui a élevé le haut firmament et étendu la vaste terre. Dadjir est à toi, et jamais je ne te réclamerai rien à son sujet.

— Soyez donc témoins contre lui, s’écria le prince, ô vous tous ici présents. Et sache, ô Rabi, que ton esclave est mort, Antar l’a tué et s’est mis sous ma protection. Or, par la vie de mon père que voici, ne l’inquiète point pour ce meurtre.

A ces paroles, Rabi fut saisi de rage ; plein de dépit, il laissa la tête devant ses compagnons, et sa douleur fut excessive. De ce jour, la haine d’Antar tomba dans son cœur. Dans son chagrin il souhaitait d’être mort.

Cependant le roi Zohaïr dit à son fils : Qu’est-ce donc qui a inspiré à Antar la manie de tuer les esclaves, et que prétend-il ?

Sur quoi Malik lui fit un entier récit de toutes les aventures du fils de Zébiba. Et le roi sourit, plein d’admiration pour les hauts faits du nègre. Pourtant il voulut adoucir la peine de Rabi, fils de Zyâd, et lui donna, pour remplacer Dadjir, un esclave d’entre ses meilleurs. Puis chacun se remit à manger et à boire comme auparavant. Et quand vint le soir, l’émir Malik retourna vers ses tentes et instruisit Antar de ce qui lui était arrivé avec Rabi. Antar baisa les mains du prince, fit des vœux pour son bonheur, célébra sa générosité et récita ces vers à sa louange :

« O toi, en qui seul reposent mes espérances, voilà longtemps que pèse sur toi le poids de mes affaires : les hommes généreux ont à porter de lourdes charges. Tu t’es fait mon patron pur tes bienfaits. O mon unique ressource, tu m’as sauvé de la mort et de la catastrophe. »

Les paroles et les vers d’Antar touchèrent Malik, son affection en fut accrue, et le nègre fut entièrement maître de son cœur et de son âme.


Situé à 94 km au nord de Buraidah en Arabie saoudite , ce bâtiment est connu comme le château du célèbre chevalier arabe pré-islamique Antar ibn Shaddad Al-Absi
Situé à 94 km au nord de Buraidah en Arabie saoudite , ce bâtiment est connu comme le château du célèbre chevalier arabe pré-islamique Antar ibn Shaddad Al-Absi

LA VALLEE DES LIONS. – SAMIYA.

Traduit par Marcel Devic, Revue Germanique, tome 19e.

 

I

Depuis qu’Antar avait tué Dadjir, la colère était extrême dans le cœur de Cheddâd. Il confia son chagrin à ses frères Malik et Zakhmet.

— Fils de ma mère et de mon père, leur dit-il, mon cœur est plein d’angoisse et je ne sais à quoi me résoudre. Les actions de cet esclave noir m’inquiètent. Je crains qu’il ne finisse par tuer quelque seigneur noble et puissant, qu’il répande ainsi le trouble dans la tribu et nous plonge dans une mer de sang et de vengeances.

— C’est vrai, répondit Zakhmet, et si nous n’y prenons garde, il nous jettera dans un extrême danger. Il faut avouer, s’il était sage, qu’il n’a point son pareil. Mais après une telle action, nous ne pouvons plus lui confier la conduite du bétail, et nous n’avons d’autre ressource que de le faire périr pour être en paix à son sujet. Laissons-le retourner aux pâturages ; nous lui ôterons la vie dans quelque endroit écarté, et nous tiendrons l’affaire secrète, de façon que ni homme ni femme n’en ait connaissance.

Cheddâd approuva l’avis de son frère, et, le matin, quand le prince Malik lui vint demander la grâce d’Antar, il l’accorda aussitôt et permit que son esclave menât encore paître ses troupeaux.

Durant quelques jours il oublia le jeune nègre ; mais un matin il appela ses frères pour leur demander l’accomplissement de leur parole.

II

Lorsqu’Antar partit, ils le suivirent de loin dans l’intention de le tuer. Antar poussa le troupeau devant lui, au large dans le désert, et quand il se vit seul, il se mit à dire des vers, se complaisant dans le souvenir de sa cousine Abla. Ce jour-là, il s’écarta fort loin des tentes. Il songeait à ce qui lui était advenu d’heureux et de malheureux ; les larmes inondaient ses joues ; car cette nuit même il avait vu l’image d’Abla dans un songe, il avait baisé son visage par-dessus le voile et lui avait parlé.

En rêvant ainsi, Antar parvint à une vallée nommée la Vallée des Lions, car ces animaux y abondaient ainsi que les panthères. Là, les chevaux se dispersèrent de tous côtés et se mirent à paître. Antar était venu en ce lieu, parce qu’il savait que l’herbe y atteignait la taille d’un homme, et que pas un esclave de la tribu d’Abs n’eût osé y conduire ses troupeaux ni en approcher à cause des terribles hôtes qui l’habitaient.

— Peut-être, pensait-il, que je rencontrerai un lion et le tuerai.

Il monta sur une colline, tandis que ses bêtes paissaient, et promena ses regards dans toutes les directions.

Et voici que du fond de la gorge sort un lion au large mufle, aux yeux étincelants, dont les rugissements ébranlent la vallée. Il a de larges babines et gronde comme le tonnerre. Sur sa face sombre brillent, ses yeux, comme l’éclair dans les ténèbres de la nuit. Il s’avance, il s’arrête, robuste, large d’épaules, levant sa tête énorme.

Lorsqu’il sortit du ravin, et que les chevaux eurent flairé son approche, ils prirent la fuite avec terreur, et les chameaux effarés se dispersèrent de toutes parts.

A cette vue, Antar descendit dans la vallée, le sabre nu à la main. Il aperçut ce lion aux griffes puissantes, qui se battait les flancs de sa queue. Poussant un hurlement qui fit retentir les montagnes :

— Sois le bienvenu, s’écria-t-il, ô père des lionceaux, ô chien du désert, dominateur des bêtes sauvages ! Tu es fort, tu es puissant, tu es fier d’exciter l’effroi. Je ne doute pas que tu ne sois le prince des lions, le sultan des bêtes fauves ; mais tu ne tarderas point à perdre tes titres et tu seras avili. Je ne suis point semblable aux hommes que tu as rencontrés. C’est moi ‘qui tue les braves et rends les enfants orphelins. Tu as voulu m’effrayer par tes rugissements ; et moi, je ne te tuerai point avec le sabre et la lance, c’est de ma main nue que je te ferai boire la coupe du trépas.

»[11] C’est moi qui suis le vrai lion, le héros que redoutent les guerriers au jour de la bataille.

» Lorsque ma main brandit le sabre au fort de la mêlée, les esprits des cavaliers tombent dans le délire.

» Je ne songe point à la mort, alors même qu’elle est en face de moi, et je m’explique en toute langue avec quiconque m’interpelle.

» Vois-tu? je jette le sabre, mais prends garde à ces mains ! c’est avec elles que je viens à toi, ô chien du désert. »

III

C’est en ce moment que Cheddâd arriva avec ses frères pour tuer Antar. Ils le virent attaquer le lion et entendirent ses paroles. Antar était tombé sur la bête fauve avec la rapidité de la grêle ; il la saisit aux mâchoires et lui fendit la gueule jusqu’aux épaules, en poussant un cri dont retentirent les flancs du ravin.

Le lion expire. Antar le traîne par les pattes sur la pente de la colline, fait un monceau de broussailles et se procure du feu avec deux morceaux de bois sec qu’il frotte l’un contre l’autre. Il fend le ventre du lion, rejette les entrailles, sépare les pattes antérieures et la tête, et met le reste sur le brasier. Quand le fumet de la viande témoigne qu’elle est cuite, il la retire et la mange. Son repas achevé, il va à la source, s’y lave ; puis venant au pied d’un arbre touffu, il place sous sa tête la tête du lion, ramène sur son visage le pan de sa tunique et s’endort d’un profond sommeil.

Pendant ce temps, son père et ses oncles observaient toutes se» actions et se sentaient pénétrés de crainte.

— Voilà un prodigieux esclave, dit Zakhmet bouleversé par ce qu’il avait vu. C’est un garçon avec qui un homme sage n’agira point à la légère.

— Eh bien! mon frère, dit Malik non moins effrayé, comment arranges-tu cette affaire? La chose me paraît sérieuse, et nous aurons quelque peine à nous en tirer. Qui de nous osera l’approcher, sans crainte qu’il le tue, lui fende le ventre et le traite comme il a traité ce lion?

Cheddâd prit la parole.

— Mon avis, dit-il, est que nous revenions sur nos pas, l’honneur sauf. Nous étions venus pour veiller à la défense du troupeau, n’est-ce pas? Or celui qui nous inspirait des craintes, Antar l’a tué. Nos vœux sont remplis. Partons.

Là-dessus ils s’en retournèrent, et tous trois à l’envi vantaient la bravoure et la force du jeune nègre.

IV

Le soir, lorsque Antar ramena le bétail des pâturages, son père l’accueillit en souriant, l’embrassa avec tendresse et le fit asseoir pour manger avec lui, tandis que tous les autres esclaves étaient debout.

Pendant qu’ils s’entretenaient, arrive un messager du roi Zohaïr qui se présente à Cheddâd, le salue et dit :

— Le roi Zohaïr m’envoie vers toi pour te dire : « Prenez votre équipement de guerre, toi et tes frères. » Car il médite une importante expédition et veut faire une razzia chez les Bènou-Témim. Demain, à la pointe du jour,-vil veut marcher vers leurs collines et détruire leurs habitations de fond en comble.

— J’ai entendu, j’obéirai, répondit Cheddâd. Et sur l’heure il alla prévenir ses frères et tous les cavaliers qui l’avaient pris pour chef.

— Demain, dit-il à Antar, tous les guerriers de la tribu vont partir, et les tentes resteront vides de leurs défenseurs. Je te confie donc, à toi, nos demeures et les femmes. Quand les bergers iront aux pâturages, ne t’écarte pas avec eux.

— Mon maître, répondit le jeune homme, si je ne m’acquitte dignement de la charge que tu me confies, fais-moi passer le reste de ma vie dans les liens.

