Histoire des Kharijites Rustumides de Tahert par Ibn Saghir:

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Le monde Islamique en l'an 900, les états musulmans sont souligné en couleurs
Le monde Islamique en l’an 900, l’état Ibadite de Tahert, partait de Tahert, au Mzab, Jerba (Tunisie du sud) et Nafusa (Libye)

IBN SAGHIR

CHRONIQUE SUR LES IMAMS ROSTEMIDES DE TAHERT

Akhbar al-a’imma al-rustumiyyin

Récits concernant les Imams Rostemides.

Plusieurs Abâdhites m’ont rapporté les faits suivants qu’ils tenaient de leurs ancêtres :

Lorsque les Abâdhites se furent fixés à Tâhert et voulurent peupler cette ville, leurs principaux personnages se réunirent en assemblée et dirent : « Comme vous le savez, notre état ne peut être constitué et dirigé que par un Imâm, auquel nous aurons recours pour l’application de nos lois, qui rendra justice à l’opprimé contre l’oppresseur, présidera à nos prières, recevra la dîme aumônière que nous lui paierons et procédera aux partages entre nous. »

Après avoir délibéré, ils reconnurent qu’il y avait dans chacune de leurs tribus un, deux ou plusieurs personnages de marque qui avaient la direction des affaires dans la tribu et étaient dignes de l’Imamat. « Mais, objectèrent-ils, vous êtes tous des chefs et nous ne croyons pas prudent de porter nos préférences sur l’un de vous en excluant les autres, ce qui pourrait amener un changement regrettable dans leurs dispositions. Peut-être aussi celui que nous désignerions comme chef élèverait-il les membres de sa famille ou de sa fraction au détriment des autres ; il indisposerait ainsi les esprits et l’on verrait les scissions se multiplier et l’union s’affaiblir. Nous avons là ‘Abd er Rah’mân ben Rostem ; il n’a pas de tribu qui puisse l’aider à dominer ni de fraction qui puisse prendre parti pour lui. Déjà, l’Imam Abou 1 Khattâb l’avait agréé pour vous comme juge et arbitre. Confiez-lui donc la direction de vos affaires ; s’il est juste, il en sera comme vous le désirez. Si au contraire, il agit envers vous contrairement à la justice, vous le déposerez et il n’aura ni tribu pour le protéger ni famille pour le défendre. »

Tous s’étant ralliés à cet avis, ils se rendirent ensemble chez ‘Abd er Rahmân : « A nos débuts, lui dirent-ils, l’imâm t’avait agréé. Aujourd’hui, c’est nous qui te choisissons et voulons te mettre à notre tête. Comme tu le sais, nos affaires ne peuvent prospérer que sous la direction d’un Imâm auquel nous pourrons confier nos intérêts et soumettre le règlement de nos causes ». — « Si, leur répondit il, par une promesse formelle faite au nom de Dieu, vous vous engagez à vous montrer favorables à ma gestion et à m’obéir en tout ce qui sera conforme à la justice, j’accepte la mission que vous me confiez. »

Us prirent solennellement l’engagement demandé et, après avoir stipulé pour lui-même les conditions qu’il leur imposait, ils le mirent à leur tête el lui prêtèrent le serment de fidélité.

Sa manière d’agir avec tous, du premier au dernier, fut belle et louable et on n’eut jamais rien à réprouver dans ses décisions el sa conduite. Les voyageurs portèrent en tous pays le récit de ces événements.

On raconte sur ‘Abd er Rahmân diverses anecdotes qu’il ne m’est possible de reproduire qu’à la condition de les relater avec une parfaite fidélité, sans en dénaturer la portée réelle et sans y rien ajouter ou retrancher. Exagérer ou tronquer les récits historiques n’est pas le fait d’hommes qui ont des sentiments virils et religieux ; nous ne le ferons pas, bien que nous haïssions ces gens et que nous ne puissions que réprouver et mépriser les doctrines qu’ils professent. Si donc, nous rapportons les faits qui les concernent tels qu’ils nous sont parvenus, si nous parlons de la justice avec laquelle ils ont gouverné, cela ne veut pas dire que nous professions de l’admiration pour leurs hauts faits et que nous approuvions leur manière d’agir ; car nous savons qu’ils considèrent connue excommunié celui auquel le Prophète (que le salut et la bénédiction soient sur lui !) a voué son amitié et au sujet duquel il a dit : « Celui qui m’aime aime aussi ‘Ali ».

Plusieurs personnages notables parmi les Abâdhites m’ont rapporté les faits suivants :

Lorsque ‘Abd er Rahmân ben Rostem eut pris la direction des affaires, il mit toute son énergie à l’accomplissement de sa tâche et se conduisit d’une façon digne d’éloges. Il siégeait dans sa mosquée pour écouter les veuves et les humbles et ne redoutait, en agissant en vue de Dieu, le blâme de personne. Sa renommée fut portée jusqu’aux confins de la terre, tant vers l’Orient que vers l’Occident et parvint jusqu’aux Abâdhites de Basra et autres villes. Ayant appris ce qui le concernait, ils réunirent une somme considérable d’argent et la lui envoyèrent par des gens de confiance.

« Il a paru dans le Maghrib, s’étaient-ils dit entre eux, un Imâm qui y fait régner la justice. Il étendra bientôt son autorité sur l’Orient et y fera triompher aussi la justice. Partez vers lui avec l’argent que nous vous confions. Quand vous serez arrivés à la ville où il réside, si vous reconnaissez que les rapports parvenus sur sa belle conduite et son excellente manière de gouverner sont exacts, remettez-lui l’argent. S’il en est autrement, rendez-vous compte de ses actes et de la manière dont il applique les lois à ses sujets ; revenez ensuite en nous rapportant argent et nouvelles. »

L’état Hérétique rustumide est en vert, et l’état abbasside aghlabide en orange

Les ambassadeurs partirent. Arrivés à Tâhert, ils s’arrêtèrent à l’oratoire où se trouve aujourd’hui le tombeau de Mesâla, firent agenouiller leurs chameaux et les déchargèrent. Puis ils s’avancèrent avec leurs compagnons de route, pénétrèrent dans la ville par la porte dite Bâb Es-Safa, demandant à tous ceux qu’ils rencontraient où était la maison de l’Imâm ‘Abd er Rahmân. Y étant enfin arrivés, ils trouvèrent auprès de la porte un esclave qui gâchait du mortier et virent sur la terrasse un homme occupé à en boucher les fentes et auquel l’esclave passait le mortier nécessaire à cette opération. Ils saluèrent l’esclave, qui leur rendit le salut, puis lui demandèrent si c’était là la demeure de l’Imâm. Sur sa réponse affirmative, ils le prièrent de demander audience pour eux à son maître et de lui annoncer qu’ils étaient des ambassadeurs que lui envoyaient ses frères de Basra. L’esclave sachant que son maître avait entendu la conversation, leva la tête vers lui. « Prie ces gens d’attendre un instant, dit-il. » Puis il continua sa besogne jusqu’à ce qu’il eût terminé sa réparation. Pendant ce temps, les ambassadeurs le considéraient, se demandant si c’était vraiment celui auquel ils avaient affaire ou un autre.

Il descendit enfin de sa terrasse pour entrer dans la maison, lava les traces de mortier qui étaient restées sur ses mains, fit ses ablutions comme pour la prière et ordonna d’introduire les envoyés. Ils entrèrent et trouvèrent un homme assis sur une simple natte recouverte d’une peau. Il n’y avait dans la pièce que le coussin sur lequel il dormait, son sabre, sa lance et, dans une autre partie de la maison, un cheval attaché.

Après l’avoir salué, ils lui apprirent qu’ils étaient des ambassadeurs chargés d’une mission au près de lui par ses coreligionnaires. Il ordonna alors à l’esclave de servir son repas. Celui-ci apporta une table sur laquelle étaient des galettes réchauffées, du beurre fondu et un peu de sel. Sur l’ordre de l’Imâm, les galettes furent mises en miettes et arrosées de beurre. Puis il dit : « Au nom de Dieu, approchez-vous et mangez ». Il mangea avec eux la même nourriture puis leur dit : « Que désirez-vous et quel est le but de votre voyage ? » « Nous désirerions, lui dirent-ils, que tu nous autorises à nous concerter ; nous te parlerons ensuite. — Faites, leur dit-il. » Ils se mirent à l’écart pour conférer et se dirent : « Il est inutile de faire une enquête sur son compte, nous l’avons vu lui-même réparer sa maison ; nous nous sommes rendu compte de la façon dont il se nourrissait, s’habillait et meublaitsa maison. Cela nous suffit et nous n’avons plus qu’à lui remettre l’argent sans consulter personne à son sujet. » Ils convinrent donc de lui apporter les trois charges d’argent qu’ils avaient apportées.

Ils revinrent chez l’Imâm et lui dirent : « Que Dieu te donne la puissance ! Nous avons avec nous trois charges d’argent que t’envoient tes frères pour te permettre de pourvoir à tes dépenses et d’améliorer ta situation. » « Voici le moment de la prière, répondit-il ; je vais me rendre à la mosquée cathédrale pour y présider ; puis je ferai connaître aux fidèles le but de votre voyage. »

Monnaies de la dynastie hérétique des Rustamides
Monnaies de la dynastie des Rustamides

Ils s’inclinèrent et sortirent avec lui pour aller à la mosquée. La prière terminée, ‘Abd er Rahmân fit inviter par le crieur les notables de chaque tribu à rester. La foule partie, il s’adressa aux ambassadeurs et les pria de faire connaître le but de leur mission aux personnages de marque présents. Ils répétèrent ce qu’ils avaient dit à ‘Abd er Rahmân. Celui-ci se tournant alors vers les assistants leur demanda leur avis. « C’est là, dirent-ils, un bien que Dieu nous envoie ; nos frères nous donnent spontanément cet argent que nous n’avons pas demandé. Notre avis est que tu fasses apporter les charges et que tu partages l’argent en trois : un tiers pour achat de chevaux, un tiers pour achat d’armes ; le reste sera destiné aux pauvres et aux malheureux. » « Vous avez entendu la proposition de vos frères, dit l’Imâm aux envoyés. Qu’avez-vous à objecter ? » — « Nous avons entendu et nous obéissons, répondirent-ils. »

Ils apportèrent l’argent : « Je désire, leur dit ‘Abd er Rahmân, que vous restiez ici jusqu’à ce que ces sommes aient reçu leur affectation. Vous retournerez ensuite chez vos frères et leur ferez connaître ce qui s’est passé. » Conformément à ce qui avait été décidé, les sommes envoyées furent divisées en trois parts, en présence des ambassadeurs. L’Imâm dit ensuite à ces derniers : « Partez maintenant avec la bénédiction de Dieu, si vous le désirez. »

Quanti, avec l’argent reçu, on eut acheté des chevaux et des armes, fortifié les faibles et soulagé les misères des pauvres, la situation des habitants devint prospère : ceux qui apprirent ce qui en était les craignirent ; ils n’eurent plus à redouter les attaques de leurs ennemis ; car ceux-ci reconnurent que leur puissance primait celle des autres et qu’ils pouvaient triompher de ceux dont ils craignaient auparavant les incursions armées. On commença à peupler la ville et à élever des constructions, à mettre en culture les terres jusqu’alors en friche, à planter des jardins, à canaliser les eaux, à créer des moulins et constituer des approvisionnements, etc.

Les habitants s’étendirent dans la ville agrandie. Des pays les plus éloignés, leur arrivèrent des ambassades et des caravanes. Il n’était pas un étranger s’arrêtant dans la ville qui ne se fixât chez eux et ne construisît au milieu d’eux, séduit par l’abondance qui y régnait, la belle conduite de l’Imâm, sa justice envers ses administrés et la sécurité dont tous jouissaient pour leurs personnes et leurs biens. Bientôt, on ne voyait plus une maison en ville sans entendre dire : Ceci est à un tel de Koufa ; celle-là est à un tel de Basra, cette autre à un tel de Qaïrouân, voici la mosquée des gens de Qaïrouân et leur marché ; voici la mosquée elle marché des Basriens, celle des gens de Koufa. Les routes menant au Soudan ou aux pays de l’Est et de l’Ouest s’ouvrirent au négoce et au trafic. Pendant deux ans environ la situation resta telle, la population ne cessant d’augmenter, pendant que les négociants et les gens de tous pays venaient y faire leur commerce.

La troisième année, les Abâdhites de l’Orient se donnèrent rendez-vous à Basra et s’y réunirent. Instruits de ce qui concernait l’Imâm par les nouvelles qui leur parvenaient et déjà fixés sur son compte par le rapport de leurs ambassadeurs, qui avaient constaté et vu de leurs propres yeux ce qui en était, ils tinrent le langage suivant : « Votre Imam du Maghrib marche dignement sur les traces d’Abou Bilâl Mirdâs ben Odyah et d’Abou H’amzah Ech Châri. Ne lui ménagez pas votre argent et ne lui épargnez pas vos dons. Envoyez-lui tout ce qui est entre vos mains, afin de l’aider à affermir sa situation religieuse et matérielle. En agissant ainsi, vous obtiendrez honneur ici-bas et richesse dans la vie future. » Ils convinrent de lui envoyer dix charges d’argent. A cet effet, ils mandèrent leurs premiers ambassadeurs et leur firent connaître le montant de la somme qu’ils avaient recueillie, en leur faisant remarquer qu’ils avaient agi secrètement en tout et à l’insu des gouverneurs ou des chefs militaires qui leur auraient certainement fait un mauvais parti, s’ils avaient eu vent de leur démarche. Ils recommandèrent le secret aux envoyés.

Ceux-ci ayant consenti à se charger des présents et à les faire parvenir à ‘Abd er Rahmân, se mirent en route ; arrivés à Tâhert, ils firent halte à l’endroit où ils s’étaient arrêtés lors de leur première mission. Ils se dirigèrent ensuite vers la demeure ‘Abd er Rahmân. Ils constatèrent de grands changements et trouvèrent que la ville s’était modifiée en tout : ils virent des châteaux bâtis, des jardins plantés, des moulins installés, une cavalerie bien montée, des sentinelles garnissant les remparts et partout un grand nombre d’esclaves et de serviteurs.

Ce spectacle changea leurs dispositions, jusqu’au moment où ils parvinrent au château de l’Imâm ; ils le trouvèrent aussi humble et simple qu’ils l’avaient connu. Ils ne lui dirent pas ce qu’ils avaient apporté et ne lui firent pas tout d’abord connaître le but de leur mission. Ils s’abouchèrent préalablement avec des personnages dont la piété leur inspirait entière confiance et sur lesquels ils pouvaient compter. Ils leur demandèrent si la conduite d’Abd er Rahmân avait changé et s’il avait modifié sa manière de gouverner. Ils lui répondirent qu’il était resté tel qu’ils l’avaient vu et ([lie sa manière d’agir était toujours la même. Les envoyés leur apprirent alors qu’ils avaient apporté une somme d’argent dont ils leur indiquèrent le montant. « Remettez-lui votre dépôt, lui dirent-ils. S’il accepte ces richesses, il les dépensera connue il convient et leur donnera certainement leur destination. Mais nous ne pensons pas qu’il accepte ce que vous voulez lui offrir. »

Le Maghreb après la révolte berbère
Le Maghreb après la révolte berbère

Suivant ce conseil, ils se rendirent chez ‘Abd er Rahmân, le saluèrent et l’informèrent de l’objet de leur mission, en lui donnant des nouvelles de leurs frères d’Orient. Il s’en réjouit et les questionna sur leur situation. Etaient-ils faibles ou pouvaient-ils manifester ouvertement leurs croyances ? Y avait-il parmi eux des pauvres et des misérables ? Ils répondirent qu’ils vivaient à l’état secret et non à l’état manifeste, qu’ils étaient faibles et non puissants et que comme partout il y avait dans leurs communautés des riches et des pauvres. Il leur donna rendez-vous à la mosquée cathédrale, après la prière de midi, afin qu’ils informassent leurs frères de la mission dont ils étaient chargés.

Ils y vinrent. Lorsque les fidèles eurent terminé leur prière, le héraut d’Abd er Rahmân invita les notables à rester elle peuple à se retirer. L’Imâm avait donné l’ordre aux ambassadeurs d’apporter l’argent à la mosquée afin qu’il pût se rendre compte lui-même de la somme envoyée et ils s’y étaient conformés.

Lorsque la foule se fut écoulée, ‘Abd er Rahmân se fit présenter les charges d’argent devant les notables qui étaient restés et donna la parole aux ambassadeurs. Ils répétèrent ce qu’ils avaient dit à l’Imâm. Quel est votre avis ? dit ‘Abd er Rahmân aux assistants. —Fais comme il te plaira, répondirent-ils. — Puisque vous me laissez le soin de décider, j’estime que ces biens doivent être renvoyés à leurs maîtres afin qu’ils les remettent à leurs pauvres et à ceux qui en ont besoin. Une première fois nous avions accepté les présents qu’ils nous avaient offerts parce que nous en avions réellement besoin et à cause de la misère qui régnait parmi les gens du peuple, nos frères. Mais actuellement, ils peuvent se passer de l’argent des autres. »

Ces paroles impressionnèrent péniblement les envoyés et les assistants. Ils insistèrent à plusieurs reprises auprès d’Abd er Rahmân en employant les adjurations les plus solennelles. Mais il jura tout aussi solennellement qu’il n’accepterait ni un dinar ni un dirhem et qu’il ne garderait rien de cet argent. Désespérant de le persuader, les envoyés se conformèrent à ses ordres et partirent avec les présents qu’ils rapportèrent à ceux qui les leur avaient confiés.

Cet événement augmenta encore la haute considération qu’avaient pour ‘Abd er Rahmân les Abâdhites d’Orient. Ils reconnurent que s’il avait été un homme recherchant les biens de ce monde il aurait désiré garder ces richesses. A partir de ce moment, ils se rallièrent à son imamat et furent d’avis que le reconnaître était pour eux une obligation.

Par la suite, les envoyés ne cessèrent d’arriver et de se renseigner sur l’état de la ville dont la prospérité augmentait toujours. La manière de gouverner d’Abd er Rahmân restait la même ; ses qâdhis étaient des personnages d’élite ; son trésor public était toujours bien rempli ; les chefs de sa police et leurs auxiliaires accomplissaient strictement leurs devoirs ; les percepteurs des aumônes remplissaient régulièrement leurs fonctions.

Au moment des céréales ils sortaient ; ils touchaient leurs dîmes, à la nouvelle lune de chaque… ; ils prélevaient sur les propriétaires de moutons et de chameaux la part qu’ils devaient légalement sans léser personne et sans être fraudés. La perception terminée, on répartissait les grains entre les pauvres, puis on procédait à la vente des moutons et des chameaux. Sur le produit de cette vente, l’Imâm envoyait à ses gouverneurs les sommes nécessaires à leur administration ; puis il faisait faire le compte de l’excédent et une fois fixé, ordonnait de faire le recensement de tous les habitants de la ville et de la banlieue et de dresser la liste des pauvres et des nécessiteux. Cette opération terminée, on procédait au compte des grains qui restaient dans les greniers publics. Ce qui restait du produit des aumônes était employé à l’achat des vêtements de laine, de pelisses et d’huile que l’on distribuait proportionnellement à chaque famille en donnant la préférence aux indigents de la secte abâdhite.