Cheddâd le remercia et lui promit qu’à son retour il lui donnerait un noble coursier pour son usage.

V

A l’aurore, les guerriers montèrent à cheval, armés de sabres et de lances, et partirent avec le brave roi Zohaïr qui marchait à leur tête.

Lorsqu’il ne resta plus un seul cavalier dans le campement, les femmes, les filles, les esclaves, noirs et blancs, se mirent à discuter ensemble sur ce qu’on devait faire. Samiya, l’épouse de Cheddâd, ordonna de préparer un grand festin au bord de l’étang Zat-el-Arsat, d’égorger des brebis et de tirer le vin dans les jarres.

Antar voyait avec joie ces préparatifs de fête, parce que avec les femmes se trouvait Abla, semblable à la gazelle altérée, parée de colliers et de vêtements aux brillantes couleurs. Empressé à la servir, il demeurait enchaîné à sa noire chevelure, noyé dans les mers de l’amour.

Les femmes savourèrent les mets et firent circuler les coupes pleines de vin. On était au printemps, la terre souriait de sa beauté nouvelle, les étangs regorgeaient d’eau, les fleurs paraient les hautes collines de leurs milles couleurs. Sur le haut des arbres, les oiseaux s’entretenaient et modulaient leurs chants les plus doux. C’était une journée semblable à celle dont le poète a dit :

« La prairie brille de blanches femmes, aux riches poitrines, pleines de grâce et de coquetterie, d’une beauté parfaite, à la taille élancée, aux belles grappes de cheveux, aux yeux assassins. »

Les convives s’abandonnèrent entièrement à la joie, les jeunes filles se mirent à chanter en dansant. Le vin avait répandu des roses sur leurs joues, et les seins se montraient sans voiles. Abla dansa avec ses compagnes et partagea leurs folies. Elle rit et un éclair partit de ses dents. Elle jouait avec les pans de son voile et le miel de sa salive. Antar la regardait, éperdu d’amour.

VI

Tout à coup le cri de guerre des Bènou-Qahtan retentit dans la plaine :

— Ia lé-Qahtan ! Ia lé-Qahtan !

Et soixante-dix cavaliers couverts de cuirasses et de cottes de mailles envahissent le champ de la fête. Aux cris joyeux succèdent les pleurs et les lamentations. Les guerriers enlèvent les femmes et les filles, les chargent sur leurs chevaux, et se hâtent de regagner les déserts. Un fier cavalier s’est rendu maître d’Abla dont les larmes coulent comme la pluie et dont les joues sont couvertes de pâleur.

Antar, à ce terrible spectacle, croit voir le soleil s’obscurcir et la lumière du jour se voiler de ténèbres. Il cherche une arme autour de lui et ne découvre rien. Cependant il s’élance sur les pas des ennemis en criant :

— Infâmes ! vous avez fait captives les nobles femmes d’Abs, les épouses des rois de l’époque. Malheur à vous ! soyez avilis !

Il atteint le dernier cavalier, celui-là même qui emportait Abla. Antar se précipite sur lui comme une panthère, l’arrache de la selle et le jette à terre avec toute la fureur dont il est animé. Le guerrier, le cou rompu, rend le dernier soupir; Antar s’empare de son cheval et de ses armes, et court comme un torrent sur les autres cavaliers.

— Malheur à vous, méprisable cohue! disait-il. Je suis l’émir Antar, fils de Cheddâd. Par le Créateur des hommes, si vous ne relâchez les captives, je séparerai vos têtes de vos épaules !

Il attaque l’arrière-garde, et sa lance termine la vie des retardataires. Déjà vingt braves gisent sur le sol, quand le reste de la troupe se retourne d’une seule bride et revient sur Antar qui l’accueille avec l’audace du lion en fureur.

Le cœur du héros est plus ferme que le roc; sa lance accomplit les arrêts du destin. Il reconnaît le chef de la troupe, arrive à lui, et d’un coup de lance lui traverse la poitrine de part en part.

— Si c’est là ce que nous éprouvons de la main d’un esclave noir, se disent les guerriers saisis de terreur, que sera-t-il de nous avec les nobles cavaliers ? Fuyons ! sauvons-nous !

Ils abandonnent leurs captives, tournent bride et s’enfuient sur leurs rapides coursiers. Et Antar triomphant s’écrie :

« Voilà comment je traite l’ennemi qui me méconnaît. On me reproche ma noirceur ; moi, je m’en glorifie. »

« Si j’ai de sots détracteurs, eh ! ne sait-on pas que le bien excite toujours l’envie ? »

« Je suis le fils de mes œuvres et de mon sabre ; c’est en lui que gisent ma gloire et ma noblesse. »

Vingt-cinq chevaux, les dépouilles des morts et la délivrance de toutes les femmes, tels sont les fruits de sa bravoure. Samiya, qui auparavant était irritée contre lui, change sa haine en affection, et Antar devient plus doux à son cœur que le sommeil aux yeux lassés d’une longue veille.

Lorsqu’on fut de retour au camp, Samiya, craignant les reproches de son époux, fit jurer à tous, femmes et esclaves, de cacher avec soin les événements de la journée. Antar prit le même engagement.

VII

Peu de jours après, le roi Zohaïr revint de son expédition contre les Bènou-Témim ; il ramenait un riche hutin, et les Bènou-Abs étaient pleins de joie.

Le lendemain, Cheddâd monta à cheval et s’en alla aux pâturages, pour visiter ses troupeaux. En examinant les chevaux, il en vit plusieurs qu’il ne reconnut pas pour siens, et avec eux était Antar monté sur une jument noire qu’il poussait à droite et à gauche, comme un cavalier fier de sa monture.

— Malheureux ! dit Cheddâd, à qui appartient cette cavale, et à qui sont ces magnifiques chevaux que je ne connais pas?

C’étaient les chevaux des Bènou-Cahtan qu’Antar avait tués, et la jument était celle de leur chef. Quant aux armes et aux harnachements, Antar les avait cachés dans la demeure de son oncle.

Mais le nègre, fidèle au serment qu’il avait fait à Samiya :

— Mon maître, dit-il, j’étais sur les pâturages de Cahtan, lorsque j’ai vu passer des marchands qui conduisaient d’innombrables troupeaux; ils étaient pleins d’inquiétude et craignaient l’attaque des cavaliers arabes. Je les suivais et j’ai trouvé ces chevaux séparés d’eux; je les ai pris et je suis revenu.

— Esclave maudit ! s’écria Cheddâd. Ce ne sont point là des chevaux qu’on ait abandonnés, et tu n’as pu les prendre que de dessous leurs maîtres. Sans doute, misérable, tu t’es tenu caché dans ces déserts, et quand passait un voyageur, tu le massacrais pour t’emparer de ses dépouilles, sans t’inquiéter de sa qualité ni de sa tribu. Et sans doute tu te proposes de continuer ainsi, jusqu’à ce que tu aies jeté le trouble parmi les Arabes et soulevé contre nous la réprobation et la guerre.

En achevant ces mots, Cheddâd saisit Antar par le bras, le ramène aux tentes, le lie de cordes serrées et le frappe avec fureur.

— Désormais, dit-il, tu demeureras enchaîné et tu n’iras plus aux pâturages.

Il frappe à perdre haleine et Antar reste impassible sous les coups.

Mais Samiya a entendu la voix irritée de son mari ; elle sort de la tente, vient à lui, et, les larmes aux yeux :

— Émir Cheddâd, dit-elle, avant de frapper ce jeune homme, c’est moi la première que tes coups doivent atteindre ; car, j’en jure par Dieu, il n’a pas mérité ce traitement.

Cheddâd, dont ces paroles accroissent la colère, repousse Samiya avec violence et la renverse. Elle se relève, découvre sa tête, dénoue ses cheveux et entoure Antar de ses deux bras. Cheddâd est fort surpris.

— Eh quoi ! dit-il. Comment ton cœur a-t-il conçu de l’amour pour cet esclave, après la haine que tu lui avais vouée?

— Rends-lui la liberté, dit-elle, et je t’apprendrai ce qu’il a fait.

— Parle, réplique Cheddâd.

Samiya conte aussitôt tout ce qui s’est passé auprès de l’étang Zat-el-Arsat ; elle dit comment Antar à lui seul a affronté soixante-dix Cahtanides, les a couverts de confusion, massacrés en grand nombre et forcés à relâcher leurs captives.

A ce récit, grandes furent l’admiration et la joie de Cheddâd.

— Prodigieuse aventure, s’écrie-t-il. Et plus admirable encore est sa constance à se laisser battre.

A ces mots, il coupe les cordes qui lient Antar et lui demande pardon de l’avoir injustement maltraité. Le jeune homme, que la conduite de Samiya a profondément ému, improvise ces vers :

» Elle est venue pour m’abriter, quand les coups pleuvaient sur moi; les pleurs inondaient ses paupières, ses cheveux étaient en désordre.

» C’était la lune qui illumine les ténèbres de la nuit.

» Je suis à vous, à vous entièrement. Puissent mon souffle, ma vue et mon ouïe être votre rançon !

» Employez-moi, lorsque arrivent les cavaliers ennemis au visage terrible, couverts de poussière.

» Et si je ne les mets en pièces, au milieu des coups de lance, que je ne me désaltère plus, que pour moi la pluie ne tombe plus du ciel !

» Le sabre dans ma main se teindra du sang des guerriers ; les sabres ennemis resteront vierges de sang.

» Car il y a deux sortes d’hommes. Les uns, dans le choc, ont des cœurs semblables aux pots de terre, les autres aux rochers. »

— Voilà, pensa Cheddâd, des vers qui ne peuvent sortir que de la poitrine d’un brave.

 

Extrait du Causeur, 1860, tome III.

Antarah en duel chevaleresque
Antarah à droite en duel chevaleresque

QUERELLE AVEC AMARA

Traduit de l’arabe par L. Marcel Toyrac

 

Cependant Antar suivait sa tribu dans les razzias. Lorsqu’il se fut illustré par sa bravoure et ses exploits, il pria son père Cheddâd d’alléger sa tête du joug de l’esclavage, de l’adjoindre à sa noblesse, et de le reconnaître pour son fils. Mais Cheddâd s’irrita de sa demande et lui fit de dures menaces.

Or Rabi, fils de Zyâd, avait un frère nommé Amara, qu’on surnommait le Magnifique : c’était un beau jeune homme, plein d’admiration pour lui-même. Il devint amoureux d’Abla, fille de Malik-ben-Qarad et la demanda en mariage. Malik consentit et lui donna la poignée de main. Le bruit de cet accord vint aux oreilles d’Antar. Le fou s’alluma dans son cœur. Il alla trouver l’émir Malik, fils de Zohaïr, lui exposa sa triste situation et demanda ses conseils.

Cette nuit même, Amara était à un festin chez le père d’Abla. Celui-ci avait égorgé les moutons, coupé les jarrets des chameaux pour accueillir son hôte : il se réjouissait de sa demande, car Amara était un des seigneurs des Bènou-Abs, et nul, hormis le roi Zohaïr, n’était supérieur aux fils de Zyâd. Les coupes circulèrent, les heures s’écoulèrent dans la joie; les esclaves s’empressaient à les servir, tandis qu’ils s’occupaient d’Abla et discutaient le jour de la noce. Lorsqu’Amara quitta les tentes des Bènou-Qarad, l’aurore brillait et le jour avait paru. Il chemina, regagnant sa demeure et chancelant sous l’influence du vin qu’il avait bu. Antar le rencontra sur le chemin ; il venait de quitter le prince Malik et se hâtait avec son frère Chéiboub vers la tente de sa mère Zébiba. Amara était entouré de ses esclaves. Lorsqu’il aperçut Antar :

— Hé ! fils de Zébiba, lui cria-t-il. Ou étais-tu cette nuit, tandis que tes maîtres réclamaient tes services? Je t’ai cherché du regard parmi les esclaves et je ne t’ai point aperçu. Au reste, je n’ai qu’à me louer de leur empressement, et je ne suis point sorti des tentes sans vanter leurs services et témoigner ma reconnaissance. Et toi aussi, si tu avais été présent, j’avais songé à te donner un vêtement d’honneur et à te faire asseoir et boire à mes côtés, car j’ai entendu faire l’éloge de ton éloquence.

— Seigneur, répondit Antar, qui s’efforçait de maîtriser son dépit, je ne mérite pas que tu me donnes un vêtement d’honneur, jusqu’au jour où tu épouseras ma maîtresse Abla. Je te servirai dans la nuit des noces. Et par Dieu ! il faudra absolument que je t’arrache le cou d’entre les deux épaules, et je veux que ce soit pour toi le plus funeste des mariages. Est-ce donc, ô Amara, que la terre si vaste est trop étroite pour toi ? Une épidémie est-elle tombée sur les filles arabes, pour que tu viennes épouser Abla et m’opposer ta puissance, toi qui sais mon ardent amour, toi qui as entendu réciter les vers que j’ai faits pour elle, ces vers qui, avec les voyageurs, ont parcouru le monde.

— Par le maître du ciel, je te priverai du souffle et je t’arracherai la vie.

— Malheur à toi, vil esclave ! s’écria Amara. Quel sot discours nous viens-tu débiter? Es-tu ivre ou fou? Tantôt tu demandes la noblesse, tantôt tu veux épouser les filles des Arabes ! Par Dieu ! ô fils de la maudite, aux puantes aisselles, aux larges narines, si je t’entends encore parler d’Abla parmi les Arabes, je te fendrai la tête avec ce sabre.

— Misérable ! reprit Antar, chien des hommes, bouc des lâches ! Ton audace est-elle arrivée au point de te suggérer de tels discours ! Allons ! il faut que je te montre ce que tu vaux. Voyons qui de nous deux en cette affaire restera moindre qu’un crottin d’ânesse? Ton bras est trop court pour battre un de mes chiens. Et si je tirais mon sabre devant toi, tu n’aurais point la force d’avaler ta salive. Si je n’avais égard à ta noblesse et à la parenté qui est entre nous, j’aurais déjà fait voler ta tête et étouffé ta respiration.

Lorsqu’Amara entendit ces paroles, il mit le sabre à la main et marcha vers Antar pour le tuer. Le nègre tira aussi le sabre et leva le bras pour frapper Amara. Aussitôt les esclaves poussèrent de grands cris et se précipitèrent entre les deux rivaux. La clameur arriva jusqu’au camp des Bènou-Zyâd ; ils s’élancèrent hors des tentes, et parmi eux étaient Cheddâd et Malik, père d’Abla. Ils se hâtent du côté des cris, ils arrivent et séparent les champions. Ils comblent Amara d’honneurs et de prévenances; mais Antar est par eux honni, injurié, maudit. L’émir Cheddâd voulut mettre un baume sur le cœur blessé d’Amara, il frappa Antar au visage et lui dit :

— Va ! misérable, fils de la maudite, retourne à les chameaux ; va les conduire au pâturage, traire le lait, recueillir le crottin et le bois sec parmi les collines. Ne songe plus à te servir du sabre et à monter les chevaux. Ne te compte plus au nombre des guerriers ; ou sinon, un beau jour, on te verra sans vie et roulé dans la poussière.


Journal Asiatique, janvier-juin 1834.

Épées du prophète Dawud aleyhi Salam
Épées du prophète Dawud aleyhi Salam

LE SABRE D’ANTAR

Après de nombreuses et brillantes expéditions, qui avaient ramené parmi eux l’abondance et la paix, les guerriers de la tribu d’Abs s’étaient réunis, à l’invitation de leur roi Zohaïr, près de la sourceZat el Arsad, dans un riant vallon. Après un repas splendide, des esclaves firent circuler des coupes remplies de vin, tandis que de jeunes filles dansaient sur la verdure au son du tambour de basque et des chants de leurs mères.

Entouré des princes ses fils et des premiers seigneurs de la tribu, le roi Zohaïr, qui préside avec une bonté patriarcale aux plaisirs de la journée, invite Antar à faire entendre quelques chants de sa composition. Un profond silence règne dans rassemblée : Antar reste un instant pensif, les yeux fixés vers la terre, relève la tête et chante ces vers d’un ton grave et majestueux :

« Grand roi, vivez heureux, vivez exempt d’inquiétude : tout prospère au gré de vos désirs. Votre présence répand l’allégresse de l’orient à l’occident ; elle rend plus douce l’eau de cette source ; elle anime la verdure de cette plaine, et fait mieux apprécier le parfum qu’exhalent ces fleurs.

« Nous nous glorifions de vider nos coupes avec vous, vous le dispensateur de la gloire. Que le sourire soit à jamais sur vos lèvres, et que les coups de votre lance soient toujours inévitables !

« Hélas (excusez un soupir arraché par l’image d’une jeune vierge qui habite nos tentes) ! mon cœur consumé d’amour n’a encore ressenti que des chagrins. J’ai vu cette beauté, et j’ai perdu le repos. Mon seul espoir est dans la bienveillance et la protection du puissant Zohaïr.

« Les faits de ce grand roi sont aussi éclatants qu’une lumière dans les ténèbres. Il paraît, et tout rentre dans l’ordre. Qu’il ne cesse d’être glorieux dans ses entreprises ! Que la mort précède toujours les pas de ses invincibles guerriers ! »

A peine Antar avait fini ces vers qu’un nuage de poussière obscurcit l’horizon ; il s’élève jusqu’au ciel, semblable à un voile, on aperçoit au bas une frange noire de cavaliers, on entend les hennissements des chevaux, et bientôt on distingue cent guerriers dont les armures renvoient les rayons du soleil. A leur tête est un jeune homme, vêtu de riches étoffes d’Ionie et monté sur une superbe jument arabe.

Ces guerriers s’arrêtent en ordre à quelque distance de la source : leur chef, l’air triste et abattu, s’avance vers le roi Zohaïr: « Appui des malheureux, lui dit-il, toi qui m’accueillis généreusement lorsque j’étais orphelin, qui daignas inspirer à mon jeune cœur l’amour de la gloire et de la vertu; mets le comble à tes bienfaits en m’accordant ta puissante protection contre un méchant qui voudrait anéantir ma tribu. »

A la voix de ce jeune homme, le prince Malik, fils de Zohaïr, a reconnu son frère Hassan, le fils de celle qui l’a nourri. Il s’élance vers lui, le presse sur son cœur, lui demande la cause d’un chagrin qu’il voudrait déjà soulager. Antar, spectateur immobile de cette scène, était impatient d’en connaître fa cause ; peut-être, ô lecteur! partagez-vous son impatience : nous allons, pour la satisfaire, reprendre le récit de plus haut.

Dans une de ses expéditions, le roi Zohaïr avait autrefois enlevé sept femmes de la tribu de Mazen et les avait conduites chez lui avec le petit Hassan dont le père avait été tué dans le combat. Hassan était encore à la mamelle quand il arriva à la tribu d’Abs avec Sébié sa mère. Tématour, épouse du roi Zohaïr, venait de donner le jour au prince Malik. Sébié fut chargée d’allaiter ce jeune prince : Malik et Hassan grandirent ensemble, et leurs âmes, assorties par un doux rapport de caractère, s’attachèrent fortement l’une à l’autre. Le prince Malik, doué d’une rare beauté, se faisait remarquer par les égards et le respect qu’il témoignait aux femmes. Il était chéri dans sa tribu à cause de sa bonté naturelle et de son éloquence prodigieuse.

Cependant la mère d’Hassan conservait dans son cœur le désir de revoir sa famille et la tribu de Mazen. Le souvenir d’une sœur chérie, qui vivait dans cette tribu, la tourmentait. Tématour la surprit un jour baignée de larmes, elle l’entendit s’écrier en sanglotant : « Non, je ne reverrai jamais le pays qui m’a donné le jour. Je serai éternellement séparée d’une sœur que j’aimais tant et de tout ce qui m’attachait à la vie. »

Tématour, touchée de ses justes regrets, sollicita de son époux l’affranchissement de Sébié, elle l’obtint facilement, et accompagna cette faveur de riches présents, qui assuraient à Sébié une heureuse existence. Hassan, qui était déjà grand et avait contracté toutes les habitudes des enfants d’Abs, eut beaucoup de peine à se séparer de ses frères d’armes. Cependant il suivit sa mère, arriva avec elle à la tribu de Mazen et parvint, par ses heureuses qualités, à se faire aimer des Mazénides; il fit même remarquer son adresse et son courage dans plusieurs expéditions.