Sur le produit de la capitation, du kharadj, des terres et autres revenus, il défalquait les sommes suffisantes pour l’année à son entretien et aux dépenses de sa suite, de ses qâdhis, des préposés à la police, des fonctionnaires chargés de ses affaires. S’il restait un excédent, il l’employait aux œuvres d’utilité publique intéressant les musulmans. Il continua à gouverner ainsi ses sujets qui vivaient toujours dans l’union et la concorde sans voir se produire contre lui une rébellion ou une attaque jusqu’à ce que la mort mit fin à son règne.

J’avais eu connaissance de la durée de son principat, mais avec le temps, j’en ai oublié le chiffre.

Il avait eu pendant son règne un fils nommé ‘Abd el Ouahhâb d’une conduite louable et apte à prendre la direction des affaires après lui. Les Abâdhites lui confièrent le pouvoir après la mort de son père.

La dynastie Persane des rustumide de Tahert et Nafusa
La dynastie Persane des rustumide de Tahert 

Gouvernement d’’Abd el Ouahhâb.

Faits concernant son règne.

Certains Abâdhites m’ont rapporté les faits suivants :

A la mort d’’Abd er Rahmân ben Rostem, les Abâdhites proclamèrent comme Imâm son fils ‘Abd el Ouahhâb. Il fut un roi puissant et un sultan fort.

Sous son règne, se produisit une scission parmi les Abâdhites dont les chefs se divisèrent en deux partis : un groupe d’entre eux prit le nom de Nokkar et un autre celui de Ouahbites. Je ne connais pas cette dénomination. J’ai entendu dire seulement qu’elle leur avait été donnée parce qu’ils étaient partisans d’’Abd el Ouahhâb.

En ce qui concerne ces appellations, je sais, d’après les renseignements qui m’ont été fournis par des personnes compétentes, qu’un de leurs groupes était désigné sous le nom de Yezidia, c’est à dire partisans d’’Abdallah ben Yezid, et d’’Amria partisans de ‘Isa ben ‘Amr et après lui d’Ahmed ben el Hosein. J’ai pu constater que ceux qu’on appelait Ouahbia penchaient vers ces deux partis. Ils s’appelaient également El ‘Askaria, ou gens du camp. La plupart des Nefousa qui sont chez nous, dans la ville, se donnent ce nom.

L’autorité d’’Abd el Ouahhâb sur les Abâdhites ou autres avait pris une extension à laquelle les Abâdhites n’étaient pas arrivés avant lui. Il obtint la soumission de groupes sur lesquels ses prédécesseurs n’avaient pas eu d’action et rassembla des forces militaires que personne n’avait eues avant lui. Des gens m’ont raconté que sa puissance fut telle qu’il alla mettre le siège devant Tripoli et devint maître de tout le Maghrib jusqu’à une ville appelée Tlemcen. Il continua à gouverner de la sorte, sans que l’union et la concorde fussent troublées par des rebellions ou des attaques, jusqu’au moment où se produisit la scission.

Son père ‘Abd er Rahmân n’avait laissé aucun ouvrage connu dont il fût l’auteur. ‘Abd el Ouahhâb composa un livre intitulé Kitâb Masâïl Nefousa El Djebel (Questions des Nefousa de la montagne), réponse à des questions douteuses au sujet desquelles les Nefousa lui avaient écrit et dont il donna en détail la solution. Ce livre qui est entre les mains des Abâdhites a une grande célébrité parmi eux ; ils se le sont transmis de génération en génération, jusqu’à notre époque, si bien que j’ai pu en avoir communication par un membre de la famille des Rostemides, le voir et l’étudier.

Site de la Tahert rustumide, près de l'actuel Tiaret, dans la partie ouest de l'Algérie La ville semble avoir été fondée par Ibn Rustum comme une cité kharijite par excellence, visant à rivaliser avec la Kairouan malékite. Ibn Saghîr, auteur « rustumide » de la fin du IXe siècle, parle d’une certaine vie agréable dans la Tâhirt de l’époque [2] : « Il n’était pas un étranger s’arrêtant dans la ville qui ne si fixât chez eux et ne construisit au milieu d’eux, séduit par l’abondance qui y régnait, la belle conduite de l’Imâm, sa justice envers ses administrés et la sécurité dont tous jouissaient pour leurs personnes et leurs biens. Bientôt on ne voyait plus une maison en ville sans entendre dire : celle-ci est à un tel de Koufa, celle-là à un tel de Basra, cette autre à un tel de Kairouan, voici la mosquée des gens de Kairouanet leur marché ; voici la mosquée et le marché des Basriens, celle des gens de Koufa. »
Site de la Tahert rustumide, près de l’actuel Tiaret, dans la partie ouest de l’Algérie , les Abbassides ont crée une ville pas loin d’ici du nom de al-Medina al-Abbassiya  (la ville abbasside) qui fut détruite  par les Kharijites payés par les émirs Omeyyades d’al-Andalus

Causes qui amenèrent la scission.

Plusieurs personnages parmi les Abâdhites ou autres m’ont rapporté les faits suivants :

Les Mezâta, les Sedrâta et autres tribus avaient l’habitude, à la saison du printemps, de quitter les terres de parcours qu’ils occupaient dans le Maghrib ou autres régions pour venir à Tâhert ou dans ses dépendances en raison des pâturages qu’ils y trouvaient et des autres avantages que leur offrait le pays. L’année où se produisit la scission, quand Dieu eut décidé de rompre l’union qui existait, les tribus firent vers Tâhert un mouvement de migration si important qu’il ne s’en était pas produit une seule fois de semblable. Lorsque les nomades venaient installer leurs campements, leurs personnages et leurs chefs de groupes se rendaient en ville où ils étaient traités avec bonté et honneur puis ils retournaient à leurs moutons et à leurs chameaux et restaient dans leurs campements jusqu’au moment de leur départ.

Au moment fixé par Dieu, quand les tribus eurent installé leurs campements aux environs de la ville, les notables citadins eurent des entretiens secrets avec leurs frères : les Mezâta se concertèrent avec les principaux personnages et les chefs nomades et chacune des tribus représentée par des gens habitant la ville en fit de même avec les chefs des tribus en migration. « La situation, dirent-ils, n’est plus la même et la marche des affaires s’est modifiée : notre qâdhi est injuste, notre préposé au trésor public est un concussionnaire, le chef de notre police est un scélérat et notre Imâm ne se préoccupe pas de changer cet état de choses. C’est Dieu qui vous amène. Allez trouver cet Imâm ; demandez-lui compte de la conduite de son qâdhi, de notre trésorier et de notre chef de police et exigez qu’il nomme à ces fonctions les meilleurs d’entre nous ». Ils consentirent à faire cette démarche et se rendirent immédiatement et au grand complet chez ‘Abd el Ouahhâb.

Lorsqu’ils eurent été introduits, celui qui était chargé de parler loua Dieu d’abord, puis dit : « Tes sujets ont à souffrir de ton qâdhi, de ton trésorier et du chef de ta police. Révoque-les et mets à leur place les meilleurs parmi eux ». — « Que Dieu vous récompense pour la démarche que vous faites, répondit ‘Abd el Ouahhâb ; vous recherchez pour le bien de l’Islam ce que peuvent désirer des hommes tels que vous. Faites comme vous l’entendrez. Désignez qui vous voudrez et écartez qui vous voudrez. » — « C’est bien, dirent-ils, puis après l’avoir loué et remercié, ils se retirèrent. »

Après leur départ, les principaux personnages de sa suite, ses qâïds et ses intimes entrèrent chez lui et lui dirent : « Pourquoi donc nos frères sont-ils venus aujourd’hui en masse et leur as-tu accordé une audience particulière à laquelle d’autres n’ont pas été admis ? » L’Imâm leur répéta ce qu’ils avaient dit et conseillé. « Et tu leur as accordé ce qu’ils demandaient ? » — Il leur fit part de sa réponse. « Tu as mal agi, répliquèrent-ils, pour toi, pour nous, pour tes frères et tes sujets. — « Et pourquoi ? Ils n’ont rien demandé de si extraordinaire et n’ont dit que des choses justes. » — « Leur intention n’est pas celle que tu leur attribues, dirent-ils, ni leur pensée celle que tu crois. Ils t’ont demandé de révoquer ton qâdhi, ton trésorier et le chef de ta police. Si tu le fais, ils te loueront et te remercieront. Puis ils reviendront te trouver et te diront que les musulmans ont à te reprocher ou à reprocher à tes deux fils ceci ou cela. Si tu leur cèdes, ils te remercieront et te loueront encore ; mais si tu leur résistes, ils s’insurgeront et repousseront ton autorité. En supposant même que tu leur accordes tout ce qu’ils te demandent, qui te garantit qu’ils ne viendront pas un jour te dire : les musulmans n’ont pas été unanimes à te confier le pouvoir à tes débuts ; démets-toi et remets-t’en à leur décision ; s’ils s’entendent tous pour te désigner de nouveau, tu sortiras triomphant de l’épreuve et ta situation n’en sera que plus affermie. »

« Que me faut-il faire maintenant, dit l’Imâm ? Ma réponse est donnée et il n’est pas digne d’un homme de mon rang de revenir sur ce qu’il a dit. » — « Sois sans inquiétude, nous allons te dire ce qu’il y a à faire, répliquèrent-ils. » — « Parlez, leur dit-il, avec la bénédiction de Dieu. » — « Demain, exposèrent-ils, quand ces gens viendront chez toi pour te demander ce que tu as fait, tu leur diras : la question est telle qu’elle a été entendue avec vous ; mais nous avons les uns et les autres des frères dont la présence nous est indispensable pour destituer ou écarter ceux qui ont voulu écarter et destituer ou pour nommer ceux que vous voulez désigner. S’ils te répondent qu’ils ne voient pas d’inconvénients à notre intervention, envoie-nous chercher et nous nous chargerons de répondre pour toi. » ‘Abd el Ouahhâb approuva leur proposition, les remercia de leur manière d’agir et leur donna congé.

Le lendemain les nomades se présentèrent chez ‘Abd el Ouahhâb. Quand ils eurent été introduits et eurent pris place, ils le questionnèrent au sujet de ce qui avait été convenu avec lui. « Vous êtes libres d’agir, leur dit-il ; mais il y a encore parmi nos frères des gens que ni vous ni moi ne pouvons nous dispenser de consulter pour destituer les fonctionnaires que vous visez et les remplacer par d’autres. Il serait mauvais pour nous et pour vous de nous réserver la solution d’une telle question sans leur concours. Cela pourrait altérer leurs bonnes dispositions et changer leurs sentiments ». — « Tu as parfaitement raison, lui répondirent-ils, fais les venir ; ils vont certainement se rallier à ce que nous avons conclu. »

Mandés par l’Imâm, les gens qui composaient l’autre groupe entrèrent et prirent place. Abd el Ouahhâb s’adressant alors aux nomades, les invita à faire connaître à leurs frères le but de leur démarche et ce qu’ils lui avaient demandé. Ils exposèrent leur avis et celui de leur Imâm. « Que Dieu vous récompense pour l’Islam et les musulmans, dirent les autres ; mais il reste une question à examiner. Vous savez bien qu’il n’est obligatoire de destituer un qâdhi ou un préposé au trésor public que pour une faute bien constatée et qu’il n’est pas possible de prendre une telle mesure sur la simple dénonciation de rebelles ou les rapports de calomniateurs. » Interdits, les nomades dirent pour toute réponse : « Ce n’est pas ce qui avait été entendu hier entre l’Imâm et nous ; c’est une opinion nouvelle ou un mot d’ordre donné. »

Ils sortirent alors et gagnèrent la mamelon connu sous le nom de Koudiat En-Nokkar où ils furent rejoints par ceux de leur parti. Ils jurèrent que les Arabes ne rentreraient en ville que si les destitutions qu’ils avaient demandées étaient prononcées et que si ‘Abd el Ouahhâb et son entourage étaient soumis au jugement du peuple. Depuis ce jour ils furent appelés Nokkar et l’endroit où ils s’étaient retirés prit le nom de Koudiat En-Nokkar.

Quand ‘Abd el Ouahhâb connut leur position et leurs revendications et vit qu’ils ne renonçaient pas à leurs exigences et voulaient le soumettre à l’arbitrage du peuple, il convoqua les notables et les gens de son conseil et les consulta sur les mesures à prendre. Tous décidèrent qu’on devait les combattre après les avoir avertis des conséquences qu’entraînait pour eux leur rébellion. Malgré les avertissements, ils refusèrent de se soumettre et ne tinrent aucun compte du châtiment qu’on leur faisait prévoir. Voyant cela, ‘Abd el Ouahhâb et ses partisans les attaquèrent. En un instant, ils furent terrassés tous, sauf ceux qui s’enfuirent à toute vitesse. On ne poursuivit aucun fuyard et on n’acheva aucun blessé.

‘Abd el Ouahhâb et ses partisans revinrent triomphants pendant que les tribus rebelles regagnaient leurs terres de parcours habituelles. L’Imâm resta maître absolu de la situation ; mais des ferments de haine subsistèrent parmi les groupes qui avaient eu des morts.

‘Abd el Ouahhâb vit sa puissance s’affermir et augmenter ; à la suite de ces événements, son imamat se transforma en royauté.

La mosquée al-jâmi‘ Tâjdîd de Djerba en Tunisie, remonterait à la fin du 9e siècle (Al-Murâbit, 2002 : 86), et de la dynastie ibadite Rustumide
La mosquée al-jâmi‘ Tâjdîd de Djerba en Tunisie, remonterait à la fin du 9e siècle, et de la dynastie ibadite Rustumide

Deuxième scission.

Certains Abâdhites m’ont rapporté les faits suivants : Un groupe de Hoouâra et de gens appartenant à d’autres tribus campait près de la ville de Tâhert. A la tête des Hoouâra était une famille importante, appelée El Aous et connue également sous le nom de Benou Mesâla. D’après le récit qui m’a été fait par des Abâdhites, il y avait dans une famille de marque des Berbères Louata ou autres, une fille d’une grande beauté qui fut demandée en mariage par le chef d’El Aous pour lui-même ou pour son fils. On avait agréé sa demande quand un homme des Hoouâra, hostile aux Benou Aous, alla trouver ‘Abd el Ouahhâb et lui dit : « Un tel a demandé en mariage pour lui ou pour son fils la fille d’un tel. Tu sais quelle situation il occupe parmi les siens et de quelle influence il jouit parmi ses contribuables. Je ne vois pas ce mariage d’un bon œil ; car cette union lui créera des parentés et des alliances et, quand une tribu marchera avec l’autre, ces gens te feront de l’opposition dans la ville. Demande sa fille à cet homme soit pour toi-même, soit pour ton fils ou pour quelqu’un qui, en raison de ton pouvoir, tournera toujours ses préférences de ton côté. »

‘Abd el Ouahhâb, ayant mandé l’homme, eut un entretien avec lui et lui demanda la main de sa fille pour lui-même. Il la lui donna en mariage. »

Quand le chef des Aous eut appris la chose, il dit : « Par ses manœuvres dirigées contre moi et en abusant de son pouvoir, il m’a ravi une jeune fille que j’avais demandée en mariage et qu’on m’avait accordée. Je me soucie plus d’habiter une terre où il se trouve. » Les gens de sa fraction partagèrent sa colère ; il leva le camp dans la direction du Maghrib et alla s’installer avec eux dans la vallée des Hoouâra qui se trouve à dix milles ou plus de la ville. Ils peuplèrent le pays depuis le haut de la rivière jusqu’à un certain endroit… et furent rejoints là par les tribus comprises sous la dénomination de Hoouâra.

Je pense qu’ils avaient été précédés en cet endroit par certains groupes de leur tribu. Tous ceux qui partageaient leurs idées ou leurs passions se rallièrent à eux. Les intrigants ne cessèrent dès lors d’agir entre les deux partis jusqu’à ce qu’ils eussent allumé le feu de la guerre.

Un des Chorat m’a raconté, d’après ses ancêtres, qu’à la première expédition dirigée contre leurs ennemis, les Hoouâra rencontrèrent un jeune homme de la famille du muletier () près des villages situés sur la rivière Nahr Abou Sa’ïd Allah. Ils le tuèrent, mais ils ne lui coupèrent pas la tête, ne lui enlevèrent aucun de ses vêtements et ne prirent ni son cheval, ni sa selle, ni sa bride. Des cris s’élevèrent dans la ville et les habitants accoururent en hâte. Ils trouvèrent le jeune homme tué ; sa monture était à ses côtés, avec sa selle et sa bride ; il avait conservé intacts tous ses vêtements.

Désappointés de voir qu’on ne lui avait rien enlevé, ils examinèrent minutieusement le corps de la victime et finirent par constater qu’une bague qu’il portait au doigt avait disparu. Aussitôt ils poussèrent le cri : Dieu est grand ! et dirent : « Ils regardent comme licite le pillage des biens ; il est donc légitime pour nous de les combattre. » Ils transportèrent le mort en ville, firent sur lui les prières rituelles et l’enterrèrent. Puis ils se préparèrent à faire la guerre et à attaquer leurs ennemis.

‘Abd el Ouahhâb vit se réunir autour de lui une quantité considérable de tribus et de guerriers. Les Hoouâra et les Abâdhites qui s’étaient joints à eux apprirent qu’il comptait dans son armée mille chevaux de robe pie. Il sortit de la ville et se mit en marche à la tête d’une armée dont Dieu seul connaissait le chiffre. Quand les Benou Aous apprirent ce mouvement, ils furent tous saisis de terreur et concentrèrent leurs forces le long d’un cours d’eau appelé Nahr Islan.

L’Imâm, atteint d’un refroidissement, avait fait disposer sur sa chamelle un palanquin et avait pris pour lui faire contrepoids un homme des Nefousa et comme conducteur un homme de la même tribu. Parfois, quand le conducteur pressait trop l’allure et que les préposés à la litière lui disaient : rouid, doucement il criait rid, avance. — « Malheur à toi, lui répétaient-ils, on te dit rouid doucement ». — « C’est bien cela », répondait-il.

On continua à marcher, jusqu’à ce que les deux troupes fussent en vue. ‘Abd el Ouahhâb disposa son armée et assigna la place à ses généraux. De leur côté les Benou Aous rangèrent les Hoouâra et ceux qui s’étaient ralliés à leur rébellion.

Alors les chevaux tournoyèrent et la bataille s’engagea si violente que la poussière qui s’éleva obscurcit tous les points de l’horizon. L’Imâm suivait des yeux les phases du combat, regardant tantôt à droite, tantôt à gauche ou au centre. Quand il portait ses regards vers la droite, il apercevait un cavalier : » Quel est donc ce cavalier qui jette le désordre dans les rangs ennemis » ? disait-il. — « C’est ton fils Allah », lui répondait-on. S’il regardait à gauche, il voyait la même chose et à sa question : « Quel est ce cavalier ? » on lui répondait : « C’est encore ton fils Aflah. » Quand il tournait ses yeux vers le centre, il voyait encore le même cavalier et c’était toujours son fils Aflah. ‘Abd el Ouahhâb s’écria alors : « Aflah est certes bien digne de l’Imamat. » Ce fut la première fois qu’il fut désigné comme futur Imâm. Le combat continua sans qu’aucune des troupes lâchât pied, si bien qu’au dire des gens, l’Oued Islan roula ce jour des flots de sang.