Sébié était au comble de la joie auprès d’une sœur chérie, épouse d’un riche seigneur nommé Nudjoum le Mazénide. Cette sœur avait une fille charmante qui portait avec justice le beau nom de Nahoumé. Les deux sœurs vivaient ensemble et se plaisaient à cultiver les heureuses dispositions de la jeune Nahoumé.

Hassan ne put voir sa cousine sans en devenir épris. La douce habitude de vivre avec elle augmentait chaque jour sa passion, sans qu’il osât la déclarer, lorsqu’un certain Aouf, cavalier riche et puissant de la tribu de Terdjem se présente chez Nudjoum. On lui fait une brillante réception, on égorge des agneaux et un chameau; on lui offre un repas magnifique.

A la fin du repas, Aouf, enhardi par les fumées du vin, se lève et demande à Nudjoum sa fille Nahoumé. Nudjoum hésite à répondre. Hassan troublé croit déjà se voir enlever sa chère Nahoumé; il ne se possède plus; il se lève aussi et dit : Par mon rang, par ma naissance et par ma parenté, je dois avoir de préférence la main de ma cousine; je ne souffrirai pas que Nahoumé s’éloigne de sa tribu pour aller vivre chez des étrangers.

Aouf le Terdjémide, les yeux étincelants de colère et de jalousie, s’écrie : « Malheureux jeune homme, tu oses te comparer à un seigneur arabe, avoir des prétentions aussi élevées que moi ; tu as l’audace de m’interrompre, toi misérable orphelin! — Je suis, répond Hassan, plus noble que toi par mon père et ma mère : rends grâces à Dieu de ce que tu es sous cette tente, sans cela mon cimeterre se trouverait plus voisin de ton cou que la salive ne l’est de la langue. Si tu es fier de tes richesses, je te dirai que tous les biens des Arabes seront à moi quand je le voudrai. Si tu te prévaux de ton adresse à manier un coursier ou à te servir de la lance et du cimeterre, tu n’as qu’à venir te mesurer avec moi. »

Aouf, au comble de la fureur, saisit ses armes, s’élance sur son cheval et sort dehors des tentes. Hassan le suit de près; il arrive suivi de toute la tribu, qui veut être témoin de ce combat. Hassan fond sur son adversaire, pare un coup de lance que celui-ci voulait lui porter, il s’approche d’Aouf, et d’un bras vigoureux le saisissant à la poitrine par la cotte de maille, il l’enlève et le renverse aux pieds de son cheval. Hassan allait trancher la tête à son rival; mais Nudjoum s’y oppose en disant qu’il avait reçu l’hospitalité chez lui. Hassan se borne à lui couper les cheveux sur le front et à lui lier les mains derrière le dos. Il le laisse dans cet état retourner vers sa tribu.

La nouvelle de cet exploit se répandit parmi les Arabes, et personne n’osa plus désormais se présenter pour demander la main de Nahoumé.

Hassan, qui s’était vu contraint par cet événement de déclarer son amour, attendait, dans une inquiétude inexprimable, la décision de Nudjoum à son égard. Sa jeunesse, son peu de fortune, tout lui faisait craindre un refus. Plongé dans des réflexions pleines d’amertume, il se livrait au désespoir, lorsqu’une esclave qui lui était dévouée vint le tirer de son incertitude, en lui rapportant qu’elle avait entendu Nudjoum dire à son épouse qu’il verrait avec plaisir son neveu, dont il estimait la bravoure et la générosité, devenir son gendre s’il était plus riche. Ce rapport fait renaître l’espoir dans le cœur d’Hassan ; il va trouver son oncle ; convient avec lui de la dot qu’il doit lui donner pour obtenir la main de sa bien-aimée, et lui déclare qu’il est résolu d’aller avec de braves compagnons d’armes pour conquérir avec la lance la dot de Nahoumé!

Avant de quitter la tribu, Hassan fait dire à son amante qu’il l’attend hors du camp; bientôt il la voit accourir avec la légèreté et les grâces d’une timide gazelle. Hassan l’informe de son projet, et lui fait les plus touchants adieux. Nahoumé, effrayée à la nouvelle des dangers qu’Hassan va braver pour l’amour d’elle, verse un torrent de larmes, et s’écrie : « Cher amant, que le ciel veille sur toi ! » Ses sanglots l’empêchent d’en dire davantage. Hassan l’embrasse sur le front, et court rejoindre ses frères d’armes. Ils marchèrent vers le pays d’Anadan, traversèrent le Meldjem et le Guilan, et leur voyage fut de longue durée.

Pendant l’absence d’Hassan, un guerrier nommé Assaf, parcourant un jour avec quelques-uns de ses cavaliers les terres qui le séparaient des autres tribus, s’écarta des siens et vint seul reconnaître le campement des Mazénides. Tandis qu’il admirait ses gras pâturages, il voit auprès d’un lac un essaim de jeunes filles, parmi lesquelles était la belle Nahoumé. Elle folâtrait en liberté, avec ses compagnes. Nahoumé sortait du lac avec plus d’éclat et de majesté que l’astre des nuits dans toute sa plénitude. Elle souriait et montrait une rangée de perles sous des lèvres de corail. A cet aspect Assaf reste immobile : il éprouve un sentiment qui lui était jusqu’alors inconnu. Les jeunes filles s’aperçoivent, remarquent que ses yeux sont fixés sur Nahoumé ; elles lui font un rempart, la cachent au milieu d’elles en criant à Assaf: « Avez-vous perdu tout sentiment de pudeur de venir ainsi porter vos regards indiscrets sur des femmes? Ce n’est pas là, certes, ni l’action d’un brave ni d’un galant homme. »

Ces reproches forcent Assaf de s’éloigner, mais il se retire lentement et le cœur plein de l’image de Nahoumé. Assaf, seigneur de la tribu de Cahtan, se faisait remarquer par une taille gigantesque et une voix de tonnerre : il avait sous ses ordres une armée nombreuse qui appauvrissait on peu de temps la terre où elle était campée, et le forçait daller chercher d’autres pâturages, dont les habitants fuyaient au bruit redoutable de son approche.

Assaf, de retour chez lui, envoie une vieille femme de sa tribu pour tacher de découvrir quelle est la jeune personne qu’il venait de rencontrer; il lui recommande surtout de chercher à savoir si elle était libre ou non. L’adroite messagère a bientôt appris le nom de Nahoumé, fille de Nudjoum. Elle sait qu’elle n’est pas mariée, et revient sur-le-champ en informer son maître.

Assaf aussitôt charge un de ses parents d’aller à la tribu de Mazen, et de dire à Nudjoum qu’Assaf ayant vu sa fille demande qu’il la lui envoie avec le cortège d’une nouvelle mariée ; qu’il est prêt à lui donner la dot que Nudjoum voudra fixer, le priant d’être persuadé que dès qu’il aurait l’honneur d’être son allié il n’aurait plus d’ennemis à craindre; il ajoutait à ces paroles pleines d’orgueil, que si l’on ne consentait pas à lui envoyer Nahoumé de bon gré, il saurait s’en rendre maître, et qu’alors il la traiterait en esclave, et qu’il anéantirait les tribus de Mazen et de Témides sans pitié pour les enfants à la mamelle, les veuves ni les orphelins.

Nudjoum répondit à l’envoyé d’Assaf que sa fille était promise à son neveu; qu’il ne pouvait plus disposer d’elle; qu’il espérait qu’Assaf ne concevrait point d’inimitié à cause de ce refus inévitable, que cependant s’il faisait des démarches hostiles, et s’il voulait user de violence, on saurait se défendre et protéger les femmes et leurs enfants. Cette réponse ne fit qu’irriter la passion d’Assaf, qui jura de s’emparer de Nahoumé et de la traiter en esclave.

Hassan revint sur ces entrefaites avec un butin considérable de troupeaux, de chameaux et de choses rares et curieuses. Il paya à son oncle la dot convenue, et mit à part cinq cents brebis destinées pour les noces. En apprenant les menaces d’Assaf, Hassan s’écrie : « Il ne faut pas attendre qu’il vienne nous attaquer. J’irai implorer le secours du puissant roi Zohaïr, qui daigna me faire élever à sa cour ; je reviendrai avec les invincibles guerriers d’Abs et d’Adnan, et je repousserai loin de nos terres cet insolent voisin. »

Ces paroles tranquillisèrent l’esprit de Nudjoum, qui consentit aux fêtes qu’Hassan voulait donner à ses amis pour célébrer son heureux retour, en même temps que son hymen. Pendant sept jours les Mazénides se livrèrent au plaisir de la table. De tous les côtés on n’entendait que des chants d’allégresse; on ne voyait que des groupes de danseurs. Le huitième jour, Nahoumé, parée de magnifiques vêtements, allait être unie à son cousin, lorsque des voyageurs troublèrent la cérémonie en annonçant qu’Assaf avait rassemblé des forces considérables et qu’il se préparait à venir attaquer la tribu de Mazen. Ces voyageurs ajoutaient qu’Ibn Hassan et Ibn Messad étaient déjà arrivés au rendez-vous avec les tribus d’Assed et de Jani, et que Aouf le Terdjémide s’était joint à eux, brûlant de venger son affront.

A ces nouvelles les vieillards de la tribu de Mazen rassemblent chez Nudjoum, lui représentent qu’ils n’ont pas de forces à opposer à tant d’ennemis, qu’ils ne pourraient même se flatter de résister seuls à Assaf, que la prudence devait l’engager à donner sa fille à ce redoutable guerrier plutôt que d’exposer à une ruine inévitable ses parents, ses amis et sa tribu tout entière. Nudjoum consterné ne peut se résoudre à sacrifier sa fille. Hassan, à force de prières et de larmes, obtient un délai de dix jours pour songer aux moyens de repousser l’ennemi.