Pendant que les deux armées étaient aux prises, ‘Abd el Ouahhâb criait à pleins poumons : « Dinar, serre la bride et avance d’un pas ». — Dinar obéissait ; mais chaque fois qu’il laissait un pas en avant, le Nefousi qu’’Abd el Ouahhâb avait choisi comme contrepoids, s’élançait pour combattre et le côté où il était s’allégeant, la litière penchait du côté de l’Imâm. — » Pourquoi la litière en choit-elle, » disait-il ?— « C’est ton compagnon qui est parti au combat, » lui répondait-on. — « Chargez son côté avec des pierres, » criait ‘Abd el Ouahhâb. — Puis il criait de nouveau : Dinar, serre la bride et avance d’un pas ». Et il ne cessait de pousser en avant, conduisant sa troupe vers l’ennemi, ordonnant, chaque fois que sa litière penchait de rétablir, l’équilibre en chargeant de pierres le côté du Nefousi, jusqu’à ce qu’il eût dispersé avec ses escadrons la troupe rebelle qui prit la fuite.

Il y eut dans cette journée un nombre considérable de morts parmi les diverses tribus ; mais ceux qui subirent les pertes les plus sensibles et les plus cruelles furent les Hoouâra. On dit qu’ils se réfugièrent dans le Djebel Indjân ; d’autres disent qu’ils ne gagnèrent cette région que plus tard. Dieu seul sait la vérité !

Aflah se forma depuis au principat ; il eut autour de lui un parti tout dévoué, prit la plus grande part à la direction des affaires et attribua les faveurs. Il en fut ainsi jusqu’au moment où ‘Abd el Ouahhâb fut enlevé par la mort. Le khalifat passa alors à Aflah.

la mosquée Albarouni , des montages Nafousa à l'ouest de la Libye.
La mosquée Albarouni , des montages Nafousa à l’ouest de la Libye.

Gouvernement d’Aflah ben ‘Abd el Ouahhâb.

Lorsqu’Aflah eut pris le pouvoir, il se montra plein de décision et d’énergie. Il eut un nombre de fils que n’avaient pas eu ceux qui l’avaient précédé. Sa renommée se répandit bientôt partout. Les Nefousa du Djebel vinrent lui demander de mettre à leur tête celui qu’il voudrait. Quant aux Chorat, ils n’eurent rien à lui reprocher au sujet de ses décisions, ni de la perception de ses aumônes ou de ses dîners.

Ils eurent une première occasion de le mettre à l’épreuve. Un des qâdhis nommés par son père étant mort sous son règne, ils allèrent en députation chez lui et lui demandèrent de désigner pour le remplacer celui qu’il pensait être digne de ses fonctions. « Convoquez vos assemblées, leur dit-il, et choisissez le meilleur d’entre vous. Quand vous me l’aurez désigné, je le contraindrai à répondre à votre appel et l’aiderai à agir au mieux de vos intérêts. » Ils délibérèrent sans arriver à accepter aucun d’entre eux. Mais ils s’entendirent pour porter leur choix sur Mohakkem el Hoouâri qui habitait le Djebel Aourâs. Ils vinrent alors trouver Aflah ben Abd el Ouahhâb et lui dirent : « Nous avons débattu la question et nous ne voulons aucun d’entre vous ; mais nous portons notre choix sur Moh’akkem el Hoouâri qui habite le Djebel Aourâs et nous l’agréons à l’unanimité pour nous tous et pour nos affaires religieuses ou temporelles ».

Aflah leur répondit : « Malheur à vous, vous faites appel à un homme qui a bien les sentiments scrupuleux de piété et la valeur religieuse que vous lui prêtez ; mais il a été élevé loin des villes et ne tient aucun compte du rang et de la noblesse de qui que ce soit. S’il devient votre qâdhi, il ne faut pas penser qu’il laisse un seul de vous commettre une injustice ou être lésé. Il appliquera les lois dans toute leur intégralité, sans se soucier de les atténuer pour vous être agréable et sans jamais être le serviteur de personne. » — « Nous ne voulons personne autre que lui comme qâdhi, » répliquèrent-ils.

D’après l’auteur du récit que je rapporte, celui qui insistait le plus pour obtenir d’Aflah la nomination de Mohakkem était son frère Abou’l ‘Abbâs.

« Puisque vous refusez tout autre que lui, après le conseil que je viens de vous donner, dit l’Imâm, dépêchez-lui vos envoyés. » Les gens composant la députation se mirent en route emportant une lettre d’Aflah et une autre des Chorat : Au nom du Dieu suprême, était-il dans ces missives, il s’est produit chez les musulmans un événement qui rend ta présence indispensable parmi eux. Ils attendent donc ton arrivée. En raison de la responsabilité que tu encours aux yeux de Dieu, il ne t’est pas possible de différer ton départ et tu ne peux le dispenser de les joindre afin de te mettre d’accord avec eux sur une question qui concerne les intérêts des musulmans. »

Lorsque les envoyés eurent remis leurs message à Mohakkem, il se dirigea vers sa monture, l’enfourcha et ne prenant que son vêtement et son bâton, se mit en route. Arrivé à Tâhert, il gagna la grande mosquée et y descendit.

Ses amis accoururent vers lui, l’entourèrent et lui dirent : « Le qâdhi, un tel fils d’un tel, est mort. Les musulmans et l’Imam ont convenu de te désigner comme son successeur. Sache que si tu refuses de répondre à notre appel, tu seras responsable de tout sang versé injustement et de toute possession illégitime de femme qui pourrait se produire. Crains Dieu et ne repousse pas l’offre que te font les musulmans et l’Imâm. Si tu désobéis, nous te contraindrons ; si tu te soumets à notre volonté, nous te serons reconnaissants. » — « La justice est chose amère, répondit-il, plus amère qu’un remède et ce n’est que malgré soi qu’on avale un remède. Vous êtes aisés et riches. Tout autre que moi vaut mieux pour vous. C’est un conseil que je vous donne, acceptez-le. »

Après des pourparlers qu’il serait trop long de rapporter, Mohakkem finit par dire : « Puisque vous repoussez toute autre solution, retournez chez votre Imâm ; faites-lui connaître ce qui en est et consultez-le. » — « C’est déjà fait, » répliquèrent-ils. — « Eh bien soit », dit-il. Ils l’installèrent alors dans la maison connue sous le nom de maison de justice, lui achetèrent une servante de couleur et lui assignèrent sur les fonds du trésor public ce qui était nécessaire à son entretien. Sa manière d’être avec eux justifia leur attente et leur espérance.

Pendant qu’il exerçait ainsi ses fonctions, il arriva qu’Abou’l ‘Abbâs, frère de l’imâm Aflah, qui avait conseillé de le choisir et avait poussé à la nomination eut un différend au sujet d’une terre avec le beau-père de l’Imâm. Ils le soumirent à Aflah. Mais Abou’l ‘Abbâs étant son frère et son adversaire, son beau-père, l’Imâm leur dit : « Vous m’êtes également chers. Portez votre affaire devant Mohakkem ». C’était là la solution désirée par Aboul ’Abbâs qui avait fait nommer le qâdhi et avait marqué sa préférence pour lui. Elle répugnait au contraire à l’autre qui aurait bien voulu voir Aflah régler l’affaire en litige.

Abou’l ‘Abbâs, profitant de la décision de l’Imâm, s’empressa d’enfourcher une mule grise d’allure rapide qu’il possédait pendant que son adversaire partait sur une jument dont la marche était lente. Il trouva Mohakkem seul, dans le vestibule de sa maison. Le qâdhi ne voyant personne avec Abou’l ‘Abbas le fit asseoir à son côté et se mit à causer avec lui.

<strong>Ruines de Tahert. Tahert l'ancienne devait exister au moment où Ibn Rustum vient s'installer dans la région puisque des monnaies de bronze, des fulus, trouvées à Volubilis mais frappées à Tahert, mentionnent le nom d'un gouverneur arabe de la ville, dépendant de Bagdad Colin G. S., Monnaies, 1936, p. 118 et 123-124 Eustache D., Monnaies de Tahert, 1962, p. 75. </strong>
Ruines de Tahert. Tahert l’ancienne devait exister au moment où Ibn Rustum vient s’installer dans la région puisque des monnaies de bronze, des fulus, trouvées à Volubilis mais frappées à Tahert, mentionnent le nom d’un gouverneur arabe de la ville, dépendant des Abbassides de  Baghdad  source: Colin G. S., Monnaies, 1936, p. 118 et 123-124 Eustache D., Monnaies de Tahert, 1962, p. 75.

Sur ces entrefaites, l’adversaire d’Abou’l ‘Abbâs qui était resté en arrière, arriva et descendit à la porte de Mohakkem. Dès qu’Abou’l Abbâs le vit là, il appela à haute voix par son nom la servante de Mohakkem et lui demanda à boire, pour montrer à son adversaire la faveur dont il jouissait auprès du qâdhi et l’intimider ainsi. Quand Abou’l « Abbâs eut rendu à la servante le vase dans lequel il avait bu, son adversaire se dit : « A qui vais-je soumettre mon affaire ? Voilà mon adversaire assis à côté du qâdhi et se faisant servir à boire chez lui, pendant qu’on me laisse à la porte de la maison, sans daigner jeter un regard vers moi ».

Le qâdhi ayant tout à coup tourné les yeux de ce côté, aperçut l’homme assis. « Que fais-tu là, dit-il, et que désires-tu ? — Je suis venu en qualité d’adversaire d’Abou’l ‘Abbâs, mais l’ayant trouvé assis à ton côté, j’ai pris place à l’endroit où tu me vois. » Mohakkem s’emporta contre Abou’l ‘Abbâs et lui dit : « Comment, tu viens ici avec ton adversaire et tu t’assieds à mon côté pendant qu’il reste à l’écart et, de plus, tu te fais servir à boire dans ma maison par ma servante ! Esclave, prends Abou’l ‘Abbâs par la main ; fais-le assoira la place de son adversaire et qu’il n’en bouge pas. Prends ensuite son adversaire par la main, amène-le à mon côté et ordonne à la servante de lui apporter à boire ». L’esclave exécuta l’ordre.

Abou’l ‘Abbas sortit fort irrité et se rendit chez son frère Afiah. « Que t’arrive-t-il donc ? » lui demanda-t-il. — « Il m’arrive avec ce misérable et grossier Hoouâri ce qui n’est jamais arrivé à personne, » répondit-il. — « Et quoi donc ? » Il raconta l’histoire tout au long. L’Imâm lui dit alors : « Abou’l Abbâs, je t’avais déjà fait prévoir cela avant sa nomination ; mais il a bien fait d’agir ainsi ; la justice doit passer avant tout. S’il avait fait autrement, il aurait trahi son devoir. » Ce propos parvint aux oreilles des notables Abâdhites ; il leur plut et ils s’en réjouirent.

Le règne d’Aflah fut plus long que tous ceux de ses prédécesseurs. Il occupa le trône pendant cinquante ans et vit grandir ses fils et ses petits-fils. Son gouvernement fut glorieux. Il construisit des châteaux et fit fabriquer une porte en fer ; il fit fabriquer de vastes écuelles et donna à manger au peuple, à l’époque dite Aiâm El Djifân, comme nous l’avons dit précédemment.

Sous son règne la prospérité devint générale ; les richesses et les revenus se multiplièrent. Les voyageurs et les caravanes arrivèrent de tous les points de l’horizon et de tous les pays avec des marchandises diverses. Les habitants rivalisèrent d’ardeur pour construire et l’on vit s’élever des châteaux et des fermes en dehors de la ville, pendant que l’on réglait le cours des eaux. Abân et Hamouia construisirent leurs deux châteaux connus à Amlâq. ‘Abdel Ouah’id bâtit également le château qui porte encore son nom aujourd’hui. Il serait trop long de citer les autres.

Un personnage digne de confiance m’a raconté qu’un jour Abân et Hamouia allèrent en promenade à leurs châteaux, amenant avec eux un groupe de leurs frères. « Lorsque nous arrivâmes en vue des deux châteaux, rapporta l’un d’eux, un de leurs esclaves prit les devants pour nous annoncer. Les habitants des deux châteaux garnirent les terrasses et les murailles pour les voir arriver. Je le jure par Dieu, il n’était pas un créneau où l’on n’aperçût un vêtement rouge ou jaune et, sur le mur d’enceinte, des visages beaux comme des pleines lunes.

Les différentes tribus se développèrent, créèrent des centres d’habitation et virent leurs richesses se multiplier. Les étrangers avaient élevé des châteaux ; les Nefousa avaient construit sur la rive. Les soldats venant de l’Ifriqiya avaient bâti la ville qui est aujourd’hui peuplée. La sécurité s’établit partout et, les richesses augmentant, les gens de la banlieue et de la campagne commencèrent à s’agiter.

Plusieurs personnages m’ont rapporté que les étrangers avaient un chef nommé Ibn Ouerda qui avait installé un souq portant son nom. Lorsque le chef de la police d’Aflah parcourait les marchés pour les inspecter, on ne pouvait l’empêcher d’entrer dans le souq d’ibn Ouerda, mais il n’y pénétrait pas par déférence respectueuse pour le propriétaire, qui était un notable appartenant au groupe des ‘Adjem dont les restes existent encore aujourd’hui sous le nom de Marmadjâna.

Les Nefousa étaient chargés d’exercer les tutelles déléguées par les qâdhis, de remplir les fonctions se rattachant au trésor public, de réprimer les délits commis sur les marchés et du contrôle des mœurs. Les soldats formaient la garde particulière du sultan, de ses enfants et de sa suite.

Aflah avait des fils qui par leur âge, leur expérience et leur habitude des affaires étaient tous dignes de l’imamat. Mais le peuple considérait comme plus propres à occuper le pouvoir deux d’entre eux ; l’un portait le surnom d’Abou Bekret l’autre celui d’Abou’l Yaqzhân ; c’est sous ces dénominations qu’ils étaient surtout connus dans la masse.

Les tribus qui s’étendaient autour de la ville de Tâhert étant devenues riches et, possédant des esclaves et des chevaux, montraient autant d’orgueil que les habitants de la cité, si bien qu’Aflah en vint à craindre une coalition qui pourrait lui arracher le pouvoir. Il s’appliqua alors à semer la division entre les tribus voisines les unes des autres.

Ses excitations entre les Loouâta et les Zenâta, les Loouâta et les Matmâta, les soldats et les étrangers amenèrent des scissions qui donnèrent lieu à des guerres. Chacune des tribus chercha dès lors à se concilier la faveur de l’Imam, par crainte de le voir soutenir contre elle sa rivale.

On raconte, et Dieu seul connaît ceux qui ont vu ces choses, qu’à partir de ce moment, il put se mettre tranquillement sur son dos et étendre à son aise ses mains et ses pieds, sachant bien qu’il était maître de la situation. Mais des ferments de haine restèrent dans les cœurs jusqu’au jour où la mort emporta Aflah.

Son fils Abou’l Yaqzhân avait mérité l’estime de tous et était réputé pour sa grande piété. Il insista vivement auprès de son père pour être autorisé à faire le pèlerinage. Il partit avec une caravane et arriva à la Mekke. Lorsqu’il eut accompli les tournées et les courses rituelles, il fut découvert par les émissaires des Abbasides qui avaient été dépêchés à l’effet de le rechercher. On leur avait dit en effet que le fils du chef des Chorat était arrivé du Maghrib envoyé par son père pour sonder le pays, prendre contact par des messagers envoyés dans toutes les directions avec ceux qui se rattachaient à son parti ou suivaient les doctrines de sa secte en les invitant à se préparer pour le jour où son père arriverait du Maghrib.

Abou’l Yaqzhân fut arrêté à la Mekke avec un homme des Nefousa qui l’accompagnait comme serviteur et transporté à Baghdâd. Celui qui gouvernait alors était El Motaouakkel ou un autre qui vivait à la même époque. Il donna l’ordre de le mettre en prison.

Celui qui m’a rapporté ces faits ajoutait : Mon père m’a raconté qu’Abou’l Yaqzhân lui avait fait lui-même le récit suivant :

« Mon incarcération coïncida avec l’arrestation du frère du khalife, puni pour avoir manifesté son mécontentement contre le souverain. On nous fit enfermer en même temps. et nous fûmes mis dans une même prison. On m’avait attribué une pension quotidienne de cent vingt dirhems, comme au frère du khalife, pension qui me fut payée jusqu’à ma sortie. Lorsque j’eus été mis en liberté et qu’on m’eut autorisé à retourner dans mon pays, on me demanda à qui je voulais transmettre ma pension, afin que mon souvenir restât dans le pays et que mon nom ne disparût pas des registres.

« Voici à la suite de quelles circonstances je fus relaxé. Avec la volonté de Dieu, j’étais devenu pendant mon séjour en prison l’intime du frère du khalife qui m’avait pris en grande amitié. Il ne mangeait et ne buvait rien sans m’appeler à en prendre ma part et j’agissais de même à son égard. Pendant que nous vivions ainsi, nous entendîmes se produire autour de nous une grande agitation et un bouleversement général : le khalife régnant venait d’être tué et mon compagnon de captivité était proclamé à sa place. Tout à coup, les Esclavons et les soldats firent irruption dans la prison et enlevèrent le nouveau khalife. »

Le narrateur ne dit pas quel était le nom du khalife tué ni comment s’appelait son successeur.

« Lorsque mon compagnon fut seul maître du pouvoir et qu’il eut organisé son gouvernement, il donna l’ordre de me faire sortir de la prison et de me conduire chez le vizir auquel il prescrivit de me garder, de me traiter avec honneur et de s’occuper de mes affaires jusqu’à ce qu’il pût me recevoir.