Hassan part aussitôt avec cent cavaliers, il se dirige en toute hâte vers le roi Zohaïr, le rencontre près de la source Zat el Arsad, brillant de majesté au milieu de ses invincibles guerriers. Tel on voit briller au sommet de la voûte céleste l’astre argenté des nuits, environné d’une multitude d’étoiles.

Le roi Zohaïr rassure avec bonté le jeune Hassan, lui promet le secours qu’il demande et désigne le prince Malik pour aller en personne délivrer la tribu de Mazen de l’oppression d’Assaf, et lui donne mille de ses plus braves cavaliers pour marcher sous ses ordres.

Antar, plein d’une ardeur belliqueuse, s’écrie: « Cet Assaf ne mérite pas que mon prince aille s’exposer à tant de fatigues : moi seul accompagnerai ce jeune homme et le débarrasserai de son ennemi, fût-ce même le grand Chosroès, roi de Perse. »

Le roi Zohaïr sourit à la bravoure d’Antar ; il le savait capable d’exécuter les entreprises les plus hardies ; il le donne pour lieutenant au prince, ensuite il fait distribuer des rafraîchissements à Hassan et à ses compagnons, et les invite à profiter de la nuit pour prendre quelque repos.

Hassan ne pouvait goûter les douceurs du sommeil ; il attendait l’aurore avec une extrême impatience ; dès qu’elle paraît, tous les guerriers sont à chevai. Le prince Malik s’arrache avec peine des bras de ses frères. Antar embrasse son père Cheddâd, et pousse un profond soupir en pensant qu’il va être séparé pour quelque temps de sa bien-aimée Abla.

Les guerriers d’Abs, couverts de cuirasses brillantes, sont montés sur des coursiers d’excellente race arabe ; ils sont armés de cimeterres et de lances. Le prince Malik s’avance à la tête de la colonne, sur une superbe jument que son père lui avait donnée; il a des étriers d’or massif, et un casque d’un poli éblouissant. Antar est près de lui sur son fidèle Abjer, qui a les formes et la démarche d’un lion. L’infatigable piéton Chéiboub, un carquois sur l’épaule, marche à la hauteur de l’étrier de son frère Antar. Pendant la route le prince Malik cherche à distraire son ami des tristes pensées qui l’accablent; mais voyant qu’il ne peut faire oublier à Hassan sa tribu entourée d’ennemis et sa chère Nahoumé, menacée d’esclavage, il s’adresse à Antar et le prie d’improviser quelque chant guerrier. Antar, plein d’une ardeur belliqueuse, s’écrie avec enthousiasme :

« Que j’aime à voir briller l’acier tranchant et le fer aigu des lances! je suis impatient de braver la mort: le héros ne la craint pas, il la donne à ses ennemis. Les armées se mêlent avec fracas ; les coursiers se dressent devant les lances; un nuage épais de poussière répand sur le champ de bataille un voile sombre précurseur des orages ; les glaives sillonnent d’éclairs le ciel obscur, et le fer de la lance étincelle comme la comète menaçante. Honneur et gloire à celui qui affronte le danger!

« Qu’un guerrier s’élance au milieu des combattants ; que sa lance renverse tout devant lui; que « son cimeterre dégoutte de sang, qu’au milieu du péril il soit calme et impassible. Voilà mon frère d’armes, nous marcherons ensemble, serrés l’un contre l’autre, et la faible lance de Cahtan viendra se briser sur notre poitrine.

« Le lâche traîne une misérable vie dans la honte et le mépris : aucun ami ne donnera une larme à son trépas. La beauté ne pleure que le guerrier qui se distingue dans les combats. Si je dois périr, il en est une qui dira : Il était estimé des hommes; c’était un lion terrible, qui protégea mon honneur et les tentes de ma famille. Ainsi chantait Antar. — Noble cavalier, lui dit Hassan, si vous égalez les plus illustres guerriers en valeur, vous les surpassez en éloquence. » Tous ses compagnons d’armes applaudissent à Antar, et le prient de recommencer son chant qu’ils répètent avec lui.

Les enfants d’Abs et de Mazen marchaient depuis deux jours; Antar, qui s’était séparé des siens pour suivre seul la crête des montagnes, aperçoit au fond d’un vallon deux cavaliers qui se battaient à outrance; il presse les flancs du fidèle Abjer, voie à eux en leur criant de suspendre leur fureur. A sa voix les combattants se séparent; l’un d’eux vient au-devant de lui en versant des larmes. Antar le rassure et lui demande la cause de son différend.

« Seigneur, dit l’inconnu, nous sommes deux frères, à mon adversaire est mon aîné. Notre aïeul, seigneur puissant, se nommait Amara, fils d’Aris; il avait de nombreux troupeaux parmi lesquels on remarquait une jeune chamelle, légère à la course comme l’oiseau du désert. Un jour ne voyant pas cette chamelle revenir avec ses troupeaux, il la demande au berger. Celui-ci répond qu’elle s’était écartée, qu’il l’avait longtemps poursuivie sans pouvoir rapprocher; qu’ayant ramassé une pierre noire et luisante, il la lui avait lancée, l’avait atteinte et lui avait percé le flanc ; que la chamelle était tombée morte sur le coup. Notre aïeul eut du regret de la perte de cet animal ; il monte à cheval et se fait conduire par le berger à l’endroit où il l’avait laissée ; il trouve la pierre noire teinte de sang. Comme il avait de grandes connaissances dans la nature des choses, il reconnut que cette pierre était un morceau de foudre, il l’emporte et fait forger un cimeterre par le plus célèbre armurier de son temps. Quand cette arme fut achevée, cet homme unique dans son art vint la présenter à mon aïeul en disant : Voici une arme précieuse, il ne manque plus qu’un bras digne de la manier. Mon aïeul, irrité de l’insolence de l’armurier, prit le cimeterre de ses mains et fit tomber sa tête d’un coup plus prompt que l’éclair.

« Dami (c’est le nom que reçut ce cimeterre) eut un fourreau en or massif, et la poignée fut enrichie de pierres précieuses. Mon aïeul déposa le redoutable Dami dans son trésor. Quinze ans après il mourut. Mon père lui succéda et hérita de ce cimeterre, ainsi que de ses autres armes. Quand il sentit sa fin approcher, il me fit appeler près de lui et me dit avec bonté : Je sens qu’il me reste peu de jours à vivre; ton frère aîné est un ambitieux, un homme injuste. Il s’emparera de tout mon bien quand je ne serai plus. Prends cette arme, me dit-il en me présentant Dami, ce sera ta fortune. Si tu le portes au grand Chosroès, roi de Perse, ou à tout autre monarque, ils te combleront de richesses.

« Je reçus ce présent avec reconnaissance, et vins de nuit l’enterrer ici. Peu de temps après mon père mourut : nous lui rendîmes les derniers devoirs. Mon frère s’établit à sa place sans me faire participer à la moindre des choses. En rassemblant ses armes, il ne trouva pas Dami et m’accusa de l’avoir dérobé. Je le niai d’abord ; mais il me tourmenta si cruellement que je fus contraint de le mener dans l’endroit où je l’avais enterré ; je le cherchai longtemps sans succès; l’ayant caché pendant l’obscurité de la nuit, il me fut impossible de le retrouver. Mon frère prétendit que je voulais l’abuser, et malgré mes serments il fondit sur moi le sabre à la main. Il a fallu défendre ma vie, lorsque votre heureuse arrivée mit fin à notre détestable combat. C’est à vous, seigneur, à juger entre nous. »

Antar se retourne vers l’autre guerrier, lui demande pourquoi il tyrannise son frère; pourquoi il ne veut pas l’admettre à participer aux richesses laissées par leur père. Celui-ci, indigné d’entendre un étranger lui adresser une semblable question, ne pense à lui répondre qu’à coups de cimeterre.

Antar a vu son mouvement; il le prévient, et, d’un coup de lance aussi inévitable que l’arrêt du destin, il le frappe au milieu de la poitrine : on voit le fer de sa lance ressortir brillant entre ses épaules. Il tombe en vomissant des flots de sang et expire. Le jeune Arabe vient baiser la main d’Antar, et retourne à sa tribu en rendant grâces à son libérateur.

Quand il l’eut perdu de vue, Antar, satisfait d’avoir fait triompher l’inconnu, eut l’idée de se reposer un instant dans ce vallon. Il veut, suivant l’usage des Arabes, planter sa lance en terre avant de descendre de cheval. Trois fois il cherche à la faire entrer, et trois fois cette lance, qui perce les cuirasses les plus dures, ne peut pénétrer dans le sable. Surpris de ce prodige, Antar s’élance en bas de son coursier, impatient d’en connaître la cause ; il se baisse et découvre un énorme cimeterre garni en or et en pierres précieuses. Antar, transporté de joie, admire les décrets de la divine Providence, qui fait tomber en son pouvoir le fameux Dami. Il vole auprès de ses compagnons d’armes, et présente au prince Malik cette arme digne d’un monarque ; il lui raconte comment elle est tombée en son pouvoir. Malik, après l’avoir admirée, la rend à Antar en lui disant : « Il est juste que la meilleure arme du monde échoie au plus brave guerrier de son temps. » Tous ses compagnons d’armes s’empressent de féliciter Antar, et ils continuent leur route, pleins d’espoir dans cet heureux présage.

Arrivés dans une vaste plaine qu’ombrageaient des platanes dont la hauteur fatiguait les regards, les enfants d’Abs se proposaient de s’y arrêter auprès d’un ruisseau limpide, quand ils aperçurent au loin cinq cents cavaliers couverts d’armures. Ils se dirigeaient vers eux. Les Absiens, le col tendu, l’œil fixe, s’arrêtent, cherchant à reconnaître si ce sont des ennemis. Cependant la colonne s’avance majestueusement, et dès quelle fut à portée, soudain un cri de guerre partit des deux côtés.

Gaïdak, fils de Sumbussi, chef de ces cavaliers, était charmé de rencontrer Antar et les Absiens, il s’écriait : « Enfin je vais venger mon père ! enfin je vais laver ma honte ! »

Gaïdak, dès ses plus tendres années, avait été rendu orphelin par Antar. Quand il fut parvenu à l’âge des hommes, il montra tant de grandeur et de courage, que son nom devint célèbre parmi les Arabes, et qu’on le jugea digne d’être le chef de sa tribu comme l’avait été son père ; on lui défera le commandement. Gaïdak ne s’en servit que pour rehausser la gloire et faire le bonheur des familles qui l’entouraient.

Un certain Cadaa, jaloux de l’élévation de Gaïdak, lui rappelait sans cesse que son père avait péri de la main d’Antar, et, dans la vue de le voir succomber, le provoquait à aller défier ce héros. Gaïdak s’était mis en route dans ce noble dessein; mais il reçut une invitation d’Assaf, et fut obligé de revenir sur ses pas.

Cependant la nuit s’approchait ; on se contenta de d’autre d’allumer des feux et de placer des gardes. Dès que l’aurore paraît, les deux armées sont en bataille. Antar s’élance sur l’ennemi en poussant un cri qui retentit dans les montagnes. Des tourbillons de poussière s’élèvent de dessous son cheval ; il renverse tout ce qui se trouve sur son passage. Gaïdak voyant qu’Antar met le désordre parmi les siens, veut arrêter ce torrent, il court à lui. Antar le voit, et d’un coup du redoutable Dami il fait voler sa tête, qui va rouler au loin dans la poussière.

Les cavaliers de Gaïdak, voyant leur chef mort, cherchent leur salut dans la fuite. Les vaillants Absiens s’emparent des chevaux et des bagages ennemis, et continuent leur route.

Il restait peu de chemin à faire pour arriver à la tribu de Mazen. Hassan, impatient de savoir ce qui s’est passé depuis son absence, demande au prince Malik la permission de le précéder pour annoncer aux Mazénides l’heureuse arrivée des guerriers d’Abs. Malik y consent en l’assurant qu’il ne tarderait pas à le suivre.

Hassan précipite sa course, arrive à sa tribu, et trouve la terre couverte de morts. Assaf s’est rendu maître du camp après un carnage horrible, et se dirige du coté de la montagne d’Aban, derrière laquelle les femmes et les enfants s’étaient réfugiés Hassan l’entend dire à ses frères d’armes : « Mes amis, faites des esclaves, pillez et prenez tout ce que vous voudrez, je ne veux rien pour moi, je vous abandonne tout, si ce n’est Nahoumé, fille de Nudjoum. »

Hassan, anéanti à la vue de la position de sa tribu, s’élance au milieu des ennemis ; ses cavaliers le suivent le cœur plein de rage. Les guerriers d’Assaf font volte-face, et la mort triomphe de tout côté.

Assaf, voyant un jeune guerrier qui se dirige vers lui, s’écrie : « Retourne d’où tu viens : ne cours pas au-devant de la mort !

— Si j’étais venu plus tôt, répond Hassan, tu n’aurais pas ruiné mon pays. Mais j’amène avec moi les guerriers d’Abs, d’Adnan, de Fusera et de Tibian; ils te feront repentir de ta violence; je suis l’époux de cette femme que tu voudrais enlever, je vais te châtier de ton audace. »

Assaf pousse un cri terrible : « Malheureux ! les Absiens et tout ce qu’éclaire le soleil ne sauraient n’intimider ! » En disant cela il fond comme un lion furieux sur Hassan, recommandant que personne n’approche : lui seul veut assouvir sa rage.

Les deux héros s’attaquent, possédés d’une égale fureur. Après un long et opiniâtre combat, Hassan sent ses forces diminuer, veut fuir, Assaf le presse vivement; il allait lui porter un coup mortel lorsque les Absiens arrivent avec la rapidité du faucon.

Le prince Malik avait aussi accéléré sa marche: arrivé peu de temps après Hassan, il avait reconnu la désastreuse position des enfants de Mazen, et volait à leur secours.

Antar lâche la bride du bouillant Abjer, qui fait jaillir des étincelles de ses quatre pieds, et du premier choc il sépare les deux combattants.

La vue de ces guerriers ramène l’espoir dans le cœur des Mazénides, ils retournent au combat en admirant la valeur d’Antar, qui moissonnait l’élite des guerriers ennemis.

Le prince Malik s’était dirigé vers Messad el Kelbi, cavalier d’une grande valeur et d’une haute noblesse, dont les parents et les nombreux amis accoururent à la défense. Le prince Malik éprouvait une vive résistance: déjà trois de ses guerriers avaient été tués à ses côtés, il allait être cerné. Antar entend sa voix, s’ouvre un passage jusqu’à lui, attaque Messad el Kelbi. Une lutte terrible s’engage entre ces deux guerriers égaux en force et en adresse. Cependant Antar porte un coup du redoutable Dami à la jument de son adversaire qui s’abat, et aurait écrasé son maître sans l’épaisse cuirasse qu’il portait. Messad el Kelbi se sauve à pied dans le désert, trop heureux d’avoir échappé à une mort certaine.

Antar, après avoir dégagé son prince, voit le combat continuer partout avec le même acharnement ; la présence d’Assaf retient seule les ennemis et leur fait braver la mort; il s’élance sur lui et le perce au côté droit d’un coup de lance, Assaf tombe noyé dans son sang; ses amis veulent venger sa mort; ils fondent comme un torrent sur Antar. Celui-ci les reçoit de pied ferme; Chéiboub est derrière lui perçant de ses flèches ceux qui cherchent à le tourner. Cependant le nombre augmentant, Antar sort de la mêlée avec l’impétuosité du vent du nord.

Les enfants d’Abs et de Mazen redoublent de courage ; ils mettent en fuite leurs ennemis, qui, n ayant plus de chef, se dispersent de tous les côtés et abandonnent le champ de bataille. Les Mazénides rentrent dans leurs foyers en chantant les louanges du prince Malik et de l’intrépide Antar. Le lendemain ils firent des réjouissances plus grandes que pour les noces d’Hassan.

Les Absiens, après quatre jours de repos et de fêtes, se mirent en route, accompagnés par les principaux seigneurs des Mazénides. Quand ils furent près d’arriver à la tribu, Antar s’écria :

« Dans quelle douce ivresse me plonge le vent du matin en m’apportant l’air embaumé qu’on respire à Alem Faadi !

« En vain les Absiens sont injustes et perfides envers moi, l’amour m’impose la loi de les protéger aux dépens de mes jours. Sans la jeune vierge qui habite sous leurs tentes, j’irais vivre dans une tribu éloignée ; mais je suis asservi à jamais par ses grâces enchanteresses, et par le charme de ses yeux capables d’enflammer un mort dans sa tombe.

« Le soleil, au bout de sa carrière, lui dit, éclaire le monde en mon absence, et la lune pâlit en voyant l’éclat de sa beauté.

« Le peuplier et le cyprès, mollement balancés par les vents, n’ont pas la souplesse de ses mouvements; ces arbres dont le front altier se perd dans les nuées voient avec envie cette taille élancée et cette démarche majestueuse.

« La modeste Abla laisse tomber son voile, et nous dérobe les roses de ses joues. Nous ne pouvons plus voir ces longs cils noirs qui font de si profondes blessures ; mais ce voile léger décèle les contours arrondis de ses membres délicats, et ne peut empêcher de venir jusqu’à nous le souffle enivrant qu’exhale sa bouche parfumée.

« Oh, fille de Malik ! puis-je espérer qu’un jour le ciel exaucera mes vœux ? puis-je espérer que les plaies de mon cœur déchiré par le chagrin de notre séparation se cicatriseront?

« Etes-vous encore dans le Nejd ? La terre de Cherbé sera-t-elle témoin de notre union? En baisant cette terre que vous foulez aux pieds, je cherche à calmer le feu qui me consume.

« Je suis Antar l’Absien, protecteur de ma tribu; je cesserai d’exister, mais mon nom ira à la postérité. »

 

Journal Asiatique, juillet-décembre 1833

 

Antarah ibn Shadad
Antarah ibn Shadad

LA MORT D’ANTARAH.

 

Ouézar, fils de Djaber, méditait en secret sa vengeance. Quoique ses yeux fussent privés de la lumière, il n’avait rien perdu de son adresse à tirer des flèches. Son oreille, exercée par un long apprentissage à suivre les mouvements des bêtes féroces sur le bruit de leurs pas, suffisait pour guider ses coups, et jamais le trait qu’il avait lancé ne manquait son but. Sa haine toujours attentive écoutait avidement les nouvelles que la renommée lui transmettait de son ennemi. Il apprend qu’Antar, après une expédition périlleuse et lointaine, vient d’arriver couvert de gloire, apportant avec lui un butin immense, des trésors aussi riches que ceux de Chosroès. A ce récit, Ouézar pleure d’envie et de rage. Il appelle Nedjm son esclave fidèle : « Trop longtemps, lui dit-il, la fortune a protégé celui dont les succès me désespèrent. Depuis ce jour où un fer brûlant ravit la lumière à mes yeux, dix ans se sont écoulés, et je ne suis pas encore vengé ! Mais enfin le moment est venu où je laverai ma honte, où j’éteindrai dans son sang le feu qui dévore mon cœur. Antar est campé au bord de l’Euphrate. C’est là que, je veux l’aller chercher. Je vivrai caché dans les buissons, dans.les roseaux, jusqu’à ce que le ciel livre sa vie entre mes mains. » Il ordonne à son esclave de lui amener sa chamelle, dont la course est aussi rapide que celle de l’autruche légère. Il s’arme de son arc et de son carquois rempli de flèches empoisonnées. Nedjm fait agenouiller la chamelle, aide son maître à monter, et prend la bride de l’animal docile dont il doit diriger la marche.