« Je restai chez le vizir, largement et honorablement traité. Un jour que j’étais chez moi et qu’il revenait du palais du khalife, il arrêta son cheval dans la cour de ma maison. Je le rejoignis et restai avec lui. Or, pendant que nous étions là, arrivèrent dix personnages qui descendirent de leurs montures et vinrent lui baiser les mains et les pieds. « Savez-vous, leur demanda-t-il, pourquoi je vous ai maudits ? » — « Que Dieu maintienne le vizir en bien, nous l’ignorons, » répondirent-ils. — » Demain matin, leur dit-il, amenez-moi dix mille cavaliers. » — « C’est bien, répondirent ils, que Dieu protège le vizir. » J’étais resté étonné en entendant son ordre et leur réponse et je me disais : « Il se moque d’eux ou ils se moquent de lui. Peut-être aussi veut-il me faire croire une chose imaginaire pour que j’en parle dans le Maghrib ». Il me regardait et s’apercevant de ma stupéfaction, il me dit : « Qu’as-tu, ô Maghrébin ? Je vois que tu trouves extraordinaire ce que tu viens d’entendre. » — « Comment en serait-il autrement, répondis-je. Si tu leur avais demandé de te fournir en le sortant de leurs poches un chiffre semblable de dirhems, ils n’auraient pu te les apporter demain. Qu’en peut-il être quand il s’agit de fournir dix mille cavaliers ? » — « O Maghrébin, me dit-il, tu vois ces dix cavaliers ? » — « Oui, » répondis-je. — « Eh bien chacun d’eux commande à dix autres. Combien cela fait-il à ton compte ? » — « Cent. » — « Chacun de ces cent commande à dix autres, combien cela fait-il ? » — « Mille. »— « Et chacun de ces mille a dix cavaliers sous ses ordres. Quel est le compte ? » — « Dix mille, » répondis-je. — « Eh bien, ajouta-t-il, chacun de ces dix cavaliers va faire appeler les dix auxquels il commande et donnera l’ordre à chacun d’eux d’amener son groupe de dix. Ceux-ci transmettront l’ordre d’en faire autant à chacun de ces derniers et le chiffre demandé sera complet en moins d’un clin d’œil. » Puis il ajouta : « Si nos richesses n’avaient pas été dispersées et pillées, nous n’aurions trouvé que l’Euphrate et le Tigre capables de les contenir. » Ses paroles me plurent et je me dis : « Ce qu’il dit est possible. »

« Pendant que nous conversions ainsi, le khalife lui fit donner l’ordre de m’amener. Quand je fus en sa présence, il me fit asseoir et me parla de notre situation passée, en me rappelant qu’il avait été témoin de mon assiduité à la prière et autres pratiques. « Je veux, ajouta-t-il, t’investir d’un commandement dans une ville de l’Orient que tu choisiras. » — « Ai-je à choisir dans l’Orient à l’exclusion de l’Occident ou dans l’Orient et l’Occident, » lui demandai-je ? — « Dans l’un et l’autre, répondit-il, mais je préfère pour toi l’Orient, à cause de ses richesses et veux te détourner de l’Occident en raison de sa misère. » — « Puisque tu viens de me donner le choix, lui dis-je, je suis libre de choisir ce que je voudrai ? » — « Mais certainement. » — « Alors je te demande de me réunir à mon père. » — « Quel bien veux-tu chercher dans le Maghrib ? répliqua-t-il. Mais puisque telle est ta volonté, lais comme tu l’entendras. » Puis se tournant vers moi il ajouta : « Et la pension que tu avais en prison ? Vois à qui tu veux la laisser afin que le souvenir de ton nom ne s’efface pas parmi nous. » — « A un tel fils d’un tel, le tailleur qui est près de la prison, » lui dis-je.

« J’avais proposé auparavant au Nefousi qui avait été conduit avec moi à Baghdâd de rester dans cette ville pour toucher la pension quotidienne de cent vingt dirhems en lui faisant remarquer que cela vaudrait mieux pour lui que de retourner dans le Maghrib. Il avait refusé : « Puisque tu refuses, lui avais-je dit, à qui penses-tu que je doive laisser la pension ? » — « Au tailleur un tel, fils d’un tel, m’avait-il répondu. C’est chez lui que je m’asseyais et me reposais ; c’est lui que je consultais souvent à ton sujet ».

« Quand j’eus donné le nom du tailleur au khalife, il me demanda ce qui lui valait cette faveur de ma part. Je lui fis connaître ce qu’avait dit le Nefousi et sur son ordre la pension fut attribuée à ce tailleur. Par la suite, à Tâhert, quand le Nefousi avait un ennui ou se trouvait dans la gêne, il disait à Abou’l Yaqzhân : « Je n’ai pas voulu accepter ce que tu m’as offert. Si j’avais accepté, les cent vingt dirhems vaudraient mieux pour moi que ce que je possède ».

Abou’l Yaqzhân complétant son récit disait : « Fuis le khalife donna des ordres pour qu’on s’occupât de moi et qu’on préparât mes provisions de route. Il me fit donner et monter une grande tente en forme de dais, une somme d’argent et des vêtements et me remit des lettres à l’adresse des gouverneurs des grandes villes, dans lesquelles il leur recommandait de veiller à ma sécurité, d’avoir des égards pour moi, de faire ce que je demanderais et de me traiter avec considération. Après avoir terminé mes préparatifs, je me mis en route ».

Quant à Aflah ben ‘Abd el Ouahhâb quand il eut perdu son fils Abou’l Yaqzhânet sut qu’il avait été transporté à Baghdâd, il éprouva un chagrin violent et prolongé. Il vécut dans le deuil et la tristesse jusqu’à sa mort. Quand il mourut, son fils était encore en prison à Baghdâd.

Les Abâdhites se réunirent et n’ayant plus Abou’l Yaqzhan, il se trouva que parmi les fils d’Aflah, celui sur lequel toutes leurs préférences se portaient était Abou Bekr.

Tiaret de nos jours, situé dans la vallée de l'Oued Mina à une dizaine de kilomètres à l’est de Tahert.
Tiaret de nos jours, situé dans la vallée de l’Oued Mina à une dizaine de kilomètres à l’est de Tahert.

Gouvernement d’Abou Bekr ben Aflah.

Assassinat d’Ibn ‘Arfa.

Un certain nombre d’Abâdhites et autres m’ont rapporté les faits suivants concernant le gouvernement d’Abou Bekr, l’assassinat d’Ibn ‘Arfa et l’arrivée d’Abou’l Yaqzhân de l’Iraq.

A la mort d’Aflah ben ‘Abd el Ouahhâb, les gens mirent à leur tête son fils Abou Bekr. D’après l’autorité de plusieurs Abâdhites, ‘Abd el’Aziz ben el ‘Aouz criait à pleine voix : « Dieu vous demande compte de votre conduite, ô Nefousa ; quand un imâm meurt, vous le remplacez par un autre sans en référer aux musulmans et sans leur permettre, en les consultant, de choisir le plus pieux et celui qui leur agrée le mieux ». Ils ne tinrent aucun compte de ses paroles et ne s’occupèrent pas de sa protestation.

Investi de l’Imamat, Abou Bekr ne montra pas, en matière religieuse, le zèle sévère de ses prédécesseurs. Il était bon, généreux et de caractère doux. Il favorisait les mâles vertus et fréquentait volontiers ceux qui les possédaient. Il aimait la littérature, la poésie el les récits des temps passés.

Il y avait dans la ville un homme appelé Mohammed ben ‘Arfa, qui était distingué, beau, généreux et bon. Il avait été envoyé comme ambassadeur au roi du Soudan avec des présents offerts par Aflah ben ‘Abd el Ouahhâb. Séduit par sa mine inspirant le respect, par sa beauté et son habileté à manier les chevaux, le roi du Soudan avait levé les mains en prononçant dans la langue du Soudan un mot qu’il est impossible de reproduire en arabe, faute de lettres équivalentes, mais qui représente un son intermédiaire entre le qaf, le kafet le djim. Le sens de cette articulation était : « Tu es beau de visage et de prestance ; ta manière d’agir est excellente ».

Ibn ‘Arfa avait une sœur ou une fille encore plus belle que lui. Abou Bekr l’ayant demandée en mariage consomma son union avec elle. D’après les récits rapportés, Ibn ‘Arfa avait aussi épousé la sœur d’Abou Bekr.

Nominalement, le commandement appartenait à Abou Bekr, mais en réalité c’était Mohammed ben ‘Arfa qui l’exerçait. Quand, partant de sa maison, il montait à cheval pour se rendre chez Abou Bekr il était précédé suivi et entouré d’une foule considérable. Les Rostemides étaient affectés de cette attitude et jalousaient le personnage ; il en était de même pour tous ceux qui entouraient Abou Bekr, mais la concorde et l’union se maintenaient et chacun gardait sa situation. Cependant les haines qui s’étaient manifestées au temps d’Aflah entre les tribus et les citadins subsistaient dans les cœurs ; il y eut entre les tribus des guerres qui surgissaient puis s’apaisaient.

La ville continuait à se peupler et à prospérer. Les Hoouâra s’étaient tenus à l’écart et occupaient leurs emplacements dans leur vallée ; mais les inimitiés qui existaient chez les divers groupes s’étaient produites aussi chez eux. Il y eut des compétitions et des partis se formèrent. Les Benou Aous avaient groupé autour d’eux leurs partisans et tenaient la tête avec leurs chefs.

Les gens conservaient une attitude hautaine vis-à-vis de leur Imâm jusqu’au moment où Abou’l Yaqzhân arriva de l’Iraq. Il trouva son frère Abou Bekr au pouvoir, les ‘Adjem dans la situation qu’ils avaient, les Nefousa investis des fonctions et le peuple dans les dispositions indiquées ci-dessus. Il ne changea rien à ce qui était et ne réprouva rien de ce qu’il voyait ; il n’éleva aucune prétention à l’imamat et ne le lui contesta pas. Au contraire, il montrait à son frère le plus grand respect et manifestait devant lui une parfaite réserve.

Abou Bekr aimait les plaisirs et se laissait aller volontiers à ses passions. Il confia le soin d’administrer la ville et les dépendances à son frère Abou’l Yaqzhân de qui il avait reconnu les capacités, la bonne éducation acquise au contact de l’Orient et les qualités de fermeté et d’énergie qu’il avait puisées dans l’exemple du gouvernement et de la politique des Abbâsides.

Abou’l Yaqzhân se rendait dans la principale mosquée de la ville et y tenait séance. Il entendait les rapports faits par les gouverneurs, les qâdhis ou les chefs de la police et après avoir examiné mûrement les questions, il appliquait strictement la justice sans se soucier d’être agréable ou de provoquer des colères, sans tenir compte de la situation humble ou considérable des parties en cause et sans craindre, quand il agissait en vue de Dieu, le blâme de personne. Il mérita ainsi les éloges des Chorat et l’approbation de son frère. A la fin de la journée il venait à la porte d’Abou Bekr ; s’il le trouvait prêt à le recevoir, il entrait et lui rendait compte des événements de la journée et des décisions prises.

S’il le trouvait occupé, il lui dépêchait un de ceux qu’il savait pouvoir pénétrer dans les appartements privés du prince en lui disant : « Salue l’émir de ma part et fais-lui savoir que sa ville était tranquille ce matin et qu’elle est tranquille ce soir ».

La nuit venue, il montait à cheval et parcourait la ville jusque dans ses parties les plus éloignées, Il réglait les affaires urgentes, donnait l’ordre de venir le trouver chez lui s’il se produisait quelque événement, puis rentrait dans sa maison.

Au matin, il se rendait à la porte de son frère et quand il était reçu il l’informait des événements qui avaient pu se produire ou lui annonçait que tout était calme.

Il continua à agir de la sorte, si bien qu’il attira à lui les cœurs de tous ; les regards se tournèrent vers lui et il gagna les sympathies du peuple.

Cependant, Mohammed ben ‘Arfa étalait un faste bruyant et jouissait d’une popularité considérable. Il ne faisait aucun cas d’Abou’l Yaqzhân, ni des gens qui l’entouraient ou formaient son parti et ne tournait même pas les yeux de son côté. Il n’avait pour lui ni déférence, ni considération et ne le craignait pas.

Quand Mohammed ben Arfa arrivait à la porte d’Abou Bekr, il ne se souciait pas de demander si le prince était dans la salle d’audience ou dans ses appartements privés. Par contre, Abou’l Yaqzhân, les frères d’Abou Bekr ou ses oncles ne pénétraient jamais même dans sa salle d’audience sans demander l’autorisation. Mohammed ben ‘Arfa agissait tout autrement.

On n’osait cependant pas chercher à le desservir à cause de la situation qu’occupait près du prince sa fille ou sa sœur, dont Abou Bekr était fort épris.

Les familiers de la cour attendaient pour agir qu’une faute se produisît et guettaient une occasion favorable. Un jour Abou Bekr les ayant convoqués pour les consulter sur une affaire, ils profitèrent du moment où ils étaient seuls avec lui pour lui dire : « Tu te perds et tu nous perds aussi. » — » Comment cela, leur demanda-t-il ? » — « Nous ne pensons pas, répondirent-ils, que tu saches avec quelle escorte d’apparat Mohammed ben ‘Arfa vient chez toi et en repart ni comment la foule encombre ta porte quand il est ici et la laisse déserte dès qu’il est parti ».

On dit que ce fut Abou’l Yaqzhân seul qui parla ainsi, hors la présence des frères et des oncles du prince. Dieu seul sait laquelle de ces versions est la vraie.

Lorsqu’Abou Bekr eut entendu ces paroles il fut vivement ému et voulut se rendre compte. Il ouvrit dans le haut de son palais une fenêtre qui faisait face à la direction par laquelle arrivait Mohammed ben Arfa.

Le lendemain matin, pendant qu’il était assis près de cette ouverture, Mohammed ben ‘Arfa se mit en mouvement pour quitter son palais. Abou Bekr put voir de ses yeux les gens accourir vers lui de toutes parts. Il se mit en marche escorté en avant, en arrière, à droite et à gauche par une foule considérable qui le suivit jusqu’à la porte. Abou Bekr quitta sa fenêtre et descendit dans la salle de réception bouleversé par ce qu’il venait de voir. Mohammed ben ‘Arfa entra et après être resté seul un instant avec l’Imâm repartit. Abou Bekr remonta à son observatoire et constata que la foule qui était venue avec Mohammed ben ‘Arfa était partie avec lui et que la porte de son palais était déserte. Il acquit ainsi la certitude que ce qu’on lui avait dit était exact.

Il manda celui qui l’avait renseigné sur les agissements de Mohammed ben ‘Aria et lui dit : « J’ai vu la chose telle que tu me l’avais dépeinte. Que faut-il faire ? » — « Si tu médites sa perte et que tu découvres ses intentions, il t’échappera, sera plus fort que toi et désorganisera ton pouvoir parce qu’il est plus obéi que toi. Agis donc avec douceur à son égard. » — « Et comment puis-je agir ainsi dans cette affaire ? » — » Voici la marche à suivre, lui dit son interlocuteur. Tu sortiras comme tu as l’habitude de le faire pour te promener avec lui et avec d’autres, mais tu lui diras que tu veux être seul avec lui pour te reposer et lui prescriras de n’amener avec lui aucun de ses esclaves ni personne de sa suite. Tu en feras autant de ton côté et ne te feras accompagner que par un seul de tes esclaves auquel tu puisses te fier pour tes affaires religieuses et matérielles et que tu auras reconnu propre à exécuter entièrement ce dont tu le chargeras. Lorsque tu auras décidé la chose et que tu auras fixé avec lui le jour de la promenade, fais-lui savoir que le départ et votre retour s’effectueront de nuit afin que le peuple ne se joigne pas à vous. Arrivé au but de la promenade, tu passeras la journée comme tu as l’habitude de le faire, puis lorsque le soleil aura disparu et que vous irez faire la prière du Maghreb, tu donneras l’ordre à ton esclave de faire de lui ce que tu voudras. » — « Garde le secret le plus absolu sur tout cela, dit Abou Bekr, et laisse-moi réfléchir et me consulter. Je veux voir si je pourrai ou non me décidera pareille chose. Je ne pense pas pouvoir m’y résoudre alors surtout que j’ai sa sœur pour femme, et qu’il a épousé la mienne (était-ce la fille, était-ce la sœur, la question continue à être douteuse pour moi. Parenthèse de l’auteur). Si je fais cela, j’en serai amoindri et me trouverai dans la situation de celui qui se sert d’une de ces mains pour trancher l’autre, par suite des catastrophes qui fondront sur moi. » — « Fais comme tu l’entendras, répliqua-t-il ; nous devions te conseiller sincèrement. » Par la suite Abou Bekr sut que c’était l’envie et la convoitise qui les avaient poussés à agir et non l’idée de lui donner un bon conseil. Il ne put vaincre sa passion ; il se laissa dominer par elle, si bien qu’il résolut de se débarrasser traîtreusement de Mohammed ben ‘Arfa.

Pendant ce temps, ce dernier avait l’âme parfaitement tranquille et était parmi tous celui qui l’aimait le plus, Abou Bekr lui envoya un message comme il avait l’habitude de le faire souvent pour lui dire : « Je désire me rendre demain matin au Jardin de l’Émir, mais je veux y être seul avec toi et y rester jusqu’à la fin du jour, en écartant les gens de la suite et les esclaves. Je désire que tu viennes seul vers la fin de la nuit ; nous partirons ensemble à ce moment. »

Mohammed ben Arfa répondit qu’il était aux ordres de l’émir. Un peu avant l’aurore, il monta à cheval sans rien dire aux gens de sa suite ou à ses esclaves et arriva à la porte de l’émir. Abou Bekr le sachant arrivé, sortit. Il s’était entendu avec son esclave pendant la nuit et lui avait donné ses instructions.

Ils partirent tous deux et arrivèrent au but de leur promenade qui était un endroit appelé Jardin de l’Émir. Ils y passèrent la journée. Au moment du souper, quand le soleil fut tombé, Abou Bekr dit à son compagnon : « Allons faire la prière du Maghreb et nous repartirons après ». Ils firent leurs ablutions complètes et se tournèrent dans la direction de la Mekke. Quand Mohammed eut prononcé la formule de l’ihram, Abou Bekr fit signe à son esclave d’exécuter ce qu’il lui avait ordonné. Celui-ci planta entre les deux épaules de Mohammed une lance qu’il avait à la main. Il tomba mort.

Lorsqu’Abou Bekr se fut assuré qu’il était sans vie, il dit à son esclave : « Enveloppe-le dans ses vêtements, charge-le sur ton cheval et suis-moi. » L’esclave obéit. Abou Bekr monta à cheval, marchant devant l’esclave qui le suivait avec son fardeau. Il arriva à une montagne qui s’était fendue en deux, formait un gouffre énorme. On appelait cet endroitEch-Chifa el Hamra. Sur l’ordre de l’émir, l’esclave jeta le cadavre dans le précipice, puis il cacha le cheval de façon à ce qu’il ne pût être découvert.

Ils partirent et rentrèrent en ville. Voyant que Mohammed ben ‘Arfa tardait à revenir, sa femme et les membres de sa famille et de sa maison dépêchèrent un envoyé aux nouvelles avec mission de rechercher si Abou Bekr était rentré chez lui ou non. Il revint leur dire qu’Abou Bekr était dans son palais et qu’il n’avait pu rien apprendre sur Mohammed ben ‘Arfa dont il n’avait pas vu trace. Ses voisins, ses frères et les gens qui formaient son entourage ayant appris cette disparition passèrent la nuit dans l’attente, l’inquiétude et la crainte.

L’aurore parut, le jour se fit et l’on était toujours sans nouvelles. Les gens partirent alors pour suivre ses traces et aller à sa recherche. Arrivés à l’endroit où il s’était abattu, ils ne trouvèrent qu’une mare de sang datant de la veille. Ils comprirent qu’il lui était arrivé malheur. Ils suivirent les traces de sang qui les menèrent jusqu’au gouffre. Ils se procurèrent des cordes, au moyen desquelles ils firent descendre des gens dans le gouffre. Ceux-ci trouvèrent le cadavre tel qu’il avait été jeté avec ses vêtements. Ils l’attachèrent avec les cordes, on le hissa jusqu’au bord du gouffre et ils remontèrent ensuite. Puis ils se rendirent à la rivière où il avait été tué et firent prévenir sa famille. On amena de sa maison un de ses chevaux et l’on apporta un vêtement d’apparat et le sabre du mort. Ils lavèrent le cadavre dans la rivière, le nettoyèrent, le parfumèrent, lui mirent ses vêtements et le ceignirent de son sabre. Ils le hissèrent sur son cheval, mirent derrière lui un homme pour le tenir et l’amenèrent à Tâhert. Les gens de toutes les classes, les femmes et les enfants accoururent de toute part et il y eut chez tous une affliction qui ne s’était jamais produite pour le meurtre d’aucun homme. Un héraut précédant le corps criait : « Cette victime innocente vous ordonne de la venger et de poursuivre son sang ». On se hâta de procéder à ses funérailles et de l’enterrer. Puis les gens s’assirent en groupes pour parler de l’affaire.

Sur ces entrefaites, un certain Mahmoud ben el Oualia envoya des émissaires pris parmi ses fidèles pour se rendre compte de la situation et sonder les intentions du peuple. Ils revinrent et lui dirent : « Le four est chaud ; ils n’attendent plus que quelqu’un qui les mette en mouvement ». Il monta alors à l’endroit le plus élevé de la ville qu’on appelait la Kenisa et fit battre le tambour. Les gens accoururent à cet appel : il leur ordonna de prendre les armes et de marcher contre Abou Bekr.

La nouvelle de ce mouvement parvint à Abou Bekr ; les Chrétiens, les Rostemides et autres groupes qui formaient son entourage se rassemblèrent en hâte autour de lui. Les insurgés partant du haut de la ville se mirent en marche venant de la direction de l’Est. Les parents d’Abou Bekr, avec ses partisans et ses fidèles arrivèrent du côté de l’Ouest. Des deux côtés on avait revêtu cuirasses et casques et déployé des étendards. Presque tous les habitants sauf un petit nombre se trouvèrent rassemblés en un point appelé Mesdjid Abi…

Les membres et les têtes ne cessèrent de voler pendant que dans les deux camps on criait de tenir ferme. Quand les ‘Adjem virent que les deux partis se pourfendaient et s’entretenaient ils dirent : « Voilà l’occasion de faire ce que nous voulons des Arabes et des soldats, de leur affranchis et de leur suite. Levons-nous en masse et pendant qu’ils sont aux prises entre eux, prenons position dans un des côtés de la ville, tuons leurs guerriers, détruisons leurs maisons et débarrassons-nous d’eux en les exterminant tous. Nous resterons alors maître de la ville et du sultan. » Il s’était passé précédemment entre eux et le sultan de la ville certains faits qui avaient amené une rupture irréparable.

Ils firent ainsi ; mais les habitants de la partie de la ville dont ils songeaient à s’emparer étaient sur leurs gardes et redoutaient une tentative possible de la part des ‘Adjem. Lorsque ceux-ci arrivèrent par le côté connu sous le nom de Maouqef ed-Douab, ils sortirent contre eux. Un combat acharné s’engagea entre eux pendant que leurs compagnons continuaient à se battre. Enfin, un des ‘Adjem étant tombé ils lui tranchèrent la tête et l’envoyèrent par un des leurs aux deux partis qui étaient toujours aux prises. L’envoyé ayant la tête en mains se mit à crier : « Soldats et Arabes, vous vous faites tuer pendant que les ‘Adjem pénètrent dans votre quartier, massacrent vos guerriers et violent vos demeures. » Puis il lança la tête au milieu des rangs.

Quand les combattants virent la tête, ils jetèrent leurs armes, s’embrassèrent et marchèrent en masse contre les ‘Adjem. — Ils en tuèrent un grand nombre et firent beaucoup de prisonniers. Abou’l Yaqzhàn s’était mis à l’écart des deux partis et s’était installé sur la rive occupée par les Nefousa. Les soldats et les Arabes pensaient qu’il en était ainsi et se fiaient aux apparences. Mais en secret, Abou’l Yaqzhân agissait contre eux. Quant à Abou Bekr il restait dans son palais, sans exercer aucune autorité, car le peuple le considérait comme un homme funeste.

Les Nefousa se tenaient à l’écart des deux partis. La guerre continua sans interruption entre les Adjem et les Arabes. Ces derniers avaient mis la main sur un affranchi des Beni’l Aghlab, nommé Khelef el Khâdem, qui possédait une fortune considérable. Il les aidait de sa personne et de ses richesses.

Les luttes continuèrent ainsi jusqu’à ce qu’un certain jour il y eut un engagement dans le voisinage du quartier des Nefousa. Lorsque les Arabes et les soldats avaient l’avantage sur les ‘Adjem, ils les expulsaient de certaines de leurs maisons sans commettre de dégâts. Khelef el Khâdem leur dit : « Vous faites là de la mauvaise besogne. Quand vous vous emparerez de certaines de leurs maisons, mettez-y donc le feu ».

Le lendemain un combat eut lieu dans le voisinage du quartier des Nefousa : les Arabes et les soldats restés maîtres de la position en chassèrent les ‘Adjem et prirent possession d’un pâté de maisons dont la plus grande partie appartenait aux ‘Adjem mais dont les Nefousa avaient aussi une partie. Ils l’incendièrent. « Comment, dirent les Nefousa irrités, nous ne nous sommes pas mêlés à leurs luttes et voilà qu’ils brûlent nos maisons et considèrent nos biens comme bons à prendre ! » Sous l’empire du sentiment qui les enflammait, les Nefousa firent cause commune avec les ‘Adjem et attirèrent à eux Abou’l Yaqzhân. Quand les ‘Adjem, les Nefousa et les Rostemides ne formèrent plus qu’un même parti sous la direction d’Abou’l Yaqzhân, la guerre contre les Arabes et les soldais devint acharnée. Abou’l Yaqzhân et ses partisans pressèrent leurs adversaires, arrivèrent à les confiner aux extrémités de la ville dont la plus grande partie tomba entre leurs mains. Il y eut plusieurs combats, tous à l’avantage des ‘Adjem et des Nefousa contre les Arabes et les soldats. On cite l’affaire de Qanlar ed Demlas et celle de Qantar es Salis auxquelles prirent part les principaux personnages des Arabes et leurs guerriers les plus braves.

Il y eut ensuite le combat connu sous le nom de Journée d’Er Redd el Ma’ouedj. On raconte que quelques-uns des Nefousa avaient lâché pied dans la bataille. L’un d’eux dit : « Comment est-il permis que vous preniez la fuite en présence de l’ennemi ? » — « Que faire ? » demandèrent-ils. — « Nous nous attacherons ensemble par le pied au moyen de cordes et nous tiendrons ferme perdant le combat. Chaque fois que la bataille se produira d’un côté nous ferons face aux assaillants et nous ne quitterons pas nos positions, jusqu’à ce que les sabre se brisent sur nos crânes ». Il y eut dans cette journée un combat acharné et sans précédent. Chaque fois que les assaillants changeaient de face, les gens qui formaient cette rangée tournaient de leur côté et il en fut ainsi jusqu’à ce que le combat prît fin. La guerre continuait toujours. Bientôt les Arabes et les soldats eurent le dessus et devinrent les plus forts pendant que les ‘Adjem et les Nefousa voyaient leur situation s’amoindrir et leurs forces s’affaiblir. Ils durent quitter leurs positions principales qui furent livrées aux flammes. Les « Adjem, les Nefousa et les Rostemides n’eurent bientôt plus qu’un seul endroit de refuge sur la rive appelée Adouat Nefous. Ils y élevèrent une forteresse qu’ils construisirent solidement.

Au parti des Arabes et des soldats s’étaient ralliés quelques négociants, tels que Abou Mohammed Es Sairafi (le banquier), Ibn el Ouasta et autres personnages importants du monde commerçant qui possédaient de grosses fortunes. Ils dirent aux Arabes et aux soldats : « Vous devriez construire une forteresse où vous seriez en sûreté pendant la nuit et dans laquelle vous pourriez vous retrancher en cas d’attaque de vos ennemis. Nous mettons notre argent à votre disposition ». Ils se mirent à bâtir la forteresse ; entre elle et celle de leurs adversaires, il n’y avait pas plus d’une portée de flèche, mais elles étaient séparées par un cours d’eau appelé En-Nahr es Saghir. Parfois, dit-on, pendant que les maçons bâtissaient, ils étaient atteints par les traits ; on les protégeait alors au moyen d’abris en charpente, jusqu’au moment où l’enceinte fut terminée. On monta alors les portes et les tourelles s’élevèrent. La guerre ne s’interrompit ni jour ni nuit. Les partis étaient enflammés par une passion guerrière semblable à celle de l’époque antéislamique et ils combattaient de part et d’autre pour la gloire et la renommée.

Uu certain cheikh m’a raconté que quand les Nefousa et ceux qui s’étaient ralliés à eux eurent mis en état leur forteresse étrange leurs défenseurs, un des ‘Adjem nommé IbnOuerda sortait pour combattre, ayant en main un sabre et un bouclier et tuait tous ceux qui s’avançaient en criant toujours. « En est-il un qui veuille combattre ? » Tout le monde le redoutait. L’informateur ajoutait : Quand les ‘Adjem, les Nefousa et les Rostemides se virent dans une situation inférieure, ils se dispersèrent dans les endroits les plus éloignés du pays. Les ‘Adjem se réfugièrent en un point appelé Tenabghilet, à deux marches de Tâhert. Les Rostemides et leurs partisans rejoignirent Abou’l Yaqzhân à l’endroit appelé Asekdal, situé à un peu plus d’une journée de marche au sud de Tâhert, avec tout le groupe des Abâdhites. Quant aux Nefousa, ils occupèrent une forteresse bien défendue qui s’appelle aujourd’hui Qala’at Nefousa.

Mohammed ben Mesala s’installa à Tâhert et Abou Bekr sortit de la ville avec quelques fidèles, plus mort que vif. Le calme se rétablit quelque temps, jusqu’au moment où des divisions se produisirent entre les Hoouâra et les Loouâta qui s’étaient installés à Tâhert avec les habitants de la ville. Les Hoouâra arrivèrent à les dominer par la violence, avec l’aide des citadins. Les Loouâta quittèrent alors la ville et renoncèrent à y demeurer. Ils s’établirent dans le fort des Loouâta et, après avoir envoyé des messages à Abou’l Yaqzhân le décidèrent à se fixer à quelques milles de leur résidence en un point appelé Taslount d’où sortent les sources de la Mina, fleuve qui coule au sud de Tâhert et sur lequel étaient installés les moulins de la ville. Abou’l Yaqzhân avait encore quelques richesses qu’il avait apportées de l’Orient. Il fut rejoint par des habitants de la ville que leurs passions et leur sympathies entrainaient vers lui. Dès ce moment, il concentra le pouvoir entre ses mains et eut l’Imamat. Les Abâdhites vinrent à lui de toutes parts, niais il resta dans la ville des groupes qui ne le reconnaissaient pas et n’étaient pas de son parti et qui s’étaient ralliés à Mohammed ben Mesala, poussés par un aveuglement dont je ne connais pas les raisons.

La guerre recommença acharnée et terrifiante. ‘Abou’l Yaqzhân avait monté un corps de cavalerie. Il était reconnu comme prince et Imâm, et l’on ne parlait plus de d’Abou Bekr ni de Mohammed ben Mesala. Il se mit à diriger des expéditions contre la ville. Les habitants de leur côté poursuivaient la guerre contre lui ; des combats meurtrière avaient lieu puis il s’en retournait.

Les luttes durèrent ainsi pendant sept ans si bien que les richesses se dispersèrent et disparurent et suivant l’expression d’Imrou’lqaïs, tombèrent dans le dépérissement. Abou’l Yaqzhân, voyant que la guerre se prolongeait écrivit aux Nefousa du Djebel pour leur demander leurs contingents. (Lacune dans le texte.)

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Le califat abbasside sous Haroun al-Rashid
Le califat abbasside sous Haroun al-Rashid, et l’état Rustumide voici ce que dit Ibn Khordadbeh, dans son Livre des routes et des provinces. « Ce prince (‘Abd er Rahmân) est d’origine persane, et on le salue du nom de khalife. Ses États sont : Herzeh; Chelîf; Melyanah; Tahert et ses dépendances; cette ville est à un mois de voyage de l’Ifrikyah, par caravane; enfin le territoire de Sebtah où régnait Julien, jusque dans le voisinage d’El-Khadrâ. »

Ils (Les Nefousa) lui renouvelèrent l’investiture et le proclamèrent Imâm. Abou’l Yaqzhân, se trouvant dès lors à la tête d’une troupe considérable, se mit en marche avec toutes ses forces et prit position à l’ouest de la ville de Tâhert. Lorsqu’il eut installé son camp, les Nefousa dirent : a II ne faut pas combattre nos frères avant de leur donner un avertissement. S’ils l’écoutent et rentrent dans l’obéissance, nous serons désormais tous unis. S’ils refusent nous agirons avec eux comme nous devons le faire et Dieu décidera. » — « Faites ainsi », dit Abou’l Yaqzhân. Ils envoyèrent leurs parlementaires qui leur firent craindre les conséquences funestes de leur rébellion. Ils trouvèrent les habitants de la ville absolument las de la guerre. Ils répondirent aux envoyés : « Il s’est passé entre nous des faits de meurtre et de pillage, dans lesquels nous ne sommes pour rien pas plus que nos adversaires. Nous craignons de voir punir ceux qui n’ont pas pris part à ces faits à la place de ceux qui en ont été les auteurs. Si l’Imâm s’engage par un traité à ne poursuivre personne pour des questions de sang ou de biens, nous sommes prêts à nous soumettre ».

Les Nefousa rapportèrent à Abou’l Yaqzhân la réponse de leurs parlementaires : « Dieu me garde, dit-il, de poursuivre la répression de faits passés. Je ne le ferai que pour l’avenir. Vous pouvez leur donner sur ce point ma promesse et m’engager formellement. » En conséquence, une députation des soldats d’Abou’l Yaqzhân se concerta avec un groupe délégué par les habitants de la ville et l’accord fut conclu sur ces bases. Les Nefousa ajoutèrent : « Nous ne sommes venus que pour rétablir le bon ordre dans notre communauté, ramener l’union et affermir notre religion ; nous n’avons aucune idée de domination et nous ne voulons pas le désordre ».

Abou’l Yaqzhân leva le camp avec ses soldats et fit halte sur la hauteur qui domine la ville à l’Est et qu’on appelle Qala’at Nefousa. Il y planta le pavillon qu’il avait rapporté de Baghdâd. C’était, dit-on, le premier pavillon qu’on voyait dressé ; jusqu’à cette époque, on n’usait que de petites ou de grandes tentes. Puis, les habitants allèrent à la maison d’Abou’l Yaqzhân qu’ils avaient démolie et qui n’était plus qu’un dépotoir et une simple butte. Ils la balayèrent le jour même et la reconstruisirent en quelques jours. Lorsqu’elle fut terminée, ‘Abou’l Yaqzhân plia ses tentes et les gens s’installèrent dans la ville.

Entrée d’Abou’l Yaqzhân à Tâhert. Sa manière de gouverner cette ville.

Je tiens d’un certain nombre d’Abâdhites qui me les ont narrés directement les faits suivants : Lorsqu’Abou’l Yaqzhân fut entré dans la ville et qu’il y fut installé, son premier soin fut de chercher un bon qâdhi à ses administrés. Après avoir consulté un groupe d’entre eux, il choisit d’après leur conseil un certain Abou ‘Abd Allah Mohammed ben Abou Cheikh. Puis il nomma à son trésor public un homme des Nefousa et choisit pour occuper la chaire de sa mosquée celui qui eut son agrément. Des préposés pris par les Nefousa reçurent l’ordre de parcourir les marchés pour ordonner le bien et interdire le mal. S’ils voyaient un boucher gonfler un mouton en le soufflant, ils le punissaient. S’ils trouvaient une bête de somme chargée outre mesure, ils la faisaient décharger et ordonnaient à son propriétaire d’alléger son fardeau. S’ils remarquaient des ordures dans une rue, ils les faisaient balayer par ceux qui habitaient dans le voisinage. Ils admettaient tous les fidèles à faire la prière dans leurs mosquées, sans chercher à savoir quel rite ils suivaient, alors même qu’ils les voyaient élever les mains pour la prière, sauf cependant dans la mosquée cathédrale. Quand ils y voyaient quelqu’un qui levait les mains, ils l’invitaient à ne plus prier ainsi. S’il recommençait, ils le flagellaient. Les discours qu’on prononçait au prône du vendredi étaient ceux d' »Ali ben Abou Tâleb à l’inscription de la khotba du tahkim. Leur qâdhi, Mohammed ben Abou Cheikh, ne cessa d’exercer ses fondions à la satisfaction de tous et de suivre Abou’l Yaqzhân dans ses ordres et ses dépenses, sans craindre le blâme de personne quand il agissait en vue de Dieu, jusqu’au jour où un événement inattendu se produisit. Un matin il vint chez Abou’l Yaqzhân et lui jeta son cachet et sa caisse à livres en lui disant : « Charge d’exercer les fonctions de qâdhi qui tu voudras. » — « Qu’as-tu ? lui dit Abou’l Yaqzhân, et que t’arrive-t-il ? » — « Je n’ai aucun grief contre toi, répondit-il, mais j’en ai contre tes fils. » — « Que font-ils donc ? » — « Tu les laisses dépasser toute mesure à l’égard des gens. » Abou’l Yaqzhân, irrité de s’entendre parler ainsi en face, ne lui répondit rien.

Certains personnages détestaient le qâdhi et étaient jaloux de lui. Quand il fut parti l’Imâm dit à ceux qui l’entouraient : « Demain, allez trouvez le qâdhi et demandez-lui ce qu’il a à me reprocher ou ce qu’il reproche à d’autres afin que je prenne des mesures de répression ». Ils se rendirent le lendemain chez lui et le questionnèrent. « Ne me parlez plus de cela, leur dit-il, je le jure par Dieu, je ne veux jamais plus être son qâdhi ». Ils le quittèrent, au fond très satisfaits, car ils lui portaient envie et lui étaient hostiles. Arrivés chez ‘Abou’l Yaqzhân, ils lui dirent : « Que Dieu fasse prospérer l’émir, notre homme s’entête dans sa sotte colère. Tu as parmi les musulmans des gens qui peuvent rendre au peuple de plus utiles services que lui ». Ils insistèrent et parvinrent à le faire écarter et à faire attribuer les fonctions de qâdhi à un homme appelé Cho’aïb ben Medmam.