Lorsqu’ils se furent enfoncés dans les espaces immenses du désert, Ouézar exhala en ces mots le ressentiment qui l’animait : « Mes paupières mutilées ne peuvent plus se fermer au doux sommeil ; une nuit éternelle m’environne. Trois fois vaincu, j’ai roulé sur la poussière, et ma tribu m’a repoussé de son sein comme un ennemi. Malheur à toi, fils de Cheddâd, toi qui as causé mes tourments et ma honte! L’envie a consumé mon cœur et exténué mon corps. Puisse enfin la fortune favorable à mes vœux te faire tomber sous mes coups ! »

Après plusieurs journées d’une marche pénible, ils sortent des déserts arides et entrent dans le pays qu’arrose l’Euphrate, pays fertile, orné d’arbres et de verdure. Ils parviennent au bord du fleuve. Nedjm jette les yeux sur l’autre rive ; il aperçoit des tentes richement décorées, de nombreux troupeaux, des chameaux errants dans la plaine, des lances plantées en terre, des chevaux harnachés et attachés devant l’habitation de leur maître. Il entend les chants des jeunes filles et le son des instruments de musique. Une tente plus belle et plus haute que les autres était dressée à peu de distance du rivage; devant la porte s’élève une longue lance de fer, auprès de laquelle est un cheval plus noir que l’ébène. Nedjm reconnaît le noble coursier d’Antar et sa lance terrible ; il fait arrêter la chamelle qui porte son maître, et se place avec lui derrière des buissons qui les dérobent à tous les regards.

Lorsque la nuit eut étendu sur la terre ses ombres sinistres, Ouézar dit à son esclave : « Quittons ce lieu ; les voix qui frappent mon oreille me semblent éloignées. Rapproche-moi du fleuve. Mon cœur me dit qu’un coup signalé va illustrer à jamais mon nom. » Nedjm le conduit par la main, le fait asseoir sur la rive, en face de la tente d’Antar, et lui présente son arc et son carquois. Ouézar choisit la plus acérée de ses flèches, la place sur son arc, et, l’oreille attentive, il attend le moment de la vengeance.

Antar, dans une sécurité profonde, se livrait au plaisir de revoir Abla sa bien-aimée, après une longue absence. Quoique séparé de la tribu des Bènou-Abs, et isolé avec sa famille sur une terre étrangère, il ne croyait avoir à redouter aucun ennemi, parce que la terreur de son nom, imprimée dans le cœur des Arabes, était un boulevard qui défendait ses tentes contre les attaques de tous les habitants du désert. Abla, fière d’avoir pour époux le héros de l’Arabie, redoublait pour lui de tendresse, et l’amour d’Antar pour elle, loin de s être affaibli par le temps, semblait n’avoir fait que prendre de nouvelles forces. Il oubliait dans les bras de cette compagne chérie et ses travaux et ses dangers, lorsque les hurlements lugubres des chiens; fidèles gardiens du camp, succédant à leurs aboiements prolongés, viennent jeter dans son âme un trouble inconnu. Inquiet, il se lève et sort de sa tente. Le ciel était sombre et nuageux. Antar erre quelque temps dans l’obscurité ; il entend de nouveaux aboiements que lui paraissent venir du rivage du fleuve. Poussé par la fatalité, il s’avance au bord des eaux, et, soupçonnant la présence de quelque étranger, il appelle son frère Djérir pour l’envoyer reconnaître l’autre rive. A peine il a élevé sa voix puissante, qui fait retentir les vallons et les montagnes, qu’une flèche l’atteint au côté droit et pénètre dans ses entrailles.

Aucune plainte, aucun gémissement indigne de son courage ne trahit sa douleur. Il arrache le fer de sa blessure, et s’écrie : « O toi, dont la main perfide s’est guidée sur le son de ma voix pour me frapper dans les ombres de la nuit, que ne puis-je te connaître, pour te poursuivre jusqu’au fond des déserts et te faire servir de pâture aux animaux sauvages ! Traître, qui n’as pas osé m’attaquer à la clarté du jour, tu n’échapperas pas à ma vengeance ; tu ne jouiras pas du fruit de ta perfidie. »

Ouézar entend ces paroles, et la crainte s’empare de son cœur. Il croit que sa flèche a mal servi son ressentiment, et à l’instant l’idée de la colère d’Antar, l’image des tourments qu’il lui prépare, saisissent son esprit d’épouvante ; ses forces l’abandonnent ; il tombe privé de sentiment. L’esclave Nedjm, voyant que son maître n’est plus qu’un corps froid et sans vie, monte sur la chamelle et se hâte de s’éloigner de ces lieux.

Cependant Djérir était accouru à la voix de son frère. Antar l’instruit qu’il a été blessé d’un trait décoché de l’autre bord du fleuve, par une main inconnue ; il lui ordonne de poursuivre le traître qui l’a frappé, et retourne à sa tente à pas chancelants. Djérir se dépouille de ses vêtements et s’élance dans les ondes. Bientôt il arrive au rivage opposé : il cherche dans l’obscurité, et trouve gisant sur le sable un corps inanimé, auprès duquel sa main rencontre un arc et un carquois. Incertain si ce corps sans mouvement peut être rappelé à la vie, mais espérant tirer quelque éclaircissement de la vue de sa figure, il charge le cadavre sur ses épaules, et le porte à la tente de son frère.

Antar, étendu sur le lit de douleur, environné de ses amis désolés, était en proie aux plus cruelles souffrances. La tendre Abla mettait un appareil sur sa blessure qu’elle arrosait de ses larmes. Dans ce moment Djérir entre et dépose aux pieds de son frère le corps de Ouézar, avec son arc et ses flèches. A peine Antar a-t-il jeté les yeux sur ce visage mutilé, où la férocité est encore empreinte, qu’il reconnaît l’implacable ennemi qui avait tant de fois conjuré sa perte. Il ne doute pas que le coup fatal ne soit parti de sa main, et que la flèche qui l’a blessé ne soit empoisonnée. Alors la douce espérance abandonne son cœur, et l’image de la mort se présente seule à ses yeux. Il l’envisage avec résignation, et, plongé dans de profondes pensées, il garde un moment le silence. Les combats où il a vaincu Ouézar, sans pouvoir dompter son âme de fer, la persévérance de ce traître à poursuivre sa vengeance, enfin la justice céleste qui n a pas permis qu’il survécut à son crime, viennent se retracer dans son esprit. Bientôt, sortant de sa rêverie, il s’écrie : « Le malheur de mon ennemi a satisfait mon cœur ; sa mort me console de ma fin prochaine dont il ne sera pas témoin. Oui, l’on doit remercier le destin quand on survit à son ennemi d’un jour ou même d’un instant. » Ensuite, s’adressant au cadavre de Ouézar : « Misérable, dit-il, tu n’as pas savouré le plaisir de la vengeance, et j’ai survécu à ton trépas. Mais vous jouirez de mon triste sort, vous, guerriers jaloux de ma gloire, rivaux que j’ai terrasses, et dont le cœur rongé par l’envie ne peut oublier la honte de votre défaite. Triomphez donc aujourd’hui, puisque telle est la volonté immuable de l’être immortel dont les humains ne peuvent prévoir ni éviter les décrets. »

Vue satellitaire sur l'Arabie, l'Iraq et la Perse.

« Fils de mon oncle, lui dit Abla, pourquoi renoncer à l’espoir? Pourquoi laisser abattre ton courage? Une légère blessure de flèche doit-elle t’inquiéter, toi qui, méprisant les coups des sabres et des lances, as supporté sans te plaindre tant de blessures larges et profondes, dont les cicatrices couvrent ton corps? »

« Abla, répond Antar, ma vie touche à son terme; la flèche qui m’a atteint est empoisonnée. Reconnais dans ce cadavre les traits de Ouézar, et cesse de te flatter d’une vaine espérance. »

A ces mots, Abla fait retentir l’air de ses gémissements; elle déchire ses vêtements, arrache ses longs cheveux et se couvre la tête de poussière. Les femmes qui l’entourent imitent sa douleur; bientôt tout le camp répond à leurs cris plaintifs, et au silence de la nuit succède le tumulte et les accents du désespoir.

Alors Antar dit à ses amis qui fondaient en larmes : « Cessez d’inutiles pleurs. Le Très-Haut nous a tous assujettis à la même loi, et personne ne peut se soustraire aux arrêts du destin. » Puis, se tournant vers Abla : « Chère épouse, dit-il, qui défendra ton honneur et tes jours après là mort d’Antar?…. Je sais trop que la tribu des Bènou-Abs, privée du secours de mon bras, va être accablée par ses nombreux ennemis, écrasée par toutes les tribus de l’Arabie que la vengeance réunira contre elle!… Un second époux, un autre moi-même peut seul t’éviter les horreurs de l’esclavage. De tous les guerriers du désert, Amer et Zéid el Khaïl sont ceux dont la valeur protégera le mieux ta vie et ta liberté. Choisis donc l’un des deux et va lui offrir ta main… Pour retourner vers la terre qu’habitent les enfants d’Abs, pour assurer ton passage dans le désert, tu monteras mon coursier Abjer, tu revêtiras mes armes : sous ce déguisement, ne crains pas d’être attaquée ; marche avec assurance, sans daigner donner le salut aux guerriers des tribus qui se trouveront sur ta route.

« La vue du cheval et des armes du fils de Cheddâd suffira pour intimider les plus audacieux. »

Ensuite Antar prit la main d’Amrou Zoulkelb, et la pressant contre son cœur : « Ami, lui dit-il, je te confie le jeune fils d’Arouè. Que cet aimable enfant, élevé par toi et formé par ton exemple, devienne un jour un héros, et que tes soins acquittent pour moi la dette d’amitié que j’ai contractée envers son père. »

Cependant le rideau des ténèbres s’était levé ; l’aube parut en souriant et commença à colorer le sommet des montagnes. Antar se fit porter hors de sa tente, et là il distribua à ses parents et à ses amis les nombreux troupeaux, les chameaux et les coursiers qu’il possédait, et tout le butin qu’il avait rapporté de sa dernière expédition, réservant pour Abla la portion la plus considérable. Après ce partage, il fit ses adieux à Amrou, et l’engagea à retourner dans sa tribu avant que le bruit de sa mort se répandit dans l’Arabie et enhardit leurs ennemis communs à venir l’attaquer. Vainement Amrou protesta qu’il ne le quitterait point et qu’il voulait escorter Abla jusqu’à la tribu des Bènou-Abs. « Non, lui dit Antar, tant que j’aurai un souffle de vie, Abla n’aura d’autre bras que le mien pour la défendre. Pars, et si tu veux exposer tes jours pour l’amitié, va combattre les Bènou-Nebhan, va venger ma mort sur la famille de Ouézar. »

Amrou cède à regret ; il lui jure d’exécuter ses volontés, et les deux amis confondent leurs larmes dans un dernier embrassement. Antar ordonne les préparatifs du départ. Bientôt on abat les tentes, on les plie, on les charge sur des chameaux. La triste Abla se laisse revêtir des armes pesantes de son époux ; ceinte de son large sabre, tenant dans la main sa lance redoutable, elle monte sur l’Abjer, tandis que des esclaves font asseoir Antar dans la litière où Abla avait coutume de se placer, dans des temps plus heureux, lorsqu’elle traversait les déserts.