Un jour, me trouvant avec Soleimân, affranchi du qâdhi Mohammed ben ‘Abdallah, je lui demandai pour quelle raison ce dernier n’avait pas voulu être qâdhi et ce qui l’avait déterminé à jeter son cachet et sa caisse à livres et à parler à ‘Abou’l Yaqy.hàn comme il l’avait fait. « Que Dieu te récompense dans l’autre vie, ô mon fils. Voici ce qui s’est passé. Nous étions assis une certaine nuit après la dernière prière de l’’acha. Le qâdhi me préférait à tout autre pour son service. Tout-à-coup, on frappa violemment à la porte. « Lève-toi, Soleimân, médit le qâdhi, je redoute un événement imprévu que l’on vient m’annoncer de la part du sultan. » J’ouvris la porte et me trouvai en présence d’une femme haletante qu’accompagnait un Slave portant une lampe. « Que désires-tu, ô femme ? lui dis-je. — C’est le qâdhi que je demande », me répondit-elle. Je revins rendre compte au qâdhi qui m’ordonna de l’introduire. Je la fis entrer et lorsqu’elle fut en sa présence il lui demanda ce qu’elle avait et ce qui l’amenait à une heure pareille. « Voici, dit-elle. A l’instant, des serviteurs envoyés par ‘Abou Zakaryà, fils de l’émir, sont entrés chez moi et ont enlevé devant moi ma fille. J’ai dit à mon fils de se mettre à leur poursuite : « Je crains, m’a-t-il dit, si j’essaye de le faire, d’être tué par eux. S’ils ne me tuent pas eux-mêmes, ils aposteront secrètement sur mon passage un de leurs employés ou de leurs élèves qui m’assassinera. »

« Le qâdhi tomba comme s’il avait perdu connaissance. Lorsqu’il eut repris ses esprits, il m’ordonna de me lever, se leva lui-même et ajouta : « Prends ta lampe et que personne ne te voie. Mets un sabre à ta ceinture et donne-moi mon bâton ». J’obéis, puis il ordonna à la femme de sortir et nous sortîmes avec elle. « Où penses-tu qu’on ait emmené ta fille » ? lui demanda-t-il. — « A la maison de la Zekat », dit-elle. Il se mit en marche et je la suivis avec la femme. Quand nous fûmes près de la maison il me dit : « Cache la lampe afin que personne n’ait vent de notre arrivée. Tu frapperas doucement à la porte et lorsqu’elle s’ouvrira, découvre brusquement ta lumière ».

Lorsque le gardien de la maison et les gens qui l’habitaient virent le qâdhi, ils furent saisis d’une grande frayeur et dirent : « Qu’a donc le qâdhi, que Dieu le fortifie et qu’est-ce qui l’amène ? » — » Soleimân, me dit-il, monte sur la terrasse et veille à ce que personne ne descende par les côtés de la maison. » Je lui obéis. Il se mit alors à visiter la maison chambre par chambre et à fouiller dans tous les recoins sans rien trouver ; puis il monta sur la terrasse toujours suivi de la femme et n’y trouva rien. Il se tourna alors vers le gardien de la maison et lui dit : « As-tu vu Abou Zakaryâ, fils de l’émir, ou t’es-tu trouvé avec lui aujourd’hui ? » — « Oui, répondit-il, il était aujourd’hui chez moi, mais quand la nuit est venue, il est parti sur un cheval qu’on lui a amené. » — « Sais-tu où il peut être ? » — « Non, que Dieu protège le qâdhi. »

« Profondément désappointé et chagriné, le qâdhi ne trouva plus rien à faire qu’à ramener la femme chez elle. Nous revînmes à notre demeure. Le qâdhi ne dormit pas cette nuit et dès l’aurore, il partit avec son cachet et ses registres et les jeta entre les mains de l’émir. »

Abou’l Yaqzhân vécut cent ans environ, après avoir occupé le trône pendant quarante ans. J’ai vécu moi-même sous une partie de son règne et ai assisté à une des audiences qu’il tenait pour le peuple à l’extérieur de la grande mosquée, près du mur d’enceinte qui se trouve à l’ouest. Je l’ai vu une seconde fois à l’oratoire réservé aux cérémonies funèbres. On lui avait mis parterre un coussin de peau et il s’était assis attendant qu’on eût fini d’enterrer un personnage important qui était décédé. Il était de taille moyenne et avait la tête et la barbe blanches. Quand il tenait séance publique et autorisait les gens à s’asseoir, personne parmi les assistants ne prenait la parole que s’il avait une plainte à lui soumettre. Il était d’une piété ascétique et d’une dévotion scrupuleuse et plein de majesté. Quand il prenait place dans la mosquée cathédrale, il s’asseyait sur un coussin de cuir, en face de la porte du Nord. Il avait adopté un pilier qui portait son nom et auprès duquel il prenait place. Personne autre que lui ne s’asseyait à cet endroit. Il avait en face de lui, sous s » s yeux mêmes, un homme des Nefousa appelé ‘Isa ben Fernâs, renommé pour sa piété sévère. A côté de ce dernier était un homme des Hoouâra, nommé Ibn Saghir, réputé comme jurisconsulte, mais qui n’avait pas la piété de Isa. A sa droite, à sa gauche et devant lui se tenaient les personnages les plus marquants. Celui qui l’approchait le plus était un Arabe nommé Mahmoud ben Bekr, homme qui se faisait remarquer par son intransigeance en matière religieuse. On dit qu’il considérait comme hors de la communion des fidèles le commandeur des croyants, ‘Ali ben Abou Taleb. C’était le pivot autour duquel ils gravitaient ; c’était lui qui défendait leur doctrine, combattait pour leur religion, réfutait les arguments des diverses sectes et composait des ouvrages pour répondre aux dissidents.

Il y avait aussi un autre personnage appelé ‘Abdi ‘llah el Lemti. Ahmed ben Bachir m’a fait à son sujet le récit suivant qu’il tenait d’’Abdi ‘llah lui-même :

« A la suite d’un rendez-vous pris entre eux, les Mo’tazilites et les Abâdhites, s’étaient assemblés dans la vallée de la Mina, en vue d’une conférence contradictoire. Il y avait chez les Hoouâra plusieurs individus qui s’appelaient ‘Abdi ‘llah, avec le son i sous le dal et notre homme portait aussi ce nom.

« Lorsque les deux groupes furent réunis, un des Mo’tazilites cria : « O ‘Abdi ‘llah », en donnant le son i au dal. Un des assistants se leva et répondit à l’appel. « Ce n’est pas toi que je veux », dit l’homme, — puis il appela une seconde fois. Un autre individu répondit. « Ce n’est pas toi non plus, répéta-t-il ».Je savais que c’était à moi qu’il en avait, raconte ‘Abdi ‘llah, mais redoutant ses questions, je ne voulais pas répondre. « C’est Abdi ‘llah ben el Lemti que je veux, » dit-il. — » Me voici, » répondis-je. S’adressant alors à moi, il me dit : « Peux-tu te transporter d’un endroit où tu n’es pas à un endroit où tu n’es pas ? »— « Non », répondis-je. — « Et maintenant, peux-tu te transporter d’un endroit où tu es à un endroit où tu n’es pas ? » — « Si je veux, » répondis-je. — « Tu t’en es tiré, ô Ibn el Lemti », me dit-il.

Il y avait aussi parmi eux un certain Abou ‘Obeida le boiteux dont tous reconnaissaient l’excellence et proclamaient la science et la piété scrupuleuse. Lorsqu’on était en discussion sur un point de droit ou de théologie, c’est son opinion qu’on admettait. J’ai vu cet homme et me suis trouvé en sa compagnie. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui montrât plus d’humilité. Il pénétrait rarement chez Abou’l Yaqzhân et ne le rencontrait guère qu’à la grande mosquée.

Ahmed ben Bachir m’a raconté à son sujet l’anecdote ci-après : Il arriva qu’Abou’l Yaqzhân planta son grand pavillon à l’occasion d’une mesure nouvelle qu’il voulait prendre et s’y rendit de sa personne. Il avisa les gens de sa sortie : les jurisconsultes et les lecteurs se rendirent vers lui et plantèrent leurs tentes autour de son pavillon, sauf Abou ‘Obeida. Pendant que les gens étaient assis un certain jour, ils virent s’avancer Abou ‘Obeida monté sur une bête de somme. « Voici Abou ‘Obeida, dirent-ils, qui vient prendre des nouvelles de l’émir et le saluer ». Ils informèrent Abou’l Yaqzhân de sa venue. Lorsqu’il eut été introduit, l’émir le fit approcher de lui et lui dit : « Qu’est-ce qui nous amène Abou ‘Obeida ? Vient-il prendre des nouvelles, présenter ses salutations ou a t-il un autre but ? » — « Que Dieu fasse profiter l’émir, répondit-il, je ne suis venu ni pour prendre des nouvelles, ni pour présenter mes salutations. Hier soir, le fils d’une de mes voisines est sorti pour aller chercher de la nourriture pour lui et sa mère. Or il a été arrêté et incarcéré par Mahrouq, chef de ta garde. Sa mère est venue ce matin en larmes m’adresser ses doléances et m’a prié de te demander la mise en liberté de son enfant ». Abou’l Yaqzhân donna l’ordre de relaxer tous ceux qui avaient été incarcérés cette nuit, par considération pour Abou ‘Obeida. Celui-ci salua et s’en revint. Tous s’étonnèrent de sa sincérité, de ses manières exemptes de tout apprêt et de la franchise avec laquelle il traduisait sa pensée intime.

Cet Abou ‘Obeida était versé dans la science du droit, de la théologie, des actes, de la grammaire et de la langue. Tout en étant très religieux, il avait une excellente éducation et possédait des qualités viriles. Je vins le trouver un jour pour entendre l’explication du livre intitulé Islâh el Ghalat composé par ‘Abd Allah ben Moslim ben Qotaïba, sur les travaux d’Abou ‘Obeida. Quand j’eus commencé à le lire je lui dis : « Ceux qui voient ce livre n’ont-ils pas lieu d’être effarouchés par son titre et ne doivent-ils pas chercher à fuir l’étude qu’il développe, en estimant qu’Abou Obeida avait une valeur qui devait le mettre à l’abri de toute erreur ? J’avais employé le verbe irba  sans faire sentir le hamza et le medda. Il rectifia : irba avec un alif hamzé et un dhamma. Je ne cite ce trait que pour montrer quelle profonde connaissance il avait de la langue. J’avais lu un peu plus d’une page du livre, quand des gens arrivèrent et lui dirent : « Abou ‘Obeida, ton témoignage, Dieu t’en récompensera ! » Il prit ses chaussures et son bâton et suivit les gens.

Le lendemain, j’étais chez lui et avais lu comme la veille quand on vint encore lui demander son témoignage dans les mêmes termes ; il fit ce qu’il avait fait le jour précédent. Je me levai en même temps que lui et lui dis : « Que Dieu te fasse prospérer ! J’ai aux Rehadena une boutique dans laquelle je fais du commerce. Je la laisse pour venir chez toi. Mais on vient te chercher et tu es empêché de t’occuper de moi, de sorte que je ne suis ni aux affaires de ma boutique ni à l’étude de mon livre ». Le lendemain matin, je vins chez lui. J’avais lu une partie de mon volume quand on vint encore le chercher pour le même objet. Il répondit : « Ce jour-ci est réservé à ce jeune homme ; s’il veut bien se sacrifier pour vous et m’autoriser à aller avec vous, je vous suivrai. » Voyant cela je lui dis : « Mais pas du tout ; suis-les ou reste, comme tu l’entendras ». Je n’ai relaté ce fait que pour montrer quelle excellente éducation et quelles solides qualités il avait. Le Maghrib entier était épris de cet homme ; les Abâdhites même qui se trouvaient à Sidjilmâsa lui envoyaient leur dîme dont il disposait comme il l’entendait.

Les Nefousa du Djebel avaient une telle adoration pour Abou’l Yaqzhân qu’en ce qui concerne leur religion, ses prescriptions et ses prohibitions, ils le plaçaient au rang que les Chrétiens, ont assigné à Jésus, fils de Marie. Ils ne faisaient, pour la plupart, le pèlerinage qu’après lui avoir demandé l’autorisation : les femmes lui envoyaient leurs fils ou leurs filles pour obtenir son assentiment. Quand il installait son pavillon et que les députations se rendaient auprès de lui, on ne dormait pas autour de ses tentes, on passait la nuit à proclamer Dieu et à réciter ses louanges, depuis le soir jusqu’à l’aurore. On faisait alors avec lui la prière de l’aube, puis les gens allaient dormir à quelque distance.

Lorsqu’Abou’l Yaqzhân eut affermi définitivement son autorité, une députation des Nefousa de la montagne, appelée Djebel Nefousa, se rendit auprès de lui pour lui demander de leur nommer un émir pris parmi eux. Abou’l Yaqzhân fit descendre les envoyées à la maison des hôtes et leur dit : « Faites une liste de tous vos noms et apportez-la moi. Puis il ordonna à son secrétaire d’établir le brevet de nomination et de laisser en blanc le nom du chef à désigner. Lorsque le chef de la délégation eut apporté In liste nominative, le prince écrivit de sa main le nom du chef qu’il nommait, plia la lettre et la cacheta sans dire à personne quel était celui qu’il avait choisi. Puis il convoqua les envoyés et leur dit : « Voici le brevet ; ne l’ouvrez qu’au Djebel Nefousa, quand vous serez arrivé chez vous ».

Les envoyés prirent la lettre ; mais contrariés de ne pas savoir quel était le chef qu’on leur donnait, ils se rendirent chez Hamoud ben Bekr qui faisait partie de l’entourage d’Abou’l Yaqzbân et le questionnèrent : « Pas plus que vous, leur dit-il, je ne sais ce que contient la lettre. » Ils allèrent trouver ‘Isa ben Fernâs qui leur fit la même réponse que Hamoud, puis interrogèrent-les uns après les autres les Abâdhites. Tous leur dirent qu’ils ne savaient rien. Enfin ils passèrent près de la demeure d’’Abd el ‘Aziz ben el Aouz. C’était un jurisconsulte éminent, auteur d’une Rih’la en Orient : mais il parlait sans mesure, et avait l’esprit léger ; pour ces raisons, il était tenu à l’écart des assemblées et on se dispensait de le consulter sur les questions graves. Ils entrèrent chez lui à l’improviste. « Qu’avez-vous et qu’est-ce qui vous amène ? demanda-t-il. » — « Nous sommes heureux d’un côté, lui dirent-ils, contrariés de l’autre. » — « Et pourquoi ? » — « Nous sommes contents d’avoir obtenu de l’Imâm la nomination d’un chef et nous sommes contrariés de ne pas savoir quel est ce chef. » — « Comment, leur dit-il, vous ne savez pas qui il a nommé ? » — « Non. » — « Il vous a désigné comme chef Aflah ben el’Abbâs. » — « Et qui te l’a dit ? » interrogèrent-ils. » — C’est Abou’l Yaqzhân ». Ils sortirent de chez lui et se rendirent chez Hamoud ben Bekr et ‘Isa ben Fernâs : « Avec la situation que vous occupez auprès de l’Imâm et celle que nous avons auprès de vous, dirent-ils, vous nous avez caché le nom de notre chef et il a fallu que nous l’apprenions par un autre vous. » — « Par Dieu, répondirent-ils, nous n’en savions pas plus que vous. Qui vous a dit le nom ? » — « ‘Abd el ‘Aziz ben el Aouz. » — « Et qui l’a dit à ‘Abd el ‘Aziz ? » — « Abou’l Yaqzhan ». Sur ces mots, ils sortirent en traînant avec colère leurs manteaux et ayant pénétré chez Abou’l Yaqzhân, ils lui dirent : « C’est toi qui as dit à ‘Abd el ‘Aziz ben el Aouz que le nom du chef des Nefousa porté sur ton brevet est celui d’Aflah’ ben el ‘Abbâs ? » Il répondit négativement. « Les Nefousa, continuèrent-ils, disent que tu l’as dit à ‘Abd el ‘Aziz en nous tenant à l’écart ainsi que les autres. » — « Ce fou a dit cela ? s’écria Abou’l Yaqzhân. — « Mais oui », dirent-ils. L’Imâm cria alors : « Bachir, prends avec toi un nombre suffisant de gardes et traîne ici sans le ménager ‘Abd el ‘Aziz ». Puis il ajouta : « Faites entrer les Nefousa et qu’ils attendent que le fou arrive ».

Un instant après, racontent Hamoud et ‘Isa, on l’amena. « Qui t’a fait savoir, insensé, que j’avais désigné Aflah ben el ‘Abbâs comme chef des Nefousa ? » lui demanda l’Imâm. — « C’est toi », répondit-il. — « En rêve ou en réalité ? » — « En réalité, » répliqua-t-il. — « Et comment cela ? » — « J’ai constaté, dit-il, que lorsqu’on prononçait un nom quelconque ton front se plissait et que quand on a nommé Aflah ben el ‘Abbâs ton front s’est déridé. J’ai compris que c’était lui que tu voulais. » — « Laissez ce fou, dit l’Imâm ; il a réussi à pénétrer mon secret. »

Le règne d’Abou’l Yaqzhân continua d’être paisible et personne n’eut rien à lui reprocher dans ses actes ; cependant ses enfants agirent quelquefois d’une façon contraire à leurs devoirs. Au sujet de la piété sévère de l’Imâm et de sa vie simple et pauvre, on raconte l’anecdote suivante : Abou’l Yaqzhân avait un serviteur, surnommé Abou Sâbeq, auquel il remettait le soin de toutes ses affaires domestiques et qui était chargé de donner les rations journalières à sa monture. Ahmed ben Bachir m’a raconté ce qui suit, d’après le récit fait par Abou Sâbeq lui-même : Abou’l Yaqzhân s’était rendu un jour à l’habitation particulière qu’il avait à l’intérieur, à l’endroit dit Taselount, pourvoir ses troupeaux et ses esclaves. Il n’en repartit que tard et rentra de nuit en ville. Je dessellai sa monture, dit Abou Sâbeq, et l’attachai à sa mangeoire. Puis je sortis pour aller chercher sa ration d’orge chez un de mes compagnons de service. Je trouvai sa porte fermée. Je me rendis alors à la maison du beit el mal, l’ouvris, pris la ration nécessaire au cheval et lui accrochai sa musette, puis je rentrai à ma place, au palais. Il se trouvait qu’Abou’l Yaqzhân m’avait demandé plusieurs fois. Un serviteur que j’avais vu, monta lui dire que j’étais revenu. Il donna l’ordre de me faire monter. Il se reposait sur moi du soin de ses affaires et me demandait les nouvelles du dehors. « Qu’est-ce qui t’a retenu, me dit-il, et pourquoi as-tu tant tardé ? » Je lui racontai comment, en l’absence de mon compagnon, j’étais allé à la maison du beit el mal et y avais pris la ration que j’avais donnée au cheval. « Ah ! Abou Sâbeq, s’écria-t-il, je le jure par Dieu, Mohammed ne dormirai ne mangera et ne boira pas avant que tu sois allé remettre ce que tu as pris au beit el mal ». Je me rendis immédiatement chez mon compagnon, le fis sortir de sa maison et après lui avoir pris la ration d’orge, j’enlevai la musette au cheval ; je mesurai ce qui restait, complétai ce que j’avais pris au beit el mal et l’y rapportai. Je mis le reste dans la musette que j’accrochai au cheval et revins chez Abou’l Yaqzhân. Je le trouvai assis et m’attendant. « Quelles nouvelles, Abou Sâbeq » ? me demanda-t-il. Je l’informai de ce que je venais de faire. « C’est très bien, dit-il, maintenant tu peux t’asseoir. »

Quand Abou’l Yaqzhân mourut on ne trouva en espèces dans sa succession que dix-sept dinars. Il se produisit, pendant le règne d’Abou’l Yaqhzân des événements qui eurent un tel retentissement qu’ils servirent de date aux naissances.

Le narrateur ajoute : Abou’l Yaqzhân mourut en l’an 281 ; il laissa un certain nombre d’enfants mâles, parmi lesquels Yaqzhân qui lui valut son surnom, et qui partit en pèlerinage du vivant de son père, Yousof surnommé Abou Hâtem, Abou Khâled, ‘Abd el Ouuhhâb, Ouahb et autres bien connus. A sa mort, les gens du peuple, les artisans et ceux qui étaient avec eux désignèrent comme chef son fils Abou Hâtem sans consulter personne des tribus ou des autres groupes.

Abou Hâtem était jeune et beau ; il aimait à réunir autour de lui les jeunes gens, à offrir des repas et distribuer des vêtements. Sa mère qui s’appelait Ghezâla agissait en maîtresse dans les affaires d’Abou’l Yaqzhân et de sa suite. En un certain jour de fête à une époque où Abou’l Yaqzhân, vivant dans son palais, ne s’était pas rendu à l’oratoire avec les gens, le peuple avait hissé Abou Hâtem sur un bouclier, et l’avait acclamé comme souverain. Abou’l Yaqzhân ayant appris le fait avait dit à sa mère : « Prends garde, Ghezâla, ton fils est devenu aujourd’hui un rebelle. »

Beni-izguen, La destruction de Tahert est suivie par la fuite de population dans le désert. Les réfugiés s'établissent à Sedrata près d’Ouargla. Puis, ils atteignent le Mzab. Au xie siècle, ils battissent plusieurs villes dans la région : Ghardaïa, Melika, Beni Isguen, Bounoura et El Atteuf
Beni-izguen, la destruction de Tahert est suivie par la fuite de population dans le désert. Les réfugiés s’établissent à Sedrata près d’Ouargla. Puis, ils atteignent le Mzab. Au xie siècle, ils battissent plusieurs villes dans la région : Ghardaïa, Melika, Beni Isguen, Bounoura et El Atteuf

Gouvernement d’Abou Hâtem (Yousof ben Mohammed).

Quand Abou’l Yaqzhân mourut, dit l’informateur, ses fils étaient absents : Yaqzhân était en pèlerinage et Abou Hâtem avait été envoyé par son père avec une troupe composée de notables Zenâta pour protéger les caravanes venant de l’Est chargées de richesses considérables, pour lesquelles on redoutait une attaque des tribus Zenâta. Pendant qu’Abou Hâtern était avec ces caravanes, des envoyés vinrent lui annoncer la mort de son père et son élévation au principat ; en effet, dès la mort d’Abou’l Yaqzhân le peuple et les cavaliers s’étaient réunis sans prendre l’attache des tribus et avaient crié qu’il n’y avait à obéir qu’à Abou Hâtem. Il se trouvait alors à deux journées de marche au plus de la ville. Quand il arriva à la porte de Tâhert, le peuple se rassembla en masse devant et derrière lui, à sa droite et à sa gauche et le proclama roi. Il n’arriva à la mosquée cathédrale qu’au moment de la prière de midi. On le fit monter en chaire, on lui prêta le serment de fidélité, en proclamant Dieu autour de lui, puis porté sur les mains et les épaules, il fut conduit à sa demeure. On envoya ensuite des messages aux tribus, qui le proclamèrent également. Quand il eut définitivement le pouvoir et eut été proclamé par tous, les gens de sa fraction, ses frères, ses oncles, ses cousins et des affranchis, voulurent à la suite d’un conciliabule secret qu’ils eurent avec lui le dérober aux regards du peuple et l’entourer d’une pompe royale. Mais le peuple refusa et revendiqua la liberté de l’approcher à tout instant comme il avait été habitué à le faire avant son Imamat.

Plusieurs personnages de marque n’appartenant pas à la communauté abâdhite avaient déjà mis la main sur lui : parmi eux se trouvait un homme appelé Abou Mas’oud, originaire de Koufa, jurisconsulte connaissant parfaitement les doctrines koufites, puis un cheikh nommé Abou Danoum, aussi savant en droit que le Koufite, enfin un troisième appelé ‘Alouân ben ‘Alouân, qui n’était pas un jurisconsulte, mais qui avait de l’autorité dans la ville et était aimé du peuple. Ces personnages nourrissaient le dessein d’arrêter les progrès des Abâdhites et d’étouffer leur doctrine. Il y avait parmi ceux qui approchaient particulièrement Abou Hâtem deux hommes de la ville, guerriers et braves, qui avaient été les premiers à le proclamer souverain. Abou Hâtem savait qu’ils étaient très audacieux. En effet, un jour qu’il sortait de chez son père qui venait de lui infliger un blâme au sujet d’actes répréhensibles, ils lui demandèrent ce qu’il avait : « Mon père vient de me quereller pour tel fait alors qu’il tolère cela chez mon frère, » leur répondit-il. — « Continue à faire ce que tu fais, lui dirent-ils ; laisse-nous te débarrasser de ce vieil imbécile. Nous pénétrerons chez lui, le tuerons et c’est toi qui auras le pouvoir ». En entendant ces paroles, il fut bouleversé et réprouva leur dessein. L’un de ces hommes s’appelait Mohammed ben Rabbah et l’autre Mohammed ben Hammâd. Or on rapporta un jour à Abou Hâtem, alors qu’il était en lutte d’influence avec les cheikhs de la ville que ces deux individus avaient proposé à ces derniers de faire de lui ce qu’ils lui avaient proposé autrefois pour son père. Il ne douta pas de la vérité du propos quand il l’apprit. Il convoqua les gens de sa famille et un groupe des habitants de la ville et leur dit : « Il faut que vous m’expulsiez Mohammed ben Rabbâh et Mohammed ben Hammâd ». Sur son ordre, ils furent chassés de la ville.

Les Ibadites Ils sont principalement présents à Oman, où ils représenteraient entre 45 et 65 % de la population. L'ibadisme est la confession de la dynastie régnante. De nombreux ibadites vivaient sur l'île de Zanzibar en Tanzanie, ancienne colonie omanaise, avant la révolution de 1964 ; la plupart ont désormais quitté l'île ou se sont convertis à l'islam sunnite. Actuellement, de très petites communautés ibadites vivent sur les côtes de la Tanzanie et du Kenya, ainsi qu'en Afrique centrale. On trouve également des communautés ibadites au Mzab en (Algérie) (voir Mozabites), sur l'île de Djerba (Tunisie) et dans le djebel Nafûsa au nord-ouest de la Libye. Il est difficile d'estimer quel est le nombre d'ibadites maghrébins, étant donné que les recensements de population ne les distinguent pas des autres musulmans
Les Ibadites sont principalement présents à Oman, où ils représenteraient entre 45 et 65 % de la population. L’ibadisme est la confession de la dynastie régnante. De nombreux ibadites vivaient sur l’île de Zanzibar en Tanzanie, ancienne colonie omanaise, avant la révolution de 1964 ; la plupart ont désormais quitté l’île ou se sont convertis à l’islam sunnite,, de très petites communautés ibadites vivent sur les côtes de la Tanzanie et du Kenya, ainsi qu’en Afrique centrale. On trouve également des communautés ibadites au Mzab en (Algérie)  sur l’île de Djerba (Tunisie) et dans le djebel Nafûsa (Libye) 

Mohammed ben Hammâd avait à quelques milles de Tâhert une habitation connue sous le nom de Thalat où l’on trouvait à la fois des arbres, des cours d’eau, des cultures, des palmiers et des châteaux. Les deux bannis s’y installèrent et y menèrent l’existence la plus agréable. Mais le diable porta sur eux ses suggestions et fit son jeu autour d’eux en leur disant : « Comment des gens comme vous sont-ils bannis alors que c’est vous qui avez institué le pouvoir actuel ? » Ils ne cessèrent d’envoyer alors à leurs frères de la ville des messages successifs : « Acceptez-vous, leur disaient-ils, que des personnages de notre rang soient bannis de la ville sans avoir commis une faute ? » Leurs frères s’assemblaient et disaient : « Par Dieu, ils ont raison. » Ils résolurent alors de les envoyer chercher et de les faire rentrer en ville bon gré mal gré.

Au moment où Abou Hâtem s’y attendait le moins, il entendit la foule pousser les cris de Allah akbar autour de deux bannis. Il fut terrifié et sut qu’il n’y avait plus de repos à attendre. Les gens de son parti et de sa famille se réunirent autour de lui et dirent : « Nous t’avions fait prévoir ce qui arrive. Reste provisoirement au milieu de tes gens. Quant à nous, nous allons nous rendre dans notre forteresse où sont nos troupeaux et nos esclaves (cette forteresse connue sous le nom de Temalit se trouvait près des territoires occupés par les Loouâta). Lorsque nous y serons rassemblés et que nous verrons les Loouâta et autres tribus disposés à nous aider, nous te ferons sortir de la ville et tu nous rejoindras. Ils firent ainsi. Quand les derniers des Adjem qui habitaient encore la ville virent ce qu’avaient fait les Rostemides, ils se réfugièrent dans leur forteresse. De leur côté, le Nefousa en firent autant.

Abou Hâtem resta quelques jours à Tâhert, puis il en sortit accompagné des notables de la ville, chrétiens ou autres, au nombre de cent environ. Parmi ceux qui l’avaient suivi se trouvaient des hommes qui étaient les vrais défenseurs de la ville ; l’un d’eux s’appelait Bekr ben Bidi ; un autre qui était chrétien s’appelait Bekr ben el Ouâhid ; ces deux hommes étaient les deux cavaliers les plus réputés du Maghreb. Les gens du peuple avec les cheikhs de la ville restèrent dans les murs formant un groupe considérable. Comprenant que la guerre allait se déchaîner contre eux, ils se hâtèrent de se fortifier. Quand Abou Hâtem eut quitté la ville, tous les Loouâta se joignirent à lui. Il distribua de l’argent et donna des chevaux. Toutes les tribus du Sahara se rallièrent à lui, sauf celles qui occupaient la forteresse appelée Talghemt et les Sofrites qui étaient du parti de la ville.

Abou Hâtem ayant réuni ses troupes, se mit en marche et attaqua la ville de trois côtés, par le sud, l’est et l’ouest. Il dirigeait l’attaque en personne du côté sud avec les Loouâta, les Rostemides et leurs partisans. A l’est s’avançaient les ‘Adjem accompagnés des Sanâhdja et de ceux qu’ils avaient ralliés à eux. Du côté ouest, se trouvaient divers groupes avec les Nefousa. Un combat acharné s’engagea des trois côtés et partout les gens de la ville eurent le dessous. Du côté du sud, un homme de Demmet fut tué. Du côté de l’est périt un homme appelé Bani qui fut tué par les ‘Adjem ; il n’y eut pas de mort du côté de l’ouest. Le père de ce dernier tué était un homme de caractère violent. Pour venger la mort de son fils, il se précipita sur un des ‘Adjem, nommé Djân qui habitait la ville et le tua traîtreusement. Quand les gens connurent cette agression lâche, ils coururent à sa poursuite pour lui faire subir le talion. Mais il s’enfuit et il fut impossible de savoir où il était passé.

Les gens se réunirent alors et dirent : « Nous faisons la guerre à nos adversaires afin de pouvoir prescrire le bien et défendre le mal. Puisqu’on tue des gens au milieu de nous sans raison légitime, allons trouver Abou Hâtem el faisons-le entrer dans la ville. Il tuera cet homme et ceux qui le soutiennent et jugera les autres comme il l’entendra

Ils envoyèrent ces propositions à Abou Hâtem qui répondit : « Je n’accepterai que si vous me livrez les cheikhs de la ville et ceux qui ont suscité cette révolte. » Les habitants de la ville se repentirent d’avoir fait des ouvertures et renoncèrent à leur projet. La guerre recommença. Le narrateur ajoute : « Les notables de la ville tinrent ensuite conseil et dirent : Les tribus sont toutes liguées contre nous et les Abâdhites nous poursuivent avec rage. Ils ne cesseront de nous faire la guerre tant que nous n’aurons pas un chef rostemide professant les doctrines abâdhites. Vous savez que Ya’qoub ben Aflah est brouillé depuis longtemps avec son neveu et que depuis l’élévation au pouvoir d’Abou Hâtem il a quitté la ville pour s’installer chez les Zougâha ; il ne s’est jamais mêlé aux luttes des Rostemides et n’a aidé son neveu ni de ses conseils ni autrement. Envoyez chercher Ya’qoub ben Aflah ».

L'émirat de Tahert est en vert claire
L’émirat de Tahert est en vert clair, et le vert foncé  est le lieu de la tribu bebrère  de ketama à l’aube de la révolution anti-abbasside de nature  ismaélienne  

Gouvernement de Ya’qoub ben Aflah.

Lorsque les habitants de la ville eurent décidé de porter au pouvoir Ya’qoub ben Aflah, ils l’envoyèrent chercher, le firent entrer dans Tâhert et le reconnurent comme chef. Dès lors la coalition des Abâdhites fut rompue. Une partie d’entre eux se rallia à lui et un groupe de Louata se rallia à sa cause. La guerre n’en subsista pas moins entre Ya’qoub ben Aflah et son neveu Abou Hâtem, mais les hostilités eurent un caractère peu grave. Les groupes principaux des Abàdhites étaient restés autour d’Abou Hâtem. Une fois, Ouânoudin et sa troupe prirent les armes et Abou Hâtem s’avança de son côté. Ya’qoub ben Aflah donna l’ordre de fermer toutes les portes, sauf une auprès de laquelle il prit position avec les habitants. Quand les soldats s’approchaient, il faisait charger contre eux. Les troupes restèrent ainsi dans l’attente jusqu’au moment de la prière de midi. Les Moueddens firent l’appela la prière entre les rangs des combattants et tous se mirent à prier. Ouânoudin et ceux qui étaient avec lui regardaient ce spectacle. Leurs intentions guerrières se modifiaient et ils se repentirent d’être venus.

Cependant Abou Hâtem et les ‘Adjem qui le suivaient entouraient la ville du côté de l’est et tenaient leurs positions d’attaque, espérant pouvoir triompher. Les gens qui étaient du côté de la porte de l’est, ouvrirent cette porte et fondirent tous ensemble sur lui. Mais ils furent mis en déroute. Ouânoudin s’en retourna alors avec ses soldats. Dès lors, la guerre perdit de son intensité et tout le monde désira la paix.

Ya’qoub ben Aflah avait un caractère élevé et une grande austérité de mœurs. Il ne touchait jamais de ses mains ni un dinar ni un dirhem. Lorsque son intendant lui apportait ses revenus, il faisait mettre l’argent sous un bât qui lui servait de siège. S’il avait besoin de quelques pièces de monnaie il les sortait en les poussant avec une baguette. Quand il était en voyage et s’arrêtait chez des étrangers, il ne goûtait à aucun de leurs mets. Il avait des vaches qu’il faisait traire sous ses yeux dans un vase neuf. Quand il était rempli il le buvait en entier, puis il restait ainsi pendant trois jours sans prendre ni nourriture, ni boisson, ni aller à la selle. Il observait dans sa manière de se vêtir et de monter à cheval certaines particularités qui sortaient du commun : l’attache qui fermait son pantalon était placée sur le côté et il se mettait en selle tout droit devant lui. Il avait un cheval alezan qui n’eut pas son pareil dans le Maghrib, ni avant ni après lui. Il est resté proverbial jusqu’à ce jour.

La guerre entre Ya’qoub et son neveu durait toujours, mais sans acharnement. Tout le monde en était arrivé à désirer la paix, quand Abou Ya’qoub el Mazâti vint camper autour de Tâhert avec tous les Mezâta. Il commandait en véritable roi cette tribu. Les gens des diverses tribus se rendirent auprès de lui et lui dirent : « Tu devrais bien amener les deux partis à accepter un armistice auquel les gens se soumettraient pendant une période déterminée. Les communications sont interrompues et les gens n’ont plus à compter sur les labours ou le produit des troupeaux. » Il s’employa avec ardeur à cette besogne et amena les partis à désirer cette solution.

Ya’qoub, invité à choisir un délégué pour la conclusion du traité, désigna ‘Abd Allah ben el Lemti, dont il a été question plus haut. De son côté, Abou Hâtent désigna Menkoud etIbn Abi Ayâdh, des Loouâta. Des deux côtés, ou donna pleins pouvoirs aux délégués chargés de conclure l’armistice. Ils décidèrent de retirer le pouvoir à Abou Hâtem et à Ya’qoub pour une période de quatre mois pendant lesquels, les gens des deux partis auraient toute liberté d’aller les uns chez les autres, d’entrer en ville et de circuler dans les environs en toute sécurité. Le traité fut conclu sur ces bases. Les gens goûtant dès lors les douceurs de la paix, désirèrent la voir s’établir définitivement.

Quand Abou Hâtem rencontrait des notables de Tâhert ou des jeunes gens de la ville, il cherchait à les attirer à lui. S’il les trouvait dans de bonnes dispositions à son égard, il en profitait pour se les concilier tout à fait ; quand il les sentait éloignés de lui, il leur distribuait de l’argent et des cadeaux. Il gagna ainsi à sa cause ceux qui poussaient à verser le sang et à piller les biens, ne cessant de travailler contre Ya’qoub pendant qu’Abou Ya’qoub el Mazâti s’employait constamment à rétablir l’ordre autour de lui.

Un jour que les habitants de la ville célébraient une de leurs fêtes, arrivèrent deux hommes qui étaient parmi les derniers non encore rentrés à Tâhert. Il n’était personne qui eût en ville un crédit plus considérable, des attaches de famille plus fortes et une parole plus sincèrement écoutée que ces personnages. L’un d’eux s’appelait Ahmed et l’autre Mohammed ; mais ils étaient connus sous le nom d’Ibn Debbous. Ils amenaient avec eux leurs caravanes. Ils dirent aux gens : « Que ceux qui désirent la paix montent à El Kenisa » ; c’était le nom de leur maison.

Tous les habitants accoururent en masse, sauf cependant Ya’qoub et ses partisans et un certain nombre de cheikhs qui étaient hostiles à Abou Hâtem. L’un d’eux, nommé IbnMas’oud était le cheikh chargé d’administrer la ville. Quand il vit les gens se rassembler autour de ces deux hommes pour s’entendre avec eux, il monta à leur demeure et leur adressa des paroles menaçantes.

Le narrateur ajoute : « Lorsque la nuit arriva, Mohammed et Ahmed montèrent à cheval et suivis des gens qui connaissaient leurs projets, ils partirent pour se rendre auprès d’Abou Hâtem. Ya’qoub et ses partisans instruits de ce qui se passait, montèrent sur leurs chevaux et se dirigèrent vers les Zouâgha.

Pendant qu’Abou Hâtem était dans le qsar où il résidait, dans la vallée de la Mina, Mohammed et Ahmed, accompagnés des gens qui s’étaient ralliés à eux, pénétrèrent chez lui et lui dirent : « Tu vas monter à cheval à l’instant. » II partit en leur compagnie n’ayant avec lui personne de sa famille ou de son entourage. Dès le malin, il arrivait à la porte de la ville. Les habitants se portèrent tous à sa rencontre.

Structure pyramidale antique dans la région de Tahert, dans la wilaya de Tiaret en Algérie
Structure pyramidale antique dans la région de Tahert, dans la wilaya de Tiaret en Algérie

Entrée d’Abou Hâtem à Tâhert.