On part : Amrou prend le chemin qui conduit à la tribu de Kadaa ; Antar et sa famille se dirigent vers la terre de Chourbé. Ses esclaves chassaient en avant les troupeaux et les chameaux qui portaient les bagages ; à leur suite venaient les cavaliers ; la marche était fermée par Abla et Antar, accompagnés de l’infatigable Djérir qui précédait les pas de l’Abjer, et de son neveu Khadrouf, qui guidait la chamelle chargée de la litière.

A peine ils avaient perdu de vue les bords fortunés de l’Euphrate et commençaient à s’enfoncer dans l’immensité des déserts, qu’ils aperçurent au loin des tentes qui paraissaient comme des points obscurs à l’horizon, ou comme une bordure noire de la draperie azurée des cieux. C’était une tribu riche et puissante. Les guerriers qui la composaient égalaient en nombre les grains de sable de l’Irak, et en courage les lions des forêts. Aussitôt que leurs yeux vigilants eurent distingué dans le lointain la faible caravane qui s’avançait, trois cents des plus braves s’élancèrent sur leurs chevaux, saisirent leurs lances et volèrent à sa rencontre. Aussi rapides que les gazelles légères, leurs coursiers franchissent l’espace, et bientôt ils sont à la portée de la flèche. Alors ils reconnaissent la litière et le guerrier qui l’accompagne : « C’est Antar, se disent-ils les uns aux autres; oui, c’est lui qui voyage avec son épouse. Voilà ses armes, son cheval, et la magnifique litière d’Abla. Retournons vers nos tentes, et ne nous exposons pas à la colère de cet invincible guerrier. »

Déjà ils avaient tourné bride et allaient reprendre leur course vers leur tribu, lorsqu’un d’entre eux les arrêta. C’était un vieux cheikh, dont l’esprit fin et rusé pénétrait les événements les plus secrets et perçait les voiles du mystère : « Mes cousins, leur dit-il, c’est bien la lance d’Antar ; c’est bien son casque, sa cuirasse et son coursier, dont la couleur ressemble à la nuit ; mais ce n’est ni sa taille, ni sa contenance fière ; c’est la taille et le maintien d’une femme timide. Croyez-moi, Antar est mort, ou bien une maladie dangereuse l’empêche de monter à cheval ; et ce guerrier que porte l’Abjer, cet Antar prétendu, c’est Abla qui se sera revêtue des armes de son époux, pour nous intimider, tandis que le véritable Antar est peut-être couché mourant dans cette litière. »

Ses compagnons frappés de ses observations reviennent sur leurs pas. Aucun d’eux cependant ne se sent l’audace de commencer l’attaque ; mais ils se déterminent à suivre de loin la caravane, dans l’espoir de voir naître quelque circonstance qui puisse fixer leur incertitude.

Cependant la main délicate d’Abla ne pouvait plus supporter le poids de la lance de fer; elle est obligée de la remettre à Djérir. Bientôt, lorsque le soleil parvenu à la moitié de son cours eût échauffé les sables de toute l’ardeur de ses feux, épuisée de fatigue, accablée par la pesanteur de ses armes, Abla voulut s’arrêter et prendre un instant de repos. Djérir s’avance vers elle, la soutient et l’aide à descendre de cheval.

A ce spectacle les cavaliers qui observaient tous leurs mouvements, ne doutent plus de la réalité de leurs soupçons; ils mettent leurs lances en arrêt, et pressent les flancs de leurs coursiers pour fondre sur cette troupe qu’ils jugent trop faible pour leur résister. Antar était étendu dans la litière presque privé de sentiment. Les cris des ennemis, les hennissements des chevaux, la voix d’Abla qui l’appelle, viennent frapper son oreille et le tirer de cette léthargie. Le danger lui rend des forces ; il se soulève, montre la tête et pousse un cri terrible qui porte l’effroi dans tous les cœurs. A ce cri semblable au tonnerre, le crin des coursiers se hérisse; ils reculent, ils fuient et emportent au loin dans la plaine leurs cavaliers glacés de la même terreur, et qui se disaient entre eux : « Malheur à nous ! Antar respire encore. Il a voulu éprouver les habitants du désert et connaître quelle serait la tribu assez hardie pour ambitionner la conquête de son épouse et de ses biens. » En vain le vieux cheikh qui leur avait déjà inspiré sa confiance cherche encore à les rassurer ; la plupart sont sourds à sa voix et poursuivent leur course vers leur tribu. Trente seulement consentent à rester avec lui et continrent à observer la caravane.

Malgré ses douleurs que chaque instant rendait plus cuisantes, Antar avait voulu reprendre ses armes et remonter sur son coursier. Il fait replacer Abla dans la litière et marche à ses côtés : « Sois tranquille, lui disait-il; Antar veille encore sur toi; mais ce sont ses derniers moments qu’il consacre à ta défense. » Abla attache sur lui un regard plein de tristesse. « Antar, lui disent ses compagnons en voyant son attitude souffrante, n’épuise pas les forces qui te restent, remonte dans la litière. Longtemps tu nous as protégés par ta valeur, c’est à nous aujourd’hui de combattre pour toi. » Il leur répond : « Je vous remercie, mes cousins, vous êtes braves, mais vous n’êtes pas Antar. Marchez, j’espère encore vous conduire heureusement jusqu’à notre tribu. »

Au déclin du jour ils arrivèrent dans une vallée peu éloignée des lieux où campaient les Bènou-Abs. Elle se nommait la vallée des Gazelles, et les montagnes qui la formaient ne laissaient d’autre issue du côté de la terre de Chourbé, qu’une gorge étroite où trois cavaliers pouvaient à peine se présenter de front. Antar fit passer en avant les troupeaux et la chamelle qui portait Abla. Quand il eut vu toute la caravane défiler devant lui, il s’avança lui-même à l’entrée de la gorge. En cet instant ses douleurs augmentent, ses entrailles sont déchirées, et chaque pas de son coursier lui fait éprouver des tourments pareils aux supplices des enfers. Il arrête l’Abjar, plante sa lance en terre, et, s’appuyant dessus, iï demeure immobile.

Les trente guerriers qui suivaient ses traces, en le voyant dans cette position, firent halte à l’autre extrémité de la vallée. « Antar, se disaient-ils les uns aux autres, s’est aperçu que nous observions sa marche ; sans doute il nous attend dans ce défilé pour nous exterminer. Profitons de la nuit qui va nous envelopper de ses ombres pour regagner nos tentes et rejoindre nos frères. — Mes cousins, leur dit le cheikh, n’écoutez pas les conseils de la crainte; l’immobilité d’Antar est le sommeil de la mort. Hé quoi ! ne connaissez-vous pas son courage impétueux? Antar attendait-il son ennemi? S’il était vivant, ne fondrait-il pas sur nous comme le vautour sur sa proie? Avancez donc, ou si vous refusez de poursuivre votre marche, du moins restez en ce lieu jusqu’à ce que l’aurore vienne éclaircir nos soupçons. »

Persuadés de nouveau par ses discours, ses compagnons demeurent; mais toujours inquiets et alarmés, ils passent la nuit sur leurs chevaux, sans se livrer aux douceurs du sommeil. Enfin le jour commence à paraître et à dissiper les ombres qui couvraient la vallée. Antar est toujours à l’entrée du défilé dans la même attitude, et son coursier docile est immobile comme lui. A cette vue les guerriers étonnés se consultent longtemps entre eux; toutes les apparences leur montrent qu’Antar est mort, et cependant aucun d’eux n’ose l’approcher, tant est grande la crainte qu’il inspire. Le vieux cheikh fixe bientôt leur irrésolution. Il descend de sa jument, et, la piquant avec la pointe de sa lance, il lui fait prendre sa course vers le fond de la vallée. A peine elle est parvenue au pied des montagnes, que l’ardent Abjer, la sentant approcher, s’élance vers elle avec de bruyants hennissements. Antar tombe comme une tour qui s’écroule, et le bruit de ses armes fait retentir les échos.

Les guerriers, qui aperçoivent sa chute, s’empressent de voler vers lui. Ils s’étonnaient de voir étendu sans vie sur la poussière celui qui avait fait trembler l’Arabie, et ne pouvaient se lasser d’admirer sa taille gigantesque. Renonçant à l’espoir d’atteindre la caravane, qui avait dû arriver pendant la nuit à la tribu des Bènou-Abs, ils se contentèrent de dépouiller Antar de ses armes pour les emporter chez eux comme un trophée. En vain ils voulurent saisir son coursier. Après la mort de son maître l’Abjer n’aurait plus eu de cavalier digne de lui. Plus rapide que l’éclair, il disparaît à leurs yeux et s’enfonce dans les déserts.

On dit qu’un de ces hommes, touché du sort d’un héros qu’avaient illustré tant d’exploits, pleura sur son cadavre, le couvrit de terre et lui adressa ces paroles: « Honneur à toi, brave guerrier, qui, pendant ta vie as été le défenseur de ta tribu, et qui, même après ta mort, as protégé les tiens par la terreur qu’imprimait ton aspect! Puisse ton âme vivre heureuse à jamais! Puissent les rosées bienfaisantes humecter le lieu où tu reposes! »

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5 réflexions au sujet de « Extrait du Roman du chevalier antique Antar ibn Shaddad al-Absi – al-Diwan Antarah : »

    Inconnu a dit:
    10 janvier 2017 à 19 h 25 min

    Bonsoir,
    Petite question: qui a peint la première peinture de Antara?

    blr a dit:
    15 mai 2017 à 13 h 02 min

    la moitier du texte provient de wikipedia c normale?

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