Quand Abou Hâtem fut entré dans la ville de Tâhert, dit le narrateur, il réunit les cheikhs abâdhites ou non abâdhites et les consulta pour savoir à qui il devait confier les fonctions de qâdhi des musulmans. « Lorsque ton père est entré dans la ville comme tu viens de le faire, lui dirent-ils, il avait désigné pour ces fonctions Mohammed ben ‘Abd-Allah ben Abou Cheikh (le qâdhi dont nous avons parlé plus haut). Il a laissé un fils, nommé ‘Abd Allah qui ne lui est inférieur ni en piété ni en science. Tu sais aussi bien que nous ce qu’il est sous ce rapport. » Il trouva leur choix excellent et le nomma qâdhi. Il leur dit ensuite : « Qui pensez-vous que nous devions charger du beit et mal ? — ‘Abd el Rahman ben Souâb », répondirent-ils. Il approuva leur choix. Puis il leur demanda qui ils voulaient pour la police. Les uns lui dirent : « Désigne Zekkâr ; son fils a été tué devant toi et c’est un homme sûr ». D’autres proposèrent Ibrahim ben Miskin, qui avait toute l’énergie voulue pour appliquer la justice. Il les nomma tous les deux.

Au cours de ces guerres, la corruption avait gagné la ville et les mœurs s’étaient relâchées. Les habitants usaient publiquement de boissons enivrantes et des jeunes gens pour satisfaire leurs vices. Quand les deux personnages nommés ci-dessus eurent pris la direction de la police, ils mirent fin immédiatement à ces débordements en les réprimant au moyen des coups, de la prison et de la mise aux fers. Les jarres à vin furent brisées dans toutes les maisons, qu’elles appartinssent à des gens en vue ou sans influence. Les éphèbes et ceux qui en usaient s’enfuirent au sommet des montagnes ou dans le fond des vallées. Les gens furent ramenés à la justice ; les méchants eurent peur et les innocents furent rassurés ; les voleurs et les brigands se dispersèrent et les routes devinrent sûres et tout le monde put voyager tranquillement.

Abou Hâtem ne souleva aucun mécontentement ; plus tard cependant, on lui reprocha d’arrêter les gens sur des soupçons et de les faire flageller sur de simples présomptions. Dans la ville, les qâdhis, les préposés au trésor public et à la police, les jurisconsultes abâdhites ou autres vivaient sans querelles et ne cherchaient pas à se desservir entre eux. Les mosquées étaient fréquentées et ils se rassemblaient régulièrement en leur cathédrale. Ils n’avaient rien à reprocher à leurs prédicateurs. Mais les juristes se plaisaient à soulever des questions et à les discuter entre eux. Chacun des groupes religieux voulait savoir pourquoi il était en désaccord avec l’autre. Lorsque des étrangers à la secte abâdhite voulaient présenter des arguments contre cette doctrine ils étaient bien accueillis et on discutait avec eux de la façon la plus courtoise. Les Abâdhites étaient traités de la même manière que ceux qui ne suivaient pas leurs croyances.

Un jour que je me trouvais à la mosquée de Rêhadna avec un notable abâdhite de la tribu des Hoouâra, nommé Solaïmân et surnommé Abou Rabia’, il me dit : « Pourquoi prétends-tu avec tes coreligionnaires et autres gens du Hidjâz et de T’Iraq que la vierge mineure, mariée par son père, n’a pas le droit d’option pour sa personne quand elle atteint sa majorité alors que vous dites que l’esclave mariée par son maître, puis affranchie, a ce droit ? Il n’y a cependant pas de différence à établir entre l’esclave et la mineure. En effet, l’esclave ne peut disposer de sa personne ; c’est son maître qui en dispose. Une fois affranchie et reconnue par suite maîtresse d’elle-même, vous lui accordez le droit d’option. La mineure ne dispose pas non plus de sa personne ; son père seul en dispose. Or, alors qu’elle est devenue majeure et par suite maîtresse d’elle-même vous lui refusez le droit que vous accordez à l’esclave. La question est cependant la même ». Je rapportai cette conversation à plusieurs d’entre eux, avec les arguments que j’avais opposés à mon contradicteur. Les uns suivirent son argumentation, d’autres s’en écartèrent en traitant plus ou moins la question.

J’ai résumé ci-après la discussion que j’eue avec eux en exposant les raisons qu’ils me donnèrent directement ou que me rapportèrent ceux qui avaient leurs entrées chez eux. Voici donc ce que je dis à Abou Rabia’ ou à d’autres interlocuteurs : « Nous permettons le mariage des mineures parce que le Prophète (que le salut et la bénédiction soient sur lui) épousa Aïcha, fille d’Abou Bekr, à l’âge de sept ans et consomma le mariage avec elle quand elle atteignit sa neuvième année. — Laisse cela, dit mon contradicteur. Je ne suis pas d’accord avec toi sur ce point. Mais parle-moi d’après le Qorân ou emploie la méthode du raisonnement, car si je t’exposais la question d’après la tradition, tu ne pourrais en tirer un argument, attendu, comme tu le sais bien, que Dieu a permis à son Prophète ce qu’il n’a pas permis au peuple, en ce qui concerne les femmes et leur nombre, le mariage avec la fille donnée sans dot, etc. Si tu as un autre argument produis-le, sinon tu restes court. » — » Et si jeté trouvais la preuve de la validité du contrat des mineures dans le Qorân, reviendrais-tu sur ton opinion ? »— « Dans le Qorân ? » s’exclama-t-il. — « Certainement, lui dis-je. » Il répéta trois fois sa question et trois fois je lui répondis affirmativement. « Eh bien, voyons, me dit-il. Dieu, qu’il soit béni et exalté sans cesse a dit : Quant aux femmes qui n’espèrent plus avoir leurs menstrues etc., et celles qui n’ont pas eu encore leurs mois. » — « Tu m’étonnes, interrompit-il ; je te questionne sur le contrat de mariage et son annulation et tu viens me parler des retraites de viduité concernant les femmes qui n’ont plus leurs règles et celles qui ne les ont pas encore. » — « Ce n’est pas cela du tout, Abou Rabia’, luis dis-je, tu ne vois pas où je veux en venir. » — « Et qu’est-ce qui m’échappe ? » demanda-t-il — « Ces retraites légales mentionnées dans le Qorân ont-elles lieu à la suite du divorce ou sans divorce ? » — « De divorce », dit-il. — « Peut-il y avoir divorce sans qu’il y ait eu contrat de mariage ? » — « Non ». — « Parmi les femmes qui n’ont plus l’espoir d’avoir leurs menstrues, faut-il compter celles qui sont arrivées à un âge où leurs pareilles n’ont plus leurs règles ? » — « Parfaitement. » — « Et celles qui n’ont pas eu leurs règles sont bien celles qui sont encore mineures ? » — « Oui », dit-il. — « Dieu ne les a-t-il pas obligées à la retraite légale ? » — « Oui » — « Est-ce à la suite du divorce ou sans divorce ? » — « A la suite du divorce ». — « Eh bien peut-il y avoir divorce s’il n’y a pas eu contrat de mariage ? »

Ghardaia , Mzab Algerie

Il se tut et ne trouva rien à répondre.

Je rapportai les termes de notre discussion à un tiers. Il me dit : « Il y a dans ton argumentation un vice que l’on peut faire valoir contre toi. » — « Quel est-il ? » lui dis-je. — « Dans la parole de Dieu « celles qui n’ont pas eu leurs règles » il faut entendre celles qui par nature n’ont pas de règles ; ce sont les femmes majeures et non les mineures. » — « Il y a là, lui répondis-je, une faute contre la langue qui te vaut une humiliation plus grande que celle de ton ami. » — « Et comment cela ? » dit-il. — « La particule lam () ne s’emploie là qu’en réservant le futur. Si le passage avait le sens que tu lui attribues, il y aurait la () au lieu de lam () parce que la exprime une idée de négation complète. Ainsi quand on dit : Une telle n’a pas ses menstrues (), c’est qu’on nie pour elle la fonction menstruelle ; c’est comme s’il y avait : elle est de celles qui n’ont pas de règles. Au contraire, quand on dit : Une telle n’a pas eu ses règles en employant la particule lam () cela signifie qu’elle n’a pas encore eu ses règles, mais qu’elle peut les avoir dans l’avenir. » Il arrivait parfois que leurs prédicateurs détournaient un mot de son sens réel, à seule fin d’établir le point qu’ils voulaient.

J’ai assisté aux sermons de plusieurs de leurs prédicateurs : le premier était Ibn Abou Idris, le second Ahmed et-Tih, le troisième Abou’l ‘Abbas ben Fethoum, le quatrième Ahmed ben Seffâr et le cinquième Ahmed ben Mansour.

J’entendis une fois Ahmed et-Tih réciter le Qorân ; après avoir terminé l’invocation quand il arriva au passage : « Par la révélation de celui qui a créé la terre et les cieux élevés ; c’est le Miséricordieux qui a exercé son empire sur le trône » il donna au mot J^/J^ un sens autre que le vrai et pour prouver ce qu’il voulait et lui donna la signification de « s’installer sur le trône.

Tous les prédicateurs que j’ai vus dans leurs chaires n’employaient pour leurs sermons que les khotbas du prince des croyants, ‘Alî ben Abou Taleb, à l’exception de la khotba dutahkim. Quand ils avaient prononcé la première khotba, ils se levaient pour la seconde et prononçaient la formule du tahkim. Je donnerai plus loin la khotba du tahkim.

Telle fut leur manière de faire jusqu’au moment où un des leurs, nommé Ahmed ben Manhour, fut chargé des fonctions de khatib. Je l’entendis faire le sermon qu’on trouvera ci après et prononcer à la suite la khotba du tahkim. L’ayant rencontré, je l’arrêtai pour l’entretenir et lui dis : « La khotba que je t’ai entendu réciter aujourd’hui n’est pas celle que prononçaient tes prédécesseurs. » Il me répondit : « C’est ‘Othmân ben Ahmed ben Yhiadj qui m’a engagé à la faire (c’était un de leurs personnages en vue auquel on ne résistait pas quand il manifestait un désir), je l’ai récitée en chaire, parce qu’il m’a dit qu’il la trouvait bonne :

Voici le texte de cette khotba :

« Louanges à Dieu qui par sa grâce a donné l’existence aux créatures et les a comblées de ses meilleurs bienfaits. Il a accordé à tout homme la faculté de chercher dans son enfance ce qui est nécessaire à sa nourriture et a placé à ses côtés des êtres chargés de prendre soin de lui jusqu’au moment où il peut se passer de leur assistance. Puis, à cet homme devenu majeur, il a fourni au moyen de ses versets des arguments probants, l’a mis en garde par ses avertissements et lui a fait prévoir par ses avis les conséquences de ses actes. Il est éternel avec ses attributs et ses noms ; il ne peut être compris dans le temps ni limité par l’espace. Il a créé les espaces et les temps, puis exerçant sa puissance sur le ciel, qui n’était que fumée il dit au ciel et à la terre : « Venez de gré ou de force ; ils dirent : Nous venons en toute obéissance.». Il disposa alors le ciel de la plus belle manière et lui donna une forme sans avoir de modèle, sans l’élever sur des piliers visibles et sans recourir à l’aide de personne, étant trop grand pour avoir besoin du concours d’un associé ou d’un auxiliaire ; puis il l’embellit pour ceux qui regardent et y plaça des étoiles destinées à lapider les démons. Que Dieu, suprême créateur, soit béni sans cesse ; il est trop élevé pour que les hommes puissent chercher à la décrire suivant leur idée et que ceux qui suivent une doctrine se prononcent sur sa religion suivant leur caprice : car en nous donnant le Qorân, il en a fait un guide pour les fidèles, une direction pour les croyants, un refuge pour ceux qui sont en contestation, un arbitre pour ceux qui sont en désaccord. Il a appelé ses amis les croyants à suivre sa révélation et leur a ordonné, quand ils ne seraient pas d’accord sur l’interprétation de ses paroles, de s’en référer aux dires de son envoyé, que le salut et la bénédiction soient sur lui. Il s’est prononcé sur l’autorité suprême de son livre quand il a dit (qu’il soit loué et glorifié) : Vous qui croyez, obéissez à Dieu, obéissez à l’apôtre et à ceux d’entre vous qui exercent l’autorité (Portez vos différends devant Dieu et devant l’apôtre, si vous croyez en Dieu et au jour dernier. Ceci est le mieux et c’est la meilleure manière d’interpréter.

« Son prophète s’est pieusement astreint, quand le peuple avait recours à lui pour l’interprétation d’un point douteux, à expliquer le sens de ce que Dieu lui avait révélé, en lui disant : « Nous ne t’avons révélé le livre que pour que tu leur expliques ce qui est le sujet de leurs controverses». Il n’a pas laissé aux hommes la liberté de discuter sa religion suivant leurs opinions et ne les a pas autorisés à se laisser aller à leurs caprices ce qui aurait donné naissance à des règles sans cesse nouvelles, à des avis arbitraires et sans fondement. Non, il a fixé et énuméré tous les points de sa loi et a donné des ordres précis sur toutes choses « pour que celui qui devait périr pérît avec ses preuves évidentes et que celui qui doit vivre vécût avec les mêmes preuves ».

« Je lui adresse les louanges qui peuvent lui agréer et célébrer ses bienfaits, en te priant de m’aider à conserver le dépôt qu’il nous a demandé de garder et d’observer fidèlement les lois qu’il nous a confiées.

« Je crois en lui avec la foi de celui qui lui offre un culte pur et sincère et est entièrement voué à son obéissance. Je mets mon appui en lui, en me livrant complètement à sa volonté, en me confiant à lui, sans autre désir que lui. J’atteste qu’il n’y a de divinité que Dieu, seul et sans associé, en reconnaissant son pouvoir suprême et son unité, en proclamant sa majesté et sa gloire, avec la crainte de voir s’exécuter les menaces qu’il a faites.

« J’atteste que Mohammed est son serviteur et son apôtre, qu’il a choisi pour lui-même comme ami et qu’il a agréé pour ses créatures comme prophète. Puis il lui a donné la force nécessaire pour accomplir la mission qu’il lui avait confiée, poursuivre avec persévérance la remise du dépôt dont il était chargé et appeler sans se lasser les hommes à son Dieu, en s’abstenant de leur faire parvenir des prescriptions douteuses, toujours prêt à éclaircir ce qui paraissait obscur. Sans se laisser détourner par les critiques, sans être influencé par les défections, il n’obéissait qu’à Celui qui l’avait envoyé : il prêchait la vérité et éteignait le feu de l’infidélité, ne craignant, pour Dieu, le blâme de personne ; aucune contrainte n’a pu le forcer à s’en détourner. Dieu l’avait envoyé, au moment où, le monde languissant depuis longtemps sans apôtres, les voies tracées s’étaient effacées. Les peuples et les religions comprenaient alors deux catégories d’hommes ; d’une part des savants entêtés dans leur orgueil ; de l’autre, des ignorants cherchant à savoir.

« Le savant qui avait été le premier à faire défection, poussé par Satan et s’obstinant dans sa révolte, se refusait à entrer dans la religion de la vraie foi. L’ignorant, confiné dans son égarement, ne sachant que faire, attendait l’exemple et la direction des autres. Ils ne cessèrent de faire usage des flèches pour consulter le sort et de chercher protection auprès des idoles, pendant que le Prophète les gardait comme un troupeau au pâturage et les appelait à la demeure du salut. Une cessa les exhorter par des signes et de les frapper par des miracles jusqu’au jour où les partisans des diverses religions que Dieu voulut seconder de son assistance marchèrent dans la bonne voie. Il fit parvenir les versets précis, éclaircit ceux qui étaient douteux et interdit de se prononcer sur la religion en obéissant aux passions. Dieu a clos par lui la série des prophètes, a parfait sa religion par son intermédiaire et a formulé par sa bouche les obligations qu’il a imposées aux hommes. Que Dieu répande les bénédictions sur lui, sur sa sainte famille sur ses frères les envoyés et sur ses amis les croyants ! »

Le prédicateur s’assit, se leva ensuite et dit : « Louange à Dieu. Nous implorons son assistance et son pardon ; nous croyons en lui, lui demandons de nous diriger et de nous secourir, ne reconnaissant d’autre puissance et d’autre force que la sienne. Nous cherchons un refuge auprès de lui contre les iniquités de nos âmes et contre nos mauvaises actions.Celui que Dieu dirige est seul dirigé ; celui qu’il égare ne peut trouver de guide. Nous attestons qu’il n’y a d’autre divinité que Dieu, que Mohammed est son serviteur et son apôtre qu’il a envoyé avec la bonne direction et la religion de la vérité pour assurer son triomphe sur toutes les religions, malgré la résistance des polythéistes. Dieu est notre souverain, Mohammed est notre prophète, l’Islam est notre religion, la Ka’ba est notre qibla et le Qorân notre guide suprême. Nous acceptons comme licite ce qu’il a permis et comme illicite ce qu’il a interdit : nous n’acceptons pour lui ni changement ni modification et ne voulons l’échanger contre aucun prix. Il n’y a de commandement que celui de Dieu ; nous le proclamons, suivant en cela la parole de Dieu et la sonna de son Prophète (que Dieu répande sur lui ses bénédictions !) contrairement à l’opinion des partisans de l’innovation.

« Il n’y a de commandement que celui de Dieu ; nous le proclamons hautement et formellement, en nous séparant de tous les ennemis de Dieu. Il n’y a de commandement que celui de Dieu, malgré la volonté des tyrans et de ceux qui jugent autrement que d’après la révélation divine.

« Je déclare que ceux qui ne jugent pas en se conformant à ce que Dieu a révélé, sont des infidèles, des oppresseurs et des impies.

« O mon Dieu, répands tes bénédictions sur Mohammed et sur la famille de Mohammed ; accorde ta miséricorde à Mohammed et à la famille de Mohammed ; bénis Mohammed et la famille de Mohammed, comme tu as béni, favorisé et pris en piété Abraham et la famille d’Abraham ; tu es digne de louange et tu es glorieux.

« O mon Dieu, bénis les deux troupes saintes des Mohadjirin et des Ansâr et ceux qui les ont suivis dans la voie de la vertu !

« O mon Dieu, sois miséricordieux pour les Chorat qui ont combattu dans ta voie, et ont montré leur excellence dans l’Islam !

« O mon Dieu, bénis les deux saints khalifes qui ont succédé à ton Prophète Mohammed, Abou Bekr et ‘Omar, imâms de la voie droite, pour s’être conformés fidèlement aux prescriptions de ton livre et avoir suivi la Sonna de ton Prophète.

« O mon Dieu, accorde la prospérité à l’émir Yousof ben Mohammed : conserve-le et fais prospérer ce qu’il dirige ; seconde-le dans la voie du bien et aide-le à l’accomplir. Accorde-lui par ta grâce des aides et des auxiliaires soumis à ton obéissance. Fortifie par son intermédiaire l’Islam et ses fidèles ; humilie par lui l’infidélité et ceux qui la pratiquent. Prête-lui un puissant secours, accorde-lui une large protection et donne-lui une puissance victorieuse. Ton aide et ta protection suffisent.

« Pardonne-nous et à nos frères qui nous ont précédés dans la foi et ne laisse pas pénétrer dans nos cœurs des sentiments de haine pour ceux qui croient. O notre Seigneur, tu es compatissant et miséricordieux ».

Puis, il récita la sourate : « Dis, Dieu est unique », et descendit de la chaire.

